Minerais critiques en Afrique : l’appel de Tinubu à la transformation à l’épreuve de sa concrétisation

La rédaction

septembre 22, 2026

Le président nigérian Bola Tinubu a lancé un appel retentissant à la solidarité continentale lors de la troisième table ronde de l’Africa Minerals Strategy Group, organisée en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Son message est clair : l’Afrique doit cesser d’être le fournisseur de matières premières bon marché d’un monde qui s’enrichit à ses dépens. Derrière la rhétorique souverainiste, une stratégie industrielle commence à prendre forme, avec ses promesses et ses contradictions.

L’Afrique, pourvoyeuse de richesses qu’elle ne retient pas

Le constat posé par Tinubu, exprimé par la voix de son vice-président Kashim Shettima, n’est pas nouveau. Mais il prend une résonance particulière dans le contexte actuel : la demande mondiale en minerais critiques, cobalt, lithium, manganèse, terres rares, s’emballe sous la double pression de la transition énergétique et de l’essor de l’intelligence artificielle. Or l’Afrique, qui détient environ 30 % des réserves mondiales de ces minerais selon plusieurs estimations, continue d’en exporter la quasi-totalité sans valeur ajoutée.

Les données de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU sont éloquentes : une large part des exportations africaines de minerais critiques part à l’état brut ou semi-transformé, laissant au continent une fraction infime de la valeur finale générée dans les chaînes industrielles mondiales. « Depuis des générations, l’Afrique fournit les matériaux de la prospérité ailleurs. Notre devoir est de veiller à ce que l’avenir façonné à partir des minéraux africains réponde aux ambitions africaines », a déclaré Tinubu.

La cible est explicite : des communautés qui vivent dans la pauvreté à quelques kilomètres de mines qui financent des industries étrangères. Des infrastructures absentes, des emplois inexistants, un transfert technologique nul. Ce tableau, Tinubu l’oppose frontalement à la réalité d’un continent dont les sous-sols sont devenus un enjeu géostratégique de premier plan pour Washington, Pékin et Bruxelles.

L’AMSG comme levier de coordination continentale

C’est dans ce contexte que l’Africa Minerals Strategy Group (AMSG), créé en janvier 2024 à Riyad lors du Forum des minéraux du futur, tente de s’imposer comme plateforme de coordination politique. La structure compte aujourd’hui dix-sept membres fondateurs, dont le Nigeria, la RDC, l’Afrique du Sud, la Zambie et le Zimbabwe, et plusieurs États participants en voie de formalisation, comme le Maroc ou le Ghana.

Son mandat est précisément de donner à l’Afrique une voix collective dans la gouvernance mondiale des minerais : promotion de la transformation locale, normalisation technique, accès aux marchés, financement de projets. Lors de la table ronde de New York, dont le thème était « Des ressources à la richesse : coopération continentale pour la création de valeur ajoutée minière, la souveraineté des données, le financement innovant et la sécurité des minerais critiques », les participants ont adopté une Déclaration sur l’intégration continentale et la sécurité économique.

Tinubu a insisté sur le fait que cette déclaration ne devait pas rester symbolique. Il a réclamé un « programme contraignant comprenant des échéanciers, des mécanismes de financement, des mesures concrètes de mise en œuvre et des mécanismes de reddition de comptes ». La formulation trahit une conscience aiguë du risque : celui que les engagements collectifs africains se dissolvent dans des effets d’annonce, comme l’histoire en a fourni de nombreux exemples.

L’avertissement contre la « fragmentation » est en ce sens politiquement significatif. Tinubu a explicitement dénoncé la concurrence stérile entre pays africains, à coups de redevances réduites, de contenu local allégé, de concessions excessives, qui affaiblit la capacité de négociation collective du continent face aux investisseurs étrangers. « La fragmentation nous condamne à exporter des matières premières et à acheter des produits finis à prix fort. La coopération confère à nos marchés une taille critique », a-t-il affirmé.

Le Nigeria comme cas d’école – avec des chiffres à vérifier

Pour crédibiliser son propos, Tinubu a mis en avant les réformes engagées au Nigeria. Les recettes du secteur minier nigérian seraient passées d’environ 6 milliards de nairas en 2023 à plus de 38 milliards en 2024, selon les données avancées par le ministre des Minerais solides, Dele Alake. Ces chiffres, bien que spectaculaires, correspondent aux recettes déclarées par le ministère et ne reflètent pas la même définition comptable que les données plus larges de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) au Nigeria, qui agrège d’autres flux de revenus du secteur.

Plus concrète est la mise en service d’une usine de transformation du lithium dans l’État de Nasarawa, opérée par Diamond New Energy, entreprise chinoise en partenariat avec l’État de Nasarawa. Sa capacité annoncée est de 6 000 tonnes métriques par jour, ce qui en fait la plus grande installation de ce type en Afrique de l’Ouest. Elle illustre concrètement la doctrine affichée par Lagos : les minerais extraits sur le sol nigérian doivent contribuer à développer une industrie locale, pas alimenter des chaînes de valeur étrangères.

Le Nigeria a par ailleurs adopté une règle exigeant une création de valeur ajoutée locale comme condition à l’octroi de nouveaux permis miniers. Il entend structurer les mineurs artisanaux en coopératives et lutter contre l’exploitation illégale, deux chantiers colossaux dans un pays où l’orpaillage clandestin est endémique.

Des précédents africains instructifs

L’ambition nigériane s’inscrit dans un mouvement continental plus large, dont les résultats restent inégaux. Au Botswana, la renégociation du contrat avec De Beers a porté la part du pays dans la production brute de Debswana de 25 % à 30 %, avec un objectif de 50 % sur dix ans. Une nouvelle règle imposant une participation locale de 24 % dans les nouveaux projets miniers a été adoptée fin 2024, mais elle n’est entrée en vigueur qu’en octobre 2025, ses effets industriels restent donc à observer.

Au Zimbabwe, la politique de transformation obligatoire du lithium a produit des résultats plus immédiats : la mise en service d’une usine de sulfate de lithium par Zhejiang Huayou Cobalt, d’une capacité d’environ 50 000 tonnes par an, représente un investissement de l’ordre de 400 millions de dollars. La contrainte réglementaire a donc bien généré un investissement en aval, plutôt qu’une simple exportation de concentré brut. Mais des analystes liés à l’UNCTAD et au FMI soulignent le risque systémique de politiques imposées unilatéralement sans coordination régionale : hausse des coûts, désincitations à l’investissement, goulets d’étranglement industriels si les infrastructures, le financement et les compétences ne suivent pas.

C’est précisément la cohérence que Tinubu réclame à l’échelle continentale, en appelant les États membres de l’AMSG à « parler d’une seule voix ».

La souveraineté comme projet – mais face à quels partenaires ?

La dimension géopolitique de ce discours ne saurait être sous-estimée. La demande mondiale en minerais critiques recompose les rapports de force entre l’Afrique et ses partenaires traditionnels. La Chine occupe une position dominante dans les chaînes de raffinage mondiales et s’est imposée comme premier investisseur dans les infrastructures minières africaines, l’usine de Nasarawa opérée par Diamond New Energy en est une illustration directe. Les États-Unis et l’Union européenne multiplient les initiatives pour sécuriser leur approvisionnement, souvent en proposant des partenariats de développement industriel en échange d’accès aux gisements.

Tinubu a pris soin de ne désigner aucun partenaire par son nom, préférant articuler une exigence de principe : des « partenariats fiables fondés sur l’avantage mutuel, la responsabilité partagée, l’égalité souveraine et le respect de nos priorités ». Il a ajouté que « la fiabilité ne devait jamais être synonyme de dépendance et que le partenariat ne devait pas se traduire par une relation inégale ». La formule vise autant Pékin que Washington ou Bruxelles.

Pour les décideurs et investisseurs qui suivent les dynamiques africaines, le message est structuré : le Nigeria et ses partenaires de l’AMSG ne cherchent pas à fermer leurs marchés, mais à en redéfinir les termes. Le continent entend commercialiser de la valeur ajoutée, pas des tonnes de roche.

La question qui reste ouverte est celle de la mise en œuvre. Les déclarations collectives africaines ont une longue histoire de non-application. La Déclaration sur l’intégration continentale signée à New York sera-t-elle dotée des mécanismes contraignants que Tinubu a réclamés ? Et surtout : les États membres de l’AMSG résisteront-ils, individuellement, à la tentation de consentir des conditions plus favorables à un investisseur pressé, au détriment de la position collective négociée ?


Sources