En moins de quatre ans, l’Église orthodoxe russe est passée de quelques paroisses isolées à plus de 350 communautés implantées dans 34 pays africains. Cette expansion fulgurante ne relève pas du seul élan missionnaire : elle s’inscrit dans un dispositif d’influence soigneusement orchestré par Moscou, aux côtés de l’Africa Corps, des Maisons russes et de réseaux de propagande numérique. L’Exarchat patriarcal d’Afrique en constitue le pivot ecclésiastique.
Une rupture canonique aux mobiles géopolitiques
Le 29 décembre 2021, le Saint-Synode de Moscou annonce la création de l’Exarchat patriarcal d’Afrique. Le prétexte canonique est précis : le Patriarcat d’Alexandrie venait de reconnaître l’Église orthodoxe d’Ukraine, provoquant la colère du Patriarche Kirill. La réponse de Moscou ne se limite pas à une protestation théologique, elle prend la forme d’une offensive territoriale sur un continent que le Patriarcat d’Alexandrie considère comme sa juridiction canonique depuis des siècles.
Dès la création de l’Exarchat, 102 membres du clergé alexandrin provenant de huit pays africains rejoignent la juridiction russe. Ce transfert massif avait été préparé en amont : au moins 100 paroisses du Patriarcat d’Alexandrie avaient exprimé le souhait de passer sous l’autorité de Moscou avant même la décision formelle. La rapidité et l’ampleur du mouvement trahissent une mobilisation préalable, difficilement imputable à la seule spontanéité des consciences ecclésiales.
Ce n’est pas la première fois que l’Église orthodoxe russe s’implante hors de ses frontières canoniques. Des paroisses liées à l’émigration russe existent en Afrique du Nord depuis la fin du XIXe siècle, en Tunisie dès 1920, en Algérie en 1922, au Maroc en 1927. Mais la nouveauté de 2021, comme le notent plusieurs canonistes, n’est pas la présence russe en Afrique, mais sa requalification en expansion institutionnelle directe sur un territoire canonique étranger revendiqué.
Une croissance structurée par l’appareil d’État
L’ampleur de la progression est revendiquée sans ambages par les responsables ecclésiastiques eux-mêmes. Le père Maximov, président du département missionnaire de l’Exarchat, qualifie cette expansion d’« expansion géographique la plus importante de l’histoire de l’Église russe » des deux cents dernières années. La formule, tirée d’une publication académique de l’Exarchat, n’est pas une hyperbole : en moins de quatre ans, la présence est passée de quelques paroisses à plus de 350 communautés dans 34 pays.
Cette croissance n’est pas auto-financée. Les sources documentées convergent sur plusieurs mécanismes de soutien : des entreprises russes liées à l’État, dont Russian Railways, Rosatom et Rusal sont citées, des facilités foncières accordées par des gouvernements africains partenaires, et des programmes de formation en Russie pour des prêtres africains, souvent assortis de bourses et de promesses de construction d’églises. En Ouganda, le président Museveni aurait attribué des terres pour un centre spirituel russe. Ce modèle de financement hybride, mêlant ressources ecclésiales et soutien para-étatique, est caractéristique des instruments d’influence russe qui brouillent délibérément la frontière entre initiative privée et stratégie d’État.
L’implantation s’accompagne par ailleurs d’échanges directs et documentés avec les représentations diplomatiques russes sur le continent, de séminaires organisés à Moscou pour le clergé africain et de constructions d’édifices cultuels dont le coût est en partie externalisé vers des donateurs institutionnels russes. La chercheure Ksenia Luchenko, citée par Le Monde, résume ainsi le phénomène : l’Église orthodoxe russe « fait partie intégrante de l’État russe » et constitue un « outil de propagande et de diplomatie secrète ». Le père orthodoxe Evangelos Thiani, dans une étude publiée en 2024 dans Studies in World Christianity, va dans le même sens, affirmant que Moscou utilise la religion comme une « forme idéale de soft power » sur le continent.
Religion et propagande : un récit partagé
L’Église n’agit pas seule. Elle s’insère dans un écosystème informationnel cohérent dont le canal pro-Kremlin RYBAR constitue l’un des nœuds les plus actifs. Diffusant sur X, Telegram et TikTok des contenus présentés comme du journalisme local, RYBAR conduit des opérations d’influence clandestines en se donnant les apparences d’une couverture éditoriale indépendante. OpenAI a documenté et supprimé un réseau de comptes ChatGPT liés à RYBAR, utilisés pour préparer des opérations d’ingérence visant notamment la République démocratique du Congo, le Burundi, le Cameroun et Madagascar. Les requêtes adressées à ChatGPT comprenaient la création d’un site bilingue de « journalisme d’investigation » centré sur l’Afrique, l’organisation de publications payantes dans des médias francophones et la conception d’une campagne d’ingérence électorale.
Ce dispositif informationnel prolonge et amplifie le discours porté par l’Église : souveraineté des peuples africains, rejet de l’Occident qualifié de néocolonial, légitimité d’un partenariat avec Moscou présenté comme un choix de civilisation libre. Le message ecclésiastique et la propagande numérique se nourrissent mutuellement, ciblant les mêmes publics et mobilisant les mêmes cadres interprétatifs. Les Maisons russes, au moins 16 déjà actives en Afrique selon BBC Afrique, avec huit nouvelles annoncées en 2026, complètent le dispositif en proposant cours de langue russe, bourses universitaires et relais culturels qui normalisent la présence russe dans la vie quotidienne des capitales africaines.
Le Sahel comme laboratoire
C’est dans la région sahélienne que l’articulation entre dimension ecclésiastique et présence militaire russe est la plus lisible. Au Mali, l’Exarchat a consacré une chapelle dédiée à saint Georges le Victorieux au sein même de l’Africa Corps, les forces paramilitaires russes qui ont remplacé les soldats français après les ruptures de 2022-2023. La coïncidence géographique n’est pas fortuite : une chapelle orthodoxe dans une base de l’Africa Corps constitue une image puissante, qui sacralise la présence militaire russe et lui confère une légitimité morale supplémentaire.
Au Burkina Faso, l’Exarchat a pris pied en remplaçant des paroisses relevant du Patriarcat d’Alexandrie, suivant le même schéma que dans le reste du continent mais dans un contexte politique où la junte au pouvoir entretient des relations étroites avec Moscou. Au Niger, si aucune paroisse nominativement identifiée n’a encore été documentée sur la période 2022-2024, le pays figure dans la liste des territoires couverts par la juridiction du diocèse d’Afrique du Nord de l’Exarchat.
La logique de cet ancrage sahélien est cohérente avec la stratégie globale de Moscou dans la région : normaliser et légitimer une présence sécuritaire, politique et idéologique durable en la faisant précéder ou accompagner d’une présence culturelle et spirituelle. L’Église offre ce que l’Africa Corps ne peut pas fournir : un discours sur le sens, une insertion dans les réseaux locaux, et une image de partenaire de long terme plutôt que de prestataire militaire mercenaire.
Souveraineté ou dépendance renouvelée ?
L’ironie du dispositif tient dans son vocabulaire même. L’Église orthodoxe russe en Afrique se présente comme le partenaire des souverainetés africaines, dénonçant l’impérialisme occidental et les ingérences étrangères. Elle le fait en s’appuyant sur des financements d’entreprises publiques russes, en coordonnant son expansion avec les ambassades de Moscou, et en installant des chapelles dans des bases militaires d’une force paramilitaire étrangère. Le discours anti-colonial est mobilisé au service d’une stratégie qui reproduit, sous d’autres formes, les mécanismes mêmes qu’il prétend dénoncer.
Tom Southern, analyste cité par le Baku Network, décrit l’Exarchat africain comme le pivot d’une stratégie globale de soft power visant à attirer des pays dans l’orbite d’influence de Moscou. La question qui s’impose dès lors aux décideurs africains et à leurs partenaires est moins de savoir si l’Église orthodoxe russe est un instrument d’influence, les preuves convergent sur ce point, que de mesurer jusqu’où cette instrumentalisation peut aller sans que les sociétés concernées en perçoivent et en contestent les ressorts.
Sources
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Décision du Saint-Synode créant l’Exarchat patriarcal d’Afrique — Exarchate of Africa, décembre 2021
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Maksimov, « First Years of the Patriarchal Exarchate of Africa » — Africa Journal, 2025
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L’Église orthodoxe russe à l’assaut de l’Afrique — Le Monde, mars 2026
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Orthodoxie : les tentatives d’implantation de l’Église russe sur le continent africain — Religion & Politique, février 2025
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Le Kremlin mobilise l’Église dans sa stratégie d’influence en Afrique — EU vs Disinfo
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En Afrique, la croisade orthodoxe de Poutine — La Croix International
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L’Église orthodoxe russe est considérée comme un outil servant à propager l’influence du Kremlin — ADF Magazine, novembre 2024
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L’exarque patriarcal d’Afrique a consacré une chapelle au sein de l’Africa Corps au Mali — Afrinz, novembre 2025