Quatre ans après son coup d’État du 30 septembre 2022, Ibrahim Traoré reconnaît lui-même que le bilan de sa transition est en deçà des attentes. Entre nationalisations minières, rhétorique sankariste et pari russe, le régime de Ouagadougou a cultivé un discours de rupture qui peine à se traduire en résultats mesurables, sécuritaires, économiques ou institutionnels.
Une sécurité qui continue de se dégrader
Le constat est sévère, et il vient du chef de la transition lui-même. Interrogé le 27 septembre 2026 par la presse, Ibrahim Traoré a déclaré : « On peut toujours faire mieux. Je ne dirais pas que les fruits sont à la hauteur des espérances, non. On doit aller plus vite, faire beaucoup mieux les choses. » Rarement un chef d’État sahélien aura formulé avec une telle franchise l’écart entre la promesse révolutionnaire et les résultats obtenus.
Sur le terrain, les chiffres confirment cette autocritique. Selon les données ACLED, les morts liées aux groupes islamistes dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont atteint 17 775 sur les trois dernières années, contre 6 630 durant les trois années précédant les coups d’État soit une multiplication par près de trois. En 2026, le JNIM a mené en février une offensive coordonnée au Burkina Faso comptant plus de 30 attaques simultanées, causant plus de 120 morts parmi soldats, gardes forestiers et Volontaires pour la défense de la patrie. Plus de 1,29 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du territoire burkinabè selon le plan humanitaire 2026 de l’OCHA, et quelque 400 000 nouveaux déplacés auraient été enregistrés au cours de la seule année 2025.
L’offensive du JNIM contre la périphérie de Bamako en juin 2025 avait déjà illustré la capacité de projection croissante du groupe. Un habitant de Tombouctou, Bawany Traoré, témoignait alors pour BBC Afrique : « On a eu très peur, les tirs venaient de partout. Franchement, c’était impressionnant : ils ont attaqué presque tous les checkpoints, en plus des camps. C’était énorme. » Les analystes Djiby Sow et Hassan Koné, de l’Institute for Strategic Studies, estiment que le JNIM n’est pas en mesure de s’emparer de grandes capitales comme Ouagadougou mais l’intensification de la pression sur les axes et les localités périphériques n’en demeure pas moins réelle et documentée.
Une souveraineté économique aux résultats contrastés
Sur le front économique, le régime Traoré a multiplié les gestes symboliques forts. Les mines de Boungou et Wahgnion ont été reprises par l’État en 2024 pour un coût estimé à environ 90 millions de dollars, tandis que la société publique SOPAMIB a été créée pour opérationnaliser la politique de nationalisation. Une première raffinerie nationale d’or, d’une capacité de 400 kg par jour, a été inaugurée à Ouagadougou fin septembre 2026 à l’occasion du quatrième anniversaire du coup d’État. Le gouvernement revendique par ailleurs avoir tiré environ 18 milliards de dollars de la filière aurifère depuis 2022.
Mais la situation d’ensemble du secteur minier reste fragile. Plusieurs sites Youga, Netiana, Taparko, Ouaré ont arrêté ou suspendu leur production depuis 2022, essentiellement en raison de la dégradation sécuritaire dans les régions d’exploitation. La production industrielle d’or avait déjà reculé de 13 % en 2022 selon la Voix de l’Amérique. Le recul des investisseurs étrangers, conjugué à l’insécurité persistante, fragilise structurellement les ambitions de reconquête économique affichées par la transition.
Le projet d’autoroute Ouagadougou–Bobo-Dioulasso illustre bien cet écart entre annonce et réalisation. Lancé officiellement le 16 décembre 2025 par Ibrahim Traoré et présenté comme une vitrine de l’industrialisation par fonds propres, le chantier se limitait début 2026 au débroussaillage de l’emprise sur 332 km. En septembre 2026, des observateurs décrivaient encore le projet comme « au stade embryonnaire », sans chaussée réalisée ni ouvrage d’art achevé.
Le pari russe face à ses limites structurelles
L’alliance avec Moscou, présentée comme l’alternative souveraine aux partenariats occidentaux, a débouché sur des déploiements réels mais limités. Des instructeurs militaires russes sont présents à Ouagadougou depuis octobre 2023 ; des éléments liés à l’Africa Corps successeur du dispositif Wagner ont établi une base à Loumbila en 2024 pour la formation et le soutien sécuritaire ; la « Brigade Bear », entité semi-autonome rattachée au GRU, a brièvement été déployée au printemps 2024 avant de se retirer. Des livraisons d’armes, de drones d’observation et de matériel de communication ont également eu lieu, sans inventaire public exhaustif.
Or, comme le relève une analyse de L’Informateur, la Russie poursuit avant tout ses propres intérêts stratégiques sur le continent, et aucun miracle sécuritaire ou économique n’est à attendre de ce partenariat. Cette lecture est d’autant plus pertinente que les intérêts russes dans l’or burkinabè se consolident en parallèle : Nordgold, contrôlée par le milliardaire Alexeï Mordashov, détient au Burkina Faso huit sociétés enregistrées, quatre permis d’exploitation et une trentaine de permis d’exploration tous constitués avant la transition militaire.
Sur le plan institutionnel, l’AES elle-même, confédération signée le 6 juillet 2024 à Niamey entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, peine à produire des résultats tangibles. « L’opérationnalisation prend du temps », a admis Traoré lors du même entretien de septembre 2026, reconnaissant que la force unifiée de l’organisation n’est pas encore pleinement opérationnelle.
Un bilan suspendu entre narration et réalité
Quatre ans après le coup d’État, le régime Traoré a réussi à imposer un récit de rupture avec des partenaires diplomatiques, des institutions régionales telles que la CEDEAO, et avec les opérateurs miniers occidentaux qui conserve une résonance populaire au-delà des frontières burkinabè. Mais la capacité à transformer ce récit en gains concrets pour la population reste la question ouverte. Avec plus d’un million de déplacés, une pression jihadiste qui s’intensifie et des projets d’infrastructure au stade du débroussaillage, le Burkina Faso de Traoré incarne moins une rupture accomplie qu’une transition dont les coûts humains continuent de s’accumuler. La vraie question, à l’horizon de 2027, est de savoir si l’AES parviendra à démontrer une capacité opérationnelle collective avant que l’adversité, pour reprendre le mot du président lui-même, ne dépasse les ressources disponibles pour y faire face.
Sources
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AES : Ibrahim Traoré admet que « les fruits ne sont pas à la hauteur des espérances » — Ledjely.com, 28 septembre 2026
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Lutte contre l’insécurité au Sahel : comment comprendre les récentes attaques armées au Mali — BBC Afrique, juin 2025
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Alliance des États du Sahel : pourquoi il n’y aura pas de miracle économique et sécuritaire avec la Russie — L’Informateur CI
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Actifs russes au Faso : Nordgold, ses filiales et ses permis miniers — L’Économiste du Faso, avril 2024
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Burkina Faso — profil conflits et données de violence — ACLED
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Violent Extremism in the Sahel — Council on Foreign Relations
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Le secteur minier face au défi sécuritaire — Business & Human Rights Resource Centre
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Plan humanitaire 2026 : Burkina Faso — ReliefWeb / OCHA, 2026