À Antananarivo, une cathédrale orthodoxe s’élève, flanquée d’une communauté monastique et d’un orphelinat. Ce complexe en construction n’est pas qu’un chantier religieux : il matérialise l’une des composantes les plus discrètes, et les moins analysées, de la stratégie d’influence de Moscou en Afrique. Depuis l’enregistrement officiel de son Exarchat patriarcal africain en avril 2026, l’Église orthodoxe russe dispose d’un cadre institutionnel continental pour déployer un soft power que ses concurrents, Ankara en tête, pratiquent depuis longtemps.
L’Exarchat africain, un instrument institutionnel en ordre de marche
La création formelle de l’Exarchat patriarcal d’Afrique remonte à décembre 2021, mais c’est en 2026 que sa présence juridique sur le continent s’est véritablement consolidée. En janvier, le gouvernement camerounais a autorisé l’Église orthodoxe russe à exercer sur son territoire. En avril, un certificat d’enregistrement d’État a été obtenu en République du Congo. Madagascar figure également parmi les pays où l’enregistrement a abouti cette même année. Ces succès juridiques successifs traduisent une stratégie méthodique : obtenir pays par pays une reconnaissance formelle qui légalise la présence ecclésiale russe et lui confère un ancrage local difficile à remettre en cause.
L’expansion est considérable. L’Exarchat africain revendique désormais une présence dans 36 pays, contre 34 recensés fin 2024, avec des paroisses, des communautés et des structures enregistrées sur l’ensemble du continent. Des lieux de culte sont également en projet ou en construction au Kenya et en République démocratique du Congo. Cette dynamique d’expansion géographique s’accompagne d’un déploiement social : orphelinats en RDC, en Tanzanie et en République centrafricaine, centres éducatifs, aide humanitaire, autant de points d’ancrage qui rendent la présence russe visible, légitime et difficile à déloger.
Madagascar, laboratoire d’une convergence inédite
L’île de Madagascar constitue aujourd’hui le cas le plus emblématique de cette stratégie multidimensionnelle. Le complexe en développement à Antananarivo, cathédrale, monastère, orphelinat, ne s’inscrit pas dans un vide politique. Selon Le Monde, la Russie est en quête d’une nouvelle place forte dans l’océan Indien, et Madagascar, dont la junte militaire au pouvoir depuis 2025 a officiellement adopté une « diplomatie tous azimuts », lui offre une fenêtre d’opportunité.
C’est dans ce contexte qu’apparaît la convergence la plus significative : environ 40 soldats de l’Africa Corps russe, débarqués sur l’île le 20 décembre 2025, ont bénéficié des offices et services du prêtre orthodoxe local. RFI a documenté ce rapprochement entre la présence militaire russe et l’implantation ecclésiale. Cette coïncidence n’est pas fortuite : elle illustre comment les deux bras de la projection russe, sécuritaire et religieux, fonctionnent en synergie, chacun renforçant la légitimité sociale de l’autre.
Le gouvernement de transition malgache a confirmé la présence d’instructeurs de l’Africa Corps pour la formation des forces spéciales, tout en écartant toute idée de base militaire permanente. Cette ligne de communication soigneusement calibrée, coopération assumée, souveraineté préservée formellement, est précisément celle qui rend le dispositif russe si efficace : il ne s’impose pas, il s’invite.
Une diplomatie religieuse aux racines longues
L’instrumentalisation du fait religieux à des fins géopolitiques n’est pas une invention du Kremlin contemporain. La Russie impériale avait fait de la protection des chrétiens orthodoxes orientaux dans l’Empire ottoman un levier diplomatique central au XIXe siècle. En Afrique, c’est surtout l’Éthiopie qui avait servi de point d’ancrage : dès la période impériale, puis plus intensément entre 1950 et 1980 sous l’URSS, paradoxalement athée, Moscou avait cherché à développer des liens religieux et politiques avec l’Église éthiopienne orthodoxe. Une paroisse russe existe au Caire depuis 1914. Ces précédents montrent que la stratégie actuelle n’est pas une rupture mais une réactivation, considérablement amplifiée et structurée.
Ce qui est nouveau, c’est l’échelle et la systématisation. Marlène Laruelle, spécialiste des instruments d’influence russes, souligne que l’Église orthodoxe russe est pleinement intégrée à la promotion des « valeurs traditionnelles » que Moscou utilise comme marqueur de civilisation dans sa diplomatie extérieure. En Afrique, ce cadre idéologique trouve un écho dans certaines sociétés conservatrices, offrant à la Russie un positionnement alternatif à celui de l’Occident libéral.
Le modèle en perspective : Moscou face à Ankara
La comparaison avec la stratégie turque s’impose naturellement. La Diyanet, présidence des affaires religieuses turque, déploie en Afrique subsaharienne un islam institutionnalisé : construction de mosquées, distribution de Corans, formation d’oulémas, sommets religieux. L’architecture est structurellement identique à celle de l’Exarchat africain : un État s’appuie sur une institution religieuse centralisée pour servir des objectifs de politique extérieure, en transformant une autorité spirituelle nationale en relais d’influence géographiquement étendu.
La différence tient aux publics ciblés et aux ancrages historiques. Ankara s’adresse à des populations à majorité musulmane ; Moscou, à des communautés déjà orthodoxes ou potentiellement réceptives, souvent dans des pays aux relations historiques avec la Russie soviétique. Dans les deux cas, le levier religieux crée des dépendances symboliques et organisationnelles que les seuls accords diplomatiques ou les flux commerciaux ne peuvent pas produire. Il fabrique de la loyauté lente, durable, difficile à quantifier pour les analystes et les chancelleries adverses.
Lire l’orphelinat comme un signal géopolitique
L’orphelinat en construction à Antananarivo mérite qu’on s’y attarde. Loin d’être un accessoire charitable, il s’inscrit dans un modèle répliqué sur plusieurs pays : en RDC, l’Exarchat soutient un orphelinat de 30 enfants à Kinshasa ; en Tanzanie, l’exarque a visité le Kisarawe Orphanage Center accompagné d’une aide humanitaire russe ; en RCA, une école accueillant 120 élèves a été construite en 2022 sous l’égide de l’Exarchat. Selon un rapport de La Croix International, les missionnaires russes utilisent ces infrastructures pour identifier les vulnérabilités locales et s’y insérer durablement. Des responsables orthodoxes assument cette logique : l’aide aux orphelins est pensée comme un vecteur de formation d’une nouvelle génération orthodoxe, ancrée dans des réseaux pro-russes.
Ce maillage social remplit plusieurs fonctions simultanément : légitimation morale de la présence russe, recrutement religieux, consolidation communautaire, et projection d’influence dans des contextes où l’État local est soit défaillant, soit délibérément accommodant. La combinaison de l’action sociale, de la présence cultuelle et de la coopération sécuritaire constitue précisément ce que les stratèges appellent une approche à spectre complet, applied ici à l’échelle d’un continent.
Un levier sous-estimé, une question ouverte
La diplomatie religieuse russe en Afrique reste insuffisamment prise en compte dans les analyses des chancelleries occidentales, davantage concentrées sur l’Africa Corps, les flux d’armes et les pactes miniers. C’est précisément son avantage compétitif : elle avance à bas bruit, dans des espaces que la diplomatie classique n’occupe pas, avec des instruments, prêtres, orphelinats, monastères, dont la nature rend le décodage géopolitique contre-intuitif pour les décideurs formés aux schémas conventionnels.
La question qui se pose désormais est celle de la résilience de ce dispositif. Les stratégies d’influence religieuse ont montré historiquement une durabilité que les présences militaires n’ont pas : on expulse des soldats, rarement des moines. Si l’Exarchat africain parvient à s’enraciner dans une trentaine de pays avec des institutions sociales et des communautés fidèles, Moscou aura construit, pierre par pierre, un réseau d’influence dont la durée de vie dépassera largement celle de n’importe quel accord sécuritaire.
Sources
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L’Église orthodoxe russe autorisée à exercer au Cameroun : RFI, février 2026
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L’Église orthodoxe russe à l’assaut de l’Afrique : Le Monde, mars 2026
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À Madagascar, la Russie en quête d’une nouvelle place forte en Afrique : Le Monde, mai 2026
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Madagascar : comment la Russie cherche à s’imposer dans l’océan Indien : RFI, septembre 2026
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En Afrique, la croisade orthodoxe de Poutine : La Croix International
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Le soft power russe : sources, cibles et canaux d’influence : IFRI
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Le Kremlin mobilise l’Église dans sa stratégie d’influence en Afrique : EUvsDisinfo
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L’Église orthodoxe, outil d’influence russe en Afrique : École de Guerre Économique
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Site officiel de l’Exarchat patriarcal d’Afrique : Exarchat patriarcal d’Afrique