Globus Expert Council : quand le panafricanisme sert de caution à la propagande russe

La rédaction

octobre 17, 2026

Trois médias camerounais porteurs d’un discours souverainiste, un essayiste ivoirien proche des tribunes de Sputnik Afrique et une organisation liée au renseignement extérieur russe : une enquête de Jeune Afrique dévoile les contours d’un réseau médiatique francophone qui relaie les intérêts géopolitiques de Moscou. Au cœur de cette mécanique, le cas Tapé Groubera soulève une question de fond : jusqu’où un panafricanisme qui dénonce les influences étrangères peut-il rester cohérent lorsqu’il accorde une place privilégiée à certaines d’entre elles ?

Le réseau camerounais : Globus Expert Council comme pivot

L’enquête publiée le 26 février par Jeune Afrique identifie trois plateformes camerounaises, PM-TV (Panafrican Media TV), For You Media et Afrique Media TV, comme relais potentiels d’une influence russe organisée. Le pivot de ce dispositif est Globus Expert Council, organisation cofondée par Yulia Berg, ancienne du groupe Wagner et proche d’Evgueni Prigojine, placée sous sanctions américaines pour ses activités africaines.

La passerelle documentée entre Globus et PM-TV est Clarisse Wiydorven, ancienne d’Afrique Media TV. En 2023, elle s’est rendue à Marioupol, ville ukrainienne sous occupation russe, pour y observer des élections organisées par Moscou et y co-produire un documentaire avec Globus Expert Council. Questionnée par Jeune Afrique, elle a répondu n’avoir « à cœur que les intérêts de l’Afrique ». Cette formule, aussi sincère soit-elle, ne résout pas la contradiction : cautionner un scrutin organisé dans un territoire militairement occupé constitue en soi un acte politique, indépendamment des intentions déclarées.

PM-TV a été fondée en 2023 par Mohamed Bachir Ladan, nommé la même année directeur de la communication de l’Alliance internationale des Brics pour l’Afrique centrale et de l’Ouest, une structure sans lien officiel avec les vrais Brics, dont le nom emprunte pourtant l’autorité symbolique. For You Media, de son côté, appartient à Serge Espoir Matomba, deux fois candidat à la présidentielle camerounaise, ayant obtenu 0,35 % des voix en octobre 2025. Selon l’enquête, le réseau serait piloté opérationnellement par les officiers russes Dmitry Faddeev et Ilya Savelyev, sous la supervision de Sergueï Machkevitch, figure de l’entourage de Prigojine.

Tapé Groubera et le filtre manquant

Le cas de l’essayiste ivoirien Tapé Groubera illustre une dynamique distincte, mais convergente. Établi en Belgique depuis 2005, président du Mouvement pour la Renaissance de l’Afrique (MORAf) qu’il dit avoir fondé en 2001, auteur notamment de Et, De Gaulle trahit l’Afrique (2024), Groubera est une figure du courant souverainiste africain francophone. Ses analyses sur la dépendance politique du continent et la responsabilité des élites africaines s’inscrivent dans une tradition intellectuelle légitime.

Le problème n’est pas là. Il réside dans le choix répété de Sputnik Afrique comme tribune, et dans l’asymétrie de traitement qu’il y applique. Le 22 février 2025, il y déclare : « La Russie a toujours été de notre côté. Ils ont eu même des soldats qui sont venus mourir pour nous. Ça, c’est une réalité. Si la Russie n’était peut-être pas là, peut-être on n’allait pas parler d’indépendance pour certains pays africains. » Le 18 août 2026, il intervient dans un podcast intitulé « CPI : la justice qui condamne l’Afrique et protège les puissants ».

La thèse historique sur le soutien soviétique aux indépendances africaines n’est pas fausse dans ses grandes lignes : l’URSS a effectivement fourni une aide militaire et diplomatique à l’Algérie, à la Guinée, au Mozambique et à l’Angola entre 1956 et 1975. Mais cette réalité partielle est mobilisée dans un cadre éditorial, un média financé par l’État russe, qui en fait un argument de légitimation de la politique actuelle de Moscou sur le continent. La nuance entre le soutien soviétique aux mouvements de libération et le déploiement de Wagner au Mali ou en République centrafricaine est absente du récit.

Convergence idéologique ou dépendance démontrée ?

L’enjeu analytique est précisément là. Les travaux de l’IRSEM sur l’influence informationnelle russe en Afrique subsaharienne francophone décrivent une méthode centrale : la « localisation du discours ». Moscou fournit les récits et les infrastructures médiatiques ; des intellectuels et commentateurs africains, Kémi Séba, Nathalie Yamb, Franklin Nyamsi parmi les plus documentés, servent de relais, de traducteurs culturels et de cautions d’authenticité. Leur rôle peut être celui d’adhérents sincères, d’intervenants rémunérés ou de participants opportunistes : l’IRSEM souligne que l’influence ne repose pas nécessairement sur une adhésion idéologique complète.

S’agissant de Groubera, ses interventions sur Sputnik Afrique peuvent relever d’une convergence idéologique sincère plutôt que d’un mandat organisationnel. Mais cette distinction, réelle sur le plan analytique, ne résout pas la question posée au panafricanisme lui-même : un discours de souveraineté africaine diffusé sur un média d’État étranger, sans que cette dépendance éditoriale soit interrogée, est-il encore pleinement souverain ?

Le panafricanisme comme ressource convoitée

Ce que révèle l’ensemble de ce dispositif, des plateformes camerounaises connectées à Globus Expert Council aux tribunes accordées à Sputnik Afrique, c’est la valeur stratégique du langage panafricaniste pour Moscou. La dénonciation du néocolonialisme, la critique de la CPI, le récit des indépendances : autant de thèmes qui résonnent avec des griefs africains réels, et qui peuvent être retournés en instruments de légitimation d’une puissance qui mène, par ailleurs, ses propres logiques néocoloniales au Sahel.

Le gouvernement ivoirien d’Alassane Ouattara, dont la position face aux juntes sahéliennes et à leur partenariat russe est documentée comme une opposition ferme à l’influence hybride de Moscou, constitue précisément le contre-modèle que ce discours vise à décrédibiliser. Dans ce contexte, un intellectuel ivoirien qui n’applique pas à la Russie le même regard critique qu’aux puissances occidentales ne trahit pas seulement une cohérence intellectuelle : il offre, consciemment ou non, une ressource à un récit qui n’est pas le sien.


Sources