Le ministre burkinabè chargé des Mines a annoncé que le secteur extractif aurait généré 2 500 milliards de FCFA de recettes directes entre 2022 et 2025. Un chiffre imposant, avancé sans détail méthodologique public, et qui soulève une question plus décisive que le montant lui-même : quelle fraction de cette richesse s’est effectivement traduite en emplois, infrastructures et services publics pour les populations burkinabè ?
Un chiffre ambitieux dans un contexte exceptionnel
L’annonce couvre quatre années qui ne ressemblent à aucune autre dans l’histoire récente du Burkina Faso. La période 2022-2025 est encadrée par deux coups d’État successifs, en janvier et en septembre 2022, qui ont porté le capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir et profondément reconfiguré les relations entre l’État, les opérateurs miniers et les partenaires extérieurs. C’est dans ce contexte institutionnel singulier que les autorités de transition revendiquent un bilan extractif record.
L’or reste le pilier de ce bilan. Première source de devises du pays depuis plus d’une décennie, il profite depuis 2022 d’une conjoncture internationale exceptionnellement favorable. Selon les données de marché disponibles, le cours de l’once est passé d’environ 1 700 dollars en 2022 à plus de 3 000 dollars au printemps 2025, soit une progression de l’ordre de 70 à 80 % sur la période. À volume de production constant, cette seule variable aurait mécaniquement gonflé la valeur des exportations et, par ricochet, les recettes fiscales et parafiscales associées. Autrement dit, une partie non négligeable de la progression annoncée reflète un effet de prix, et non nécessairement une amélioration de la gouvernance ou une hausse de la production nationale.
Ce que les rapports ITIE permettent de vérifier
Pour corroborer ou nuancer le chiffre gouvernemental, les rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE Burkina Faso) constituent la référence la plus fiable disponible. Selon le rapport ITIE 2024 du Burkina Faso, les revenus budgétaires issus du secteur extractif se sont élevés à 612,21 milliards de FCFA pour le seul exercice 2024, tandis que le ministère des Finances évoque un chiffre légèrement supérieur de 635,58 milliards de FCFA pour la même année, contre 594,82 milliards en 2023. Ces montants annuels, une fois cumulés sur quatre exercices, restent cohérents avec l’ordre de grandeur avancé par le ministre, à condition que 2022 et les années antérieures aient connu des niveaux comparables. Mais la précision méthodologique fait défaut : le chiffre de 2 500 milliards englobe-t-il uniquement les recettes fiscales directes, ou inclut-il les redevances superficiaires, les dividendes perçus sur les participations étatiques, et les recettes douanières liées au secteur ? Cette distinction est loin d’être anodine pour évaluer ce qui relève du budget général de l’État et, partant, ce qui peut être fléché vers les services publics.
La transparence de ces données est par ailleurs fragilisée par le contexte politique. Le Conseil d’administration de l’ITIE a reconnu que la validation du Burkina Faso s’était déroulée dans des circonstances exceptionnelles liées aux deux coups d’État, pointant des insuffisances sur l’engagement du gouvernement, la participation de la société civile et la gouvernance du groupe multipartite. Le pays n’a pas été formellement suspendu de l’ITIE, mais il demeure sous surveillance renforcée, avec un risque explicite de suspension temporaire si les progrès exigés ne sont pas réalisés lors de la prochaine validation. En pratique, cela signifie que les données existent et continuent d’être publiées, mais que leur fiabilité et leur utilisation publique restent perfectibles.
La question centrale : qui bénéficie de la rente minière ?
La vraie épreuve d’un bilan extractif ne se lit pas dans les montants bruts mobilisés, mais dans leur traduction concrète pour les populations. Sur ce terrain, les indicateurs disponibles dressent un tableau contrasté.
Le Burkina Faso affiche un indice de développement humain de 0,40 en 2022 selon le PNUD, ce qui le place au 185e rang sur 193 pays et territoires, avec une réduction de ce score de 40,4 % sous l’effet des inégalités. Le taux d’accès à l’assainissement ne dépasse pas 27,5 % à l’échelle nationale, avec un écart abyssal entre zones urbaines (40,8 %) et milieu rural (21,9 %). Ces chiffres ne sont pas directement imputables à la politique minière, mais ils constituent le contexte dans lequel les recettes extractives devraient théoriquement faire la différence.
Le mécanisme institutionnel prévu pour opérer ce lien est le Fonds minier de développement local (FMDL), qui doit drainer une fraction des recettes vers les communes et provinces abritant des exploitations. Selon le rapport de performance 2023 du Plan national de développement économique et social, la proportion des zones minières bénéficiaires d’investissements conformes aux critères du FMDL atteignait 56,75 % fin 2023, pour une cible initiale fixée à 40 %. Ce dépassement d’objectif est notable. Il ne dit toutefois rien de l’ampleur réelle des sommes transférées, de leur utilisation effective sur le terrain ou de leur impact mesurable sur les conditions de vie dans les provinces minières comme le Houet, le Namentenga ou le Bam.
Renégociation des contrats et nationalisation : vers une capture plus large de la rente ?
Depuis 2023, la transition militaire a engagé une politique explicite de renégociation des conventions minières et de renforcement de la participation étatique dans les sociétés d’exploitation. Cette démarche s’inscrit dans une tendance régionale plus large : le Mali et le Niger ont adopté des postures similaires, cherchant à corriger des régimes fiscaux historiquement favorables aux opérateurs étrangers. Le Monde signalait en octobre 2026 que les juntes du Burkina Faso et du Mali cherchent à tirer davantage profit de la manne aurifère, en s’appuyant notamment sur la hausse des cours pour renforcer leur position de négociation.
La création d’une première raffinerie d’or nationale, inaugurée en 2026 avec une capacité annoncée de 400 kg par jour, illustre cette ambition de transformation locale de la ressource. Elle ne modifie cependant pas, à court terme, le bilan de la période 2022-2025 : les recettes annoncées correspondent à une phase où l’économie extractive restait largement organisée selon les structures antérieures aux coups d’État. La question de savoir si le redéploiement institutionnel en cours produira de meilleurs résultats pour les populations reste entière.
Des signaux positifs, mais une opacité persistante
Pris dans sa globalité, le bilan que les autorités de transition cherchent à mettre en avant comporte des éléments réels. L’environnement des prix de l’or a objectivement gonflé les recettes. Des efforts de renégociation contractuelle ont été engagés. Le FMDL enregistre un taux de déploiement supérieur à ses cibles initiales. Ces éléments méritent d’être pris au sérieux.
Mais plusieurs zones d’ombre demeurent. Aucune donnée publique ne permet de ventiler les 2 500 milliards de FCFA par année, par type de prélèvement ou par opérateur. La société civile burkinabè, dont le rôle de contre-pouvoir dans la gouvernance extractive a été affaibli par la transition, dispose de moins de leviers qu’avant 2022 pour documenter indépendamment ces flux. La crise sécuritaire, qui affecte plusieurs provinces minières du nord et de l’est du pays, perturbe à la fois la production et l’administration minières, sans que les effets sur les recettes soient clairement quantifiés.
La gouvernance minière du Burkina Faso sous transition se trouve ainsi dans une position paradoxale : une communication officielle qui revendique des résultats record, mais un cadre de vérification indépendante qui s’est partiellement étiolé. Pour les décideurs, les investisseurs et les chercheurs spécialisés, la vraie question n’est pas de savoir si 2 500 milliards ont été mobilisés les ordres de grandeur ITIE le rendent plausible, mais de savoir comment et par qui ils ont été dépensés. Sans réponse documentée à cette seconde question, le chiffre reste un marqueur politique autant qu’un indicateur économique.
Sources
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Rapport ITIE 2024 du Burkina Faso : ITIE, 2025
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Rapport ITIE BF 2024, version finale signée : ITIE Burkina Faso, 2025
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Rapport ITIE BF 2023 : ITIE Burkina Faso, mars 2025
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Rapport PNUD Burkina Faso 2023 : PNUD, avril 2024
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Rapport annuel des Nations Unies au Burkina Faso 2023 : Système des Nations Unies, 2024
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Rapport de performance mi-parcours 2023, PNDES : Gouvernement du Burkina Faso, 2023
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Évolution historique du cours de l’or : Veracash
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Au Burkina Faso et au Mali, les juntes veulent tirer profit de la manne aurifère : Le Monde, octobre 2026