En l’espace de quelques années, les groupes miniers chinois ont méthodiquement pris position sur les gisements de lithium les plus prometteurs du continent africain. Du Mali à la République démocratique du Congo, du Ghana au Zimbabwe, cette offensive combine prises de participation majoritaires, financement de projets et contrôle des infrastructures de transformation, reproduisant à grande échelle le modèle déjà rodé sur le cobalt congolais.
Une stratégie d’acquisition systématique
L’autorisation accordée le 17 septembre par les autorités australiennes au rachat d’Atlantic Lithium par Zhejiang Huayou Cobalt n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement de fond qui, projet après projet, fait basculer le contrôle des ressources lithifères africaines vers des intérêts chinois. Le montant de l’opération, 210 millions de dollars, reste modeste au regard de la valeur stratégique de l’actif acquis : le gisement d’Ewoyaa, au Ghana, destiné à devenir la première mine de lithium du pays.
La logique est identique sur chacun des grands gisements du continent : entrer tôt dans le capital, sécuriser l’accès au minerai sur le long terme, puis capter la valeur ajoutée en aval via le raffinage et la transformation, le plus souvent rapatrié en Chine ou via des filières sous contrôle chinois. L’Ifri et plusieurs institutions d’analyse stratégique qualifient cette démarche d’intégration verticale délibérée, couvrant l’ensemble de la chaîne, de l’extraction aux matériaux pour batteries.
Goulamina (Mali) : 65 % pour Ganfeng, une mine déjà en production
Le cas du Mali illustre la maturité de cette stratégie. Ganfeng Lithium, premier producteur mondial de composés de lithium, détient 65 % du projet de Goulamina, dans la région de Bougouni, au sud-ouest du pays. Le gisement, considéré comme l’un des plus importants d’Afrique de l’Ouest, a officiellement démarré sa production en phase I le 15 décembre 2024, une première pour la région.
Les capacités attendues sont considérables : selon l’étude de faisabilité actualisée, la production moyenne devrait atteindre 726 000 tonnes de concentré de spodumène par an sur une durée de vie de 21 ans, avec un pic théorique à 880 000 tonnes. La montée en régime se poursuit en 2025, avant qu’une phase II ne porte la capacité totale à environ un million de tonnes annuelles. Pour le Mali, dont les revenus miniers reposent encore très largement sur l’or, l’enjeu de la captation fiscale est considérable : le code minier de 2023 a permis à l’État d’obtenir 30 % d’intérêts dans le projet, mais la majorité opérationnelle reste fermement aux mains de Ganfeng.
Manono (RDC) : Zijin Mining s’impose sur le plus grand gisement mondial
En République démocratique du Congo, c’est Zijin Mining qui a pris le contrôle du projet de Manono, dans la province du Tanganyika, un gisement régulièrement cité parmi les plus grands au monde en termes de ressources lithifères. La structure d’actionnariat est passée par une coentreprise entre la filiale Jinxiang Lithium de Zijin et la société publique congolaise COMINIÈRE. Dans la configuration la plus récente publiée par le groupe chinois, Jinxiang Lithium détient 54,9 % du projet, COMINIÈRE 35,1 % et l’État congolais 10 % directement.
Sur le plan financier, Zijin a communiqué qu’un paiement de 33,44 millions de dollars était lié à l’acquisition initiale de 15 % dans la structure Dathcom, montant devant servir de compensation partielle pour l’obtention d’une participation de 61 % dans la coentreprise selon certaines versions antérieures de l’accord. L’acquisition de Manono ne s’est pas faite sans contestation : la société australienne AVZ Minerals, qui revendiquait des droits sur le même périmètre, a engagé une procédure d’arbitrage international, révélant la complexité juridique et politique d’un dossier où les enjeux dépassent la simple transaction minière.
Ewoyaa (Ghana) : 87 % sous contrôle chinois, l’État à 13 %
Au Ghana, l’opération Huayou Cobalt–Atlantic Lithium redessinera profondément l’actionnariat d’Ewoyaa si elle est menée à son terme. La structure qui se dessine est éloquente : si Huayou finalise simultanément le rachat de 100 % d’Atlantic Lithium et la reprise de la participation d’Elevra Lithium dans le projet, le groupe chinois détiendrait indirectement environ 87 % d’Ewoyaa. L’État ghanéen conserverait sa participation gratuite de 13 %, dite free-carried, c’est-à-dire sans apport initial de capital.
La Tribune Afrique note que cette opération prolonge explicitement, au Ghana, l’expansion chinoise déjà accomplie au Mali et en RDC. L’approbation australienne du 17 septembre constitue une étape réglementaire clé, mais la clôture définitive reste conditionnée à plusieurs autres autorisations : Ghana Securities and Exchange Commission, ECOWAS Regional Competition Authority, et diverses instances de régulation locale.
Zimbabwe : l’intégration verticale en action
Le Zimbabwe constitue le cas d’école de l’intégration verticale chinoise sur le lithium africain. Huayou Cobalt a déboursé 422 millions de dollars en 2021 pour acquérir la mine d’Arcadia, avant d’investir 300 millions supplémentaires dans la construction d’une usine de transformation du lithium sur place, soit environ 722 millions de dollars sur la période. Sinomine, de son côté, a acquis la mine de Bikita en 2022 pour 180 millions de dollars, puis annoncé 200 millions additionnels pour une extension et des capacités de transformation, portant son engagement total à quelque 380 millions de dollars.
Ce que le Zimbabwe illustre, c’est la convergence entre une politique nationale, Harare a interdit l’exportation de lithium brut non transformé pour contraindre les investisseurs à valoriser localement, et les intérêts industriels chinois, qui disposent du capital et du savoir-faire pour construire ces usines. Le résultat est paradoxal : la règle zimbabwéenne a bien forcé l’investissement local, mais au bénéfice quasi-exclusif d’opérateurs chinois capables de répondre à cette exigence là où les concurrents occidentaux hésitaient encore.
Un modèle rodé, des réponses institutionnelles encore fragmentées
La stratégie chinoise sur le lithium africain n’est pas sans précédent. Elle reproduit, avec quelques ajustements, le schéma déployé sur le cobalt congolais à partir des années 2010 : entrée dans le capital des mines, sécurisation de l’approvisionnement par contrats de préachat, puis captation de la valeur au stade du raffinage, quasi-intégralement rapatriée en Chine. Les analystes de La Fabrique de l’industrie qualifient explicitement ce dispositif de « véritable stratégie d’intégration verticale », adossée au soutien de l’État chinois à l’internationalisation de ses groupes.
Face à cette dynamique, les réponses institutionnelles africaines restent fragmentées. L’Union africaine a poussé des orientations stratégiques, transformation locale, contenu local, bonne gouvernance des ressources, sans qu’aucun texte régional contraignant n’encadre spécifiquement les acquisitions étrangères sur les minerais critiques. La CEDEAO n’a pas davantage adopté de règle sectorielle en ce sens depuis 2022. Ce sont les États membres qui ont légiféré individuellement : Zimbabwe sur l’interdiction d’export de lithium brut, Namibie sur d’autres minerais, Mali sur la révision de son code minier. Ces initiatives nationales restent insuffisantes pour rééquilibrer un rapport de force structurellement défavorable aux pays producteurs.
La question qui s’impose, à mesure que Goulamina entre en production, que Manono avance vers l’exploitation et qu’Ewoyaa se prépare à la construction, est celle de la rente réelle captée par les États africains. Les participations minoritaires, 13 % au Ghana, 10 % directement en RDC, 30 % au Mali via le nouveau code, représentent des gains certains, mais modestes au regard de la valeur que génèrera la transformation du lithium en matériaux de batteries, une étape qui, pour l’heure, se fera ailleurs.
Sources
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Huayou clears Australian hurdle in US$210m Ghana lithium deal : News Ghana
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Goulamina Lithium Project – Mining Data Online : Mining Data Online
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Zijin Mining – Projet Manono, détail programme : Zijin Mining, site officiel
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The Struggle for Manono: Beyond the China-West Narrative : IDS (Institute of Development Studies)
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China’s Huayou buys lithium mine in Zimbabwe for $422 mln : Reuters, décembre 2021
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Après le Mali et la RDC, la Chine poursuit au Ghana son expansion sur le lithium africain : La Tribune Afrique
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Approvisionnements en métaux critiques : l’industrie au défi des grandes dépendances : La Fabrique de l’industrie
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Assessing the Fiscal Regime of Ghana’s Lithium Agreement : Natural Resource Governance Institute
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China-Africa Critical Minerals : Africa Center for Strategic Studies