Des semaines après la disparition du journaliste Moussa Kaka à Niamey, les autorités militaires nigériennes n’ont toujours communiqué ni sur les circonstances de l’affaire, ni sur le lieu où il se trouve. Reporters sans frontières (RSF) a lancé un nouvel appel public, exigeant des autorités de la junte qu’elles ouvrent une enquête, rappelant que tout maintien au secret d’un journaliste constitue une violation caractérisée du droit international. Ce silence officiel n’est pas un accident : il est le reflet d’une politique systématique de mise au pas des médias engagée depuis le coup d’État de juillet 2023.
Une figure du journalisme sahélien portée disparue
Le 31 août, Moussa Kaka quitte son bureau à Niamey pour rentrer à son domicile. Il ne donnera plus signe de vie. Fondateur et directeur de Radio Télévision Saraounia, qu’il avait lancée en 1999 avant d’en obtenir une fréquence télévisuelle en 2011, il fut aussi pendant de nombreuses années correspondant de RFI au Niger. Avec plus de trois décennies de carrière couvrant notamment les rébellions touarègues dans le nord du pays, il est l’une des voix les plus identifiées du journalisme sahélien.
Sa disparition n’est pas la première épreuve judiciaire qu’il traverse. En septembre 2007, sous le régime de Mamadou Tandja, il avait été arrêté et incarcéré pour « complicité d’atteinte à l’autorité de l’État » en raison de contacts présumés avec des groupes rebelles. Il avait alors passé près d’un an en détention avant d’être remis en liberté provisoire en octobre 2008. Plus récemment, en novembre 2025, il avait été interpellé avec d’autres journalistes dans le contexte d’une affaire liée au Front pour la sauvegarde de la souveraineté du peuple (FSSP), avant d’être relâché.
Ce passé de journaliste ciblé par le pouvoir donne à sa disparition actuelle une résonance particulièrement inquiétante. Human Rights Watch estime qu’il est « vraisemblablement victime d’une disparition forcée ». La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et RSF réitèrent leur appel à l’ouverture d’une enquête officielle. Les autorités du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) n’ont, à ce jour, ni déclaré publiquement avoir ouvert une telle enquête, ni communiqué sur son sort.
Un contexte de répression méthodique depuis juillet 2023
La disparition de Moussa Kaka s’inscrit dans une dynamique qui s’est accélérée brutalement depuis le putsch du général Abdourahamane Tiani. En 2024, le Niger a dégringolé de 19 places dans le classement mondial de RSF, pour s’établir à la 80e position sur 180 pays avec un score global de 59,71, une chute directement attribuée aux mesures répressives adoptées après le coup d’État.
Les premières cibles ont été les grands médias internationaux. Dès août 2023, RFI et France 24 sont suspendus par la junte. La BBC est à son tour suspendue pour trois mois en décembre 2024. Ces mesures s’appuient sur un arsenal juridique délibérément construit pour museler la presse : en juin 2024, une modification de la loi sur la cybercriminalité a rétabli des peines d’emprisonnement pour la diffamation et la diffusion en ligne de données « susceptibles de troubler l’ordre public ». Ce texte est depuis régulièrement invoqué contre des journalistes et, comme le note RFI, la disparition de Moussa Kaka en est « une nouvelle illustration ».
Le cadre réglementaire a été renforcé sur le plan administratif : une ordonnance a créé l’Observatoire national de la communication (ONC) comme organe de régulation, tandis que le Conseil des ministres a présenté en septembre 2026 deux nouveaux textes destinés à encadrer la presse en ligne et les correspondants de médias étrangers. L’accréditation est désormais soumise à des exigences renforcées d’identification, élargissant les motifs potentiels de refus ou de retrait.
Une logique sahélienne de « trou noir de l’information »
Le cas nigérien ne peut être lu isolément. Dans l’espace sahélien, le rétrécissement de l’espace médiatique est devenu une constante des régimes militaires issus des coups d’État en série. Au Mali, les journalistes Saleck Ag Jiddou et Moustapha Koné ont été enlevés en novembre 2023 lors d’une attaque dans le nord du pays et demeurent portés disparus ; leur confrère Abdoul Aziz Djibrilla a été tué lors de la même attaque. En juin 2024, le journaliste et cyberactiviste Yeri Bocoum a été arrêté par les services de sécurité maliens, avant d’être libéré quelques semaines plus tard. Au Burkina Faso, si les disparitions forcées de journalistes sont moins documentées nominativement, la répression de l’espace médiatique y est tout aussi caractérisée, selon les rapports d’organisations comme le Media Foundation for West Africa.
Cette convergence régionale est significative. Elle traduit une stratégie commune : réduire au silence les voix capables de documenter les exactions, les difficultés militaires et les recompositions politiques en cours. Comme le formule un responsable d’une organisation de défense de la presse cité par RFI : il ne faut pas que « le Sahel devienne un trou noir de l’information ».
Dans ce tableau, les appels des organisations internationales ont une efficacité limitée mais non nulle. RSF a joué un rôle visible dans la mobilisation autour de la libération du journaliste français Olivier Dubois, retenu en otage au Sahel pendant 711 jours avant d’être libéré en mars 2023. Mais ces précédents concernent des situations différentes, enlèvements par des groupes armés non étatiques, nationalité étrangère du journaliste, et leur transposabilité au cas d’une disparition imputée à un appareil d’État est incertaine.
L’équation diplomatique : un silence institutionnel assourdissant
Ni la CEDEAO, dont le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont quitté les instances, ni l’Union africaine n’ont formulé de position spécifique sur les restrictions à la presse au Niger depuis 2023. Les deux organisations ont condamné le putsch et suspendu Niamey de leurs instances, mais sans jamais cibler explicitement les atteintes à la liberté de la presse comme priorité autonome de leur agenda. Dans un contexte où le Niger a aussi retiré sa nationalité à plusieurs opposants en exil ces dernières semaines, la question des droits fondamentaux reste largement reléguée derrière les enjeux de sécurité et de gouvernance formelle.
Cette absence de pression diplomatique structurée laisse les organisations comme RSF, HRW ou la FIDH agir en première ligne, avec des leviers essentiellement rhétoriques face à une junte qui a démontré sa capacité à ignorer durablement les injonctions extérieures.
Que peut-on encore exiger ?
Des semaines après les faits, la question la plus immédiate reste la plus simple : où est Moussa Kaka, et dans quelles conditions se trouve-t-il ? L’absence de toute communication officielle du CNSP sur ce point, pas de reconnaissance de détention, pas d’accusation, pas de procédure identifiable, correspond précisément à la définition juridique d’une disparition forcée au sens du droit international.
Au-delà du cas individuel, la disparition de ce vétéran du journalisme nigérien pose une question plus vaste : peut-on encore exercer un journalisme indépendant à Niamey ? L’arsenal légal construit depuis juillet 2023, combiné au bilan documenté de suspensions de médias et d’intimidations de journalistes, dessine un environnement où la réponse tend à devenir négative. Le Sahel est-il en train de se fermer définitivement aux regards extérieurs au moment même où s’y jouent des recompositions géopolitiques majeures ?
Sources
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Moussa Kaka disparu au Niger : quatre décennies de journalisme : Reporters sans frontières, septembre 2026
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RSF réitère son appel à l’ouverture d’une enquête : RFI, 25 septembre 2026
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La disparition de Moussa Kaka, nouvelle illustration de la dégradation de la liberté de la presse : RFI, 14 septembre 2026
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Un éminent journaliste nigérien vraisemblablement victime d’une disparition forcée : Human Rights Watch, 4 septembre 2026
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Au Niger, la disparition du journaliste Moussa Kaka provoque de vives inquiétudes : Le Monde, 4 septembre 2026
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Niger : disparition du journaliste et défenseur des droits humains : FIDH, septembre 2026
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Classement et fiche pays Niger : Reporters sans frontières, 2024
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Le Niger réintroduit les peines d’emprisonnement pour cybercriminalité : Media Foundation for West Africa, 2024
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Mali : quatre ans après le coup d’État, répression systématique : FIDH, 2025