Le démantèlement d’un site d’orpaillage clandestin près de Sounkounkou, dans la zone frontalière de la Falémé, illustre une réalité que Dakar ne peut plus réduire à un simple problème environnemental. Derrière l’exploitation illégale de l’or se dessinent des dynamiques de souveraineté territoriale, de financement de réseaux criminels et de pression sahélienne qui placent cette région reculée au cœur des préoccupations sécuritaires de l’Afrique de l’Ouest.
Une rivière, une frontière, un terrain de jeu pour l’économie informelle
La Falémé n’est pas un cours d’eau ordinaire. Affluent du fleuve Sénégal, elle matérialise sur plusieurs centaines de kilomètres la frontière naturelle entre le Sénégal et le Mali. C’est précisément ce statut frontalier qui en fait un espace de faible densité étatique, propice à l’implantation de sites d’orpaillage qui échappent à tout contrôle administratif ou fiscal.
L’opération menée par les forces sénégalaises à Sounkounkou s’inscrit dans une séquence plus longue. Depuis plusieurs années, l’armée sénégalaise multiplie les interventions dans cette région, plusieurs opérations documentées ont visé des sites clandestins le long de la Falémé et dans les environs de Kédougou. sans que le phénomène recule de manière durable. Le rapport entre les moyens déployés et les résultats obtenus pose question : chaque site démantelé semble trouver un successeur quelques kilomètres plus loin, souvent de l’autre côté d’une frontière que les forces armées ne peuvent franchir librement.
L’ampleur économique du secteur explique cette résilience. Selon une étude publiée par l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives au Sénégal (ITIE), la production artisanale d’or au Sénégal avoisinerait 3,9 tonnes par an pour le segment déclaré, tandis que des estimations plus larges, intégrant la sous-déclaration et la contrebande, montent à 7 tonnes, voire davantage selon les méthodologies retenues. À un cours de l’or oscillant entre 2 000 et 2 400 dollars l’once, ces chiffres représentent des flux financiers considérables, en grande partie soustraits aux circuits officiels. Une analyse du marché de l’or sénégalais évoque un manque à gagner estimé à 250 milliards de francs CFA annuellement pour l’État.
Du braconnage aurifère à l’enjeu sécuritaire régional
La transformation analytique majeure de ces dernières années tient à un glissement de cadrage : l’orpaillage clandestin ne relève plus seulement du droit minier ou de la politique environnementale. Il est désormais traité, par les forces armées comme par les analystes, comme une question de sécurité territoriale.
Cette évolution n’est pas propre au Sénégal. Au Mali voisin, les Forces armées maliennes (FAMa) ont mené plusieurs opérations ciblées contre des sites clandestins utilisés à des fins militantes : en novembre 2025, l’aviation malienne a frappé des véhicules de groupes terroristes présents sur un site d’orpaillage à Intilit, dans la région de Gao. En août 2026, une frappe conjointe FAMa-Africa Corps a visé un site près de Tessalit, présenté comme un point de financement du JNIM. Ces précédents illustrent un phénomène désormais bien documenté : selon une analyse de Crisis Group, les groupes armés sahéliens ne creusent généralement pas eux-mêmes l’or, mais contrôlent les sites, taxent les orpailleurs et sécurisent les routes d’évacuation du métal, captant ainsi une fraction substantielle de la rente aurifère sans exposer leurs combattants.
La question qui se pose pour la Falémé est celle de la contagion de ce modèle. La zone reste, pour l’heure, épargnée par une présence djihadiste structurée comparable à celle du Mali central ou du Sahel burkinabè. Mais la porosité de la frontière et l’existence de réseaux informels bien organisés constituent un terreau potentiel. L’IRSEM, dans une note conjointe consacrée à l’orpaillage et aux dynamiques sécuritaires, soulignait déjà le risque d’instrumentalisation des filières aurifères informelles par des acteurs armés cherchant à diversifier leurs sources de financement dans les zones de faible contrôle étatique.
Les limites de la réponse sécuritaire sénégalaise
Face à ce défi, l’État sénégalais a opté pour une double approche : répression des sites clandestins et tentative de formalisation encadrée du secteur artisanal légal. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en 2024, la ligne officielle combine durcissement des opérations militaires, avec des dizaines de sites démantelés en moins d’un an selon l’Agence de presse sénégalaise, et renforcement des contraintes environnementales, notamment une interdiction temporaire des activités minières dans un rayon de 500 mètres du lit de la Falémé.
Cette interdiction répond à une urgence écologique réelle. Des études scientifiques, dont une publiée dans la revue Afrique SCIENCE, documentent des concentrations de mercure supérieures à 0,002 mg/L dans les eaux du cours moyen de la Falémé, des niveaux très au-delà des normes admissibles pour l’eau potable et l’irrigation. L’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) avait déjà alerté sur l’usage non réglementé de mercure et de cyanure sur plusieurs sites, dont Moussala et Kolia. Ces pollutions affectent des populations riveraines dont l’accès à l’eau potable dépend directement de la qualité du fleuve.
Mais la répression seule bute sur des contraintes structurelles évidentes. La faible densité administrative de la région de Kédougou, l’étendue de la zone à surveiller, la perméabilité de la frontière malienne et l’attractivité économique de l’orpaillage pour des populations rurales sans alternative crédible limitent mécaniquement l’efficacité des opérations ponctuelles. Chaque démantèlement produit des effets de déplacement : les orpailleurs se reconstituent quelques semaines plus tard, souvent en territoire malien, avant de revenir.
Formaliser ou réprimer : le dilemme de la gouvernance minière artisanale
L’expérience ghanéenne offre un miroir instructif, quoique peu réjouissant. Le Ghana a légalisé l’exploitation artisanale dès 1989, mis en place des coopératives minières communautaires, développé des programmes d’emplois alternatifs pour les anciens orpailleurs informels et, plus récemment, lancé le GoldBod, un organisme d’achat et d’exportation de l’or artisanal visant à tracer le métal depuis l’extraction jusqu’à l’export. Trente-cinq ans après le début de ce processus, selon une analyse de l’Agence Ecofin, à peine 15 % des mineurs artisanaux seraient officiellement enregistrés. Le galamsey, l’orpaillage illégal ghanéen, reste un phénomène de masse.
La leçon n’est pas que la formalisation est inutile, mais qu’elle exige du temps, des ressources et une cohérence que peu d’États de la région sont en mesure de mobiliser durablement. La CEDEAO a fourni un cadre normatif avec sa loi modèle sur l’exploitation minière de 2019, qui exige que l’artisanat minier soit exercé sur la base de permis délivrés dans des zones délimitées. Ce texte reste largement inappliqué dans les faits.
Au Sénégal, un arrêté de 2013 réserve déjà théoriquement l’orpaillage artisanal aux ressortissants sénégalais munis d’une autorisation administrative, dans des couloirs délimités. L’écart entre ce texte et la réalité observée sur le terrain de la Falémé mesure précisément l’ampleur du défi de gouvernance.
La Falémé comme indicateur avancé
La situation dans la zone de la Falémé constitue un révélateur des tensions qui traversent l’ensemble de la ceinture aurifère sahélienne : pression migratoire économique, déficit d’État aux marges, perméabilité des frontières, risque d’infiltration par des acteurs armés. Ce n’est pas encore la crise sécuritaire du Liptako-Gourma, mais les conditions qui l’ont permise, faiblesse de la présence étatique, rente minière informelle, réseaux transfrontaliers, sont partiellement réunies.
La question qui se pose à Dakar est moins de savoir comment démanteler le prochain site de Sounkounkou que de déterminer quelle stratégie de long terme peut conjuguer présence sécuritaire, formalisation économique et alternatives locales viables. Sans réponse à cette question, les opérations militaires resteront ce qu’elles sont actuellement : des actes de souveraineté nécessaires, mais insuffisants pour transformer durablement une frontière aurifère en territoire administré.
Sources
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Étude MAPE Sénégal, ITIE Sénégal : ITIE Sénégal, mai 2024
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Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central : International Crisis Group, rapport n°282
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Note conjointe IRSEM sur orpaillage et dynamiques sécuritaires : IRSEM, mars 2022
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Impact des activités aurifères sur la qualité de l’eau de la Falémé : OMVS / CDA
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Synthèse sur l’orpaillage et l’environnement dans la Falémé : Développement local Sahel, 2024
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Groupes armés non étatiques et économies illicites en Afrique de l’Ouest : Global Initiative Against Transnational Organized Crime, décembre 2024
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Loi modèle CEDEAO sur l’exploitation minière (EMMMDA) : CEDEAO, 2019
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La stratégie du Ghana pour régler le problème de l’exploitation minière artisanale illégale : Agence Ecofin
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Kédougou : l’armée sénégalaise démantèle cinq nouveaux sites d’orpaillage clandestin : Kaweru, mai 2025