GUINÉE-BISSAU : les élections repoussées, simple impératif sécuritaire ou stratégie de la transition ?

La rédaction

octobre 9, 2026

Bissau, 8 octobre 2026. Le Premier ministre de transition Ilídio Vieira Té l’a reconnu sans ambages : « Les conditions ne sont pas réunies pour tenir les élections le 6 décembre prochain. » Une phrase qui sonne moins comme un aveu d’impuissance technique que comme l’épilogue d’un processus méthodiquement orchestré. Derrière l’argument des délais légaux manqués et des partis politiques à l’arrêt, c’est toute la trajectoire de la junte du général Horta N’Tam depuis le coup d’État du 25 novembre 2025 qui mérite d’être scrutée.

Un report annoncé par les actes bien avant les mots

La mécanique du report électoral en Guinée-Bissau n’a pas attendu la déclaration du 8 octobre pour être enclenchée. Elle s’est construite, pièce par pièce, dans les semaines et les mois suivant le coup d’État. Les partis politiques avaient jusqu’au 6 octobre 2026 pour déposer leurs dossiers auprès de la Cour suprême de justice, condition préalable à toute candidature aux scrutins présidentiel et législatif. Résultat : aucun dossier n’a été déposé. Aucun.

Ce vide n’est pas le fruit du hasard. Comme le rappelle l’analyste politique Rui Semedo, interrogé par RFI le jour même de la déclaration gouvernementale, « les autorités n’ont rien fait pour tenir les délais légaux. Il n’y a pas eu un travail de fond, tant du côté du gouvernement que de la part de la Commission nationale électorale alors que tel était leur responsabilité. » L’impuissance invoquée est en réalité une inaction choisie.

Le contexte est encore plus éloquent : les sièges des partis politiques ont été fermés après le putsch et l’activité politique reste formellement interdite. « Nous sommes en plus dans un contexte où les sièges des partis ont été fermés. Comment peut-on envisager de tenir des élections alors que l’activité politique a été interdite ? » poursuit Semedo. Dans ces conditions, l’expiration des délais légaux relevait moins de la négligence que de l’inéluctable.

La première vice-présidente de la Commission électorale nationale, Felisberta Moura Vaz, a pour sa part renvoyé la responsabilité au sommet de l’exécutif militaire : « Il revient au président de transition, le général Horta N’Tam, d’annoncer un report. » Cette formule administrative dissimule un fait politique central : l’absence de nouvelle date électorale, et l’absence de toute annonce en ce sens.

La consolidation du pouvoir militaire, mode d’emploi

Pour saisir la portée du report annoncé, il faut le replacer dans la séquence plus large des décisions prises par la junte depuis novembre 2025. Le général Horta N’Tam ancien commandant de la Garde présidentielle sous Embalo, promu brigadier-général après la tentative de coup d’État du 1er février 2022, puis chef d’état-major de l’armée de terre à l’automne 2023 a conduit en quelques mois une série de mouvements qui renforcent structurellement l’emprise militaire sur l’appareil d’État.

Parmi les faits les plus significatifs : la junte a désarmé la garde présidentielle de l’ex-président Umaro Sissoco Embalo, forte de 60 à 80 personnes selon plusieurs sources. L’officier Tomas Djassi, présenté comme l’initiateur de cette opération, a été promu au grade le plus élevé des forces armées, parmi neuf officiers bénéficiant d’une promotion similaire décidée par Horta N’Tam. Embalo lui-même s’est vu interdire le retour à Bissau par la junte, alors qu’il avait annoncé sa candidature à la présidentielle depuis son exil. Un remaniement ministériel a par ailleurs écarté le ministre de l’Intérieur et celui de la Pêche deux portefeuilles stratégiques, le second contrôlant l’une des principales ressources économiques du pays. Enfin, le siège historique du PAIGC, principal parti d’opposition, a été déclaré « patrimoine de l’État ».

C’est cette accumulation qui a conduit un membre de la société civile bissau-guinéenne, sous couvert d’anonymat, à confier à RFI : « L’armée a mis de côté le PAIGC et ensuite Embalo. Aujourd’hui, c’est le vrai coup d’État. » La formule résume une réalité : le putsch du 25 novembre 2025 a ouvert une parenthèse, mais c’est la série de décisions qui a suivi qui en a structuré le contenu.

Le précédent sahélien : l’argument sécuritaire comme grammaire du report

La Guinée-Bissau n’est pas un cas isolé dans la géographie des transitions militaires ouest-africaines, et c’est précisément ce qui rend son évolution préoccupante pour les observateurs de la région. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les juntes ont systématiquement recouru au registre sécuritaire pour justifier chaque report de leur calendrier électoral. Entre 2021 et 2026, on comptabilise au moins six à sept décisions significatives de report ou de prolongation de transition dans ces trois pays, avec un argument récurrent : les conditions sécuritaires ne permettent pas d’organiser des scrutins crédibles.

Le Mali illustre le phénomène avec le plus de netteté. La présidentielle prévue en février 2024 a été reportée sine die, puis une charte révisée adoptée en juillet 2025 a accordé à Assimi Goïta un mandat de cinq ans renouvelables repoussant le retour aux urnes, selon certaines analyses, jusqu’en 2030. Le Burkina Faso a quant à lui prorogé sa transition de cinq ans en mai 2024, repoussant toute élection à 2029. Le Niger, après le coup d’État de 2023, a annoncé une transition de cinq ans allant potentiellement jusqu’en 2030.

Selon International IDEA, la durée moyenne des transitions militaires ayant effectivement abouti à un retour au pouvoir civil en Afrique de l’Ouest ressort à environ 16 à 17 mois pour les cas récents bien documentés. Les transitions actuelles du Mali, du Burkina Faso et du Niger dépassent déjà largement ce seuil, sans perspective électorale crédible à court terme. La Guinée-Bissau, avec un coup d’État vieux d’un an et des élections déjà repoussées sans nouvelle date fixée, semble s’inscrire dans ce schéma.

La CEDEAO entre appels au retour constitutionnel et marge d’action étroite

La réaction internationale reste pour l’heure mesurée. La CEDEAO, qui a suspendu la Guinée-Bissau de ses instances après le putsch de novembre 2025, a réaffirmé lors du sommet de Freetown en juillet 2026 la nécessité d’un retour à l’ordre constitutionnel. Le Sénégal, qui assure la présidence en exercice de l’organisation, a indiqué prendre acte des contraintes signalées par les autorités de Bissau, tout en insistant pour que toute modification du calendrier électoral s’inscrive dans une « démarche consensuelle, inclusive et transparente ».

Vingt-quatre personnalités africaines ont par ailleurs adressé début octobre 2026 un appel à la CEDEAO pour qu’elle prenne une initiative urgente en faveur du rétablissement de l’ordre constitutionnel en Guinée-Bissau. Mais l’organisation dispose d’une marge de manœuvre réduite : ses outils de pression sanctions économiques, suspension politique, isolement diplomatique ont montré des résultats limités face aux juntes sahéliennes. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont même fini par quitter l’organisation en 2025, privant la CEDEAO de son principal levier d’influence sur ces régimes.

Pour la Guinée-Bissau, les bailleurs de fonds internationaux Nations Unies, Union européenne, Portugal ont conditionné leur soutien au retour à l’ordre constitutionnel sans pour autant formaliser de conditionnalité financière strictement liée à la tenue d’élections. Un rapport de l’ONU d’août 2025 notait même que le gouvernement bissau-guinéen avait déclaré vouloir financer lui-même ses élections, sans recourir à l’appui de l’ONU.

Un pays de 4 coups d’État dont la transition s’étire

La Guinée-Bissau porte le poids d’une histoire institutionnelle particulièrement instable. Depuis l’indépendance en 1974, elle a connu quatre coups d’État réussis en 1980, 1999, 2003 et 2012 et au moins neuf tentatives supplémentaires selon les sources les plus prudentes. Les précédentes transitions militaires ont, dans l’ensemble, abouti à des élections : après le renversement de 1999, une présidentielle s’est tenue en 2000 ; après celui de 2003, une élection a eu lieu en 2005 ; après le coup de 2012, un retour progressif à l’ordre constitutionnel a finalement été obtenu. Ce précédent historique ne garantit rien, mais il nuance l’idée que le pays serait condamné à une transition sans fin.

Ce qui distingue la situation actuelle est l’ampleur de la reconfiguration interne opérée par la junte : désarmement des forces loyales à l’ancien président, élimination des candidats potentiels par l’interdiction de retour d’Embalo, mise sous tutelle de l’espace partisan, et promotion d’une nouvelle hiérarchie militaire. Les transitions précédentes n’avaient pas toutes combiné aussi méthodiquement ces différents leviers de contrôle.

La question centrale qui se pose désormais n’est pas de savoir si les élections seront repoussées elles le sont de fait mais à quelles conditions la junte Horta N’Tam acceptera de fixer une nouvelle date, et si les acteurs régionaux seront en mesure d’en garantir le respect. L’histoire récente du Sahel suggère que sans pression coordonnée et conséquences effectives, la réponse pourrait prendre la forme d’un nouveau report, puis d’un autre, jusqu’à ce que la transition devienne la norme.


Sources