Pétrole et gaz : Abidjan veut transformer ses hydrocarbures en levier d’industrialisation

La rédaction

octobre 5, 2026

La Côte d’Ivoire ne se contente plus d’extraire des hydrocarbures : elle entend désormais les transformer en levier d’industrialisation. La création de PETROCI CI-26, le 9 septembre 2026, et les chantiers d’expansion du raffinage nationaux dessinent une stratégie de souveraineté pétrolière ivoirienne qui emprunte autant aux ambitions brésiliennes des années 1970 qu’aux contraintes propres à une économie ouest-africaine encore très dépendante des opérateurs étrangers.

D’une décennie de production à une ambition de transformation

La trajectoire productive ivoirienne est d’abord une histoire de rattrapage. La production nationale de pétrole brut est passée de moins de 20 000 barils par jour en 2014 à plus de 63 000 barils par jour en moyenne sur l’année 2025, portée notamment par l’entrée en production du champ Baleine fin août 2023. Ce triplement en une décennie a généré des recettes de 667 milliards de FCFA en 2024 et a commencé à modifier le poids du secteur dans les finances publiques : en 2023, le pétrole et le gaz représentaient environ 20 % des recettes fiscales de l’État, selon le rapport ITIE 2023 sur la Côte d’Ivoire.

L’ambition affichée par Abidjan est d’atteindre 200 000 barils par jour d’ici 2028, dont 150 000 issus du seul champ Baleine en phase 3, ce qui placerait le pays parmi les huit premiers producteurs de pétrole du continent. À l’horizon 2030, le gouvernement d’Alassane Ouattara évoque une éventuelle adhésion à l’OPEP. Ces objectifs ne sont pas que des effets d’annonce : entre 2011 et 2023, plus de 1 200 milliards de FCFA ont été investis dans la recherche pétrolière et 4 500 milliards dans l’exploitation, selon les données officielles du secteur.

Mais la vraie rupture n’est pas dans les volumes produits. Elle est dans la question posée depuis plusieurs années au sein des cercles gouvernementaux ivoiriens : comment faire en sorte que cette production irrigue l’économie nationale plutôt que de la traverser ?

PETROCI CI-26 : un signal opérationnel, pas encore une révolution

Le décret du 9 septembre 2026 créant PETROCI CI-26, filiale de PETROCI Holding chargée d’exploiter le bloc CI-26 et son champ Espoir au large de Jacqueville, anciennement confié au canadien CNR, est présenté par Abidjan comme une étape dans la « construction d’une industrie pétrolière et gazière plus souveraine », selon la formule de l’Agence Ecofin. Sur le fond, cette décision s’inscrit dans une tendance régionale : au Sénégal voisin, Petrosen monte en puissance depuis le démarrage du champ Sangomar en juin 2024, commercialisant directement la part étatique du brut sur les marchés internationaux et affichant une production totale de 16,9 millions de barils en 2024, bien au-dessus de l’objectif initial de 11,7 millions.

L’opérationalisation directe par une compagnie nationale reste cependant un pari technique non sans risques. PETROCI CI-26 hérite d’un champ mature, dont la productivité est inférieure aux nouveaux gisements offshore. La question de la capacité opérationnelle réelle de la filiale compétences d’ingénierie, financement des investissements de maintien de production, accès aux équipements demeure posée. La souveraineté formelle, actée par un décret, ne se substitue pas à la souveraineté opérationnelle, qui se construit sur des années.

Le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, a pour sa part annoncé que 2025 serait « l’année des réformes structurantes et du contenu local », en liant cette orientation à la révision du code pétrolier, au lancement de grands chantiers d’infrastructures et à la pleine mise en œuvre de la loi sur le contenu local de 2022. En février 2025, plus de 650 entreprises ivoiriennes étaient inscrites sur la plateforme officielle de contenu local dans les hydrocarbures. Ce chiffre mesure la base d’acteurs nationaux potentiels, pas encore un taux effectif d’appropriation industrielle.

Le raffinage comme chantier central

C’est sur le front du raffinage que les ambitions industrielles ivoiriennes prennent leur forme la plus concrète. La Société Ivoirienne de Raffinage (SIR) a lancé en octobre 2025 la construction d’un complexe d’hydrodésulfuration pour 545 milliards de FCFA, destiné à produire un gazole aux normes Euro 5 d’ici 2030. En parallèle, un accord de 5,1 milliards de dollars a été signé début 2025 avec la société américaine Yaatra Ventures pour la construction d’une seconde raffinerie, qui devrait porter la capacité totale de raffinage nationale de 3,8 à 10 millions de tonnes par an.

Ce dernier accord mérite cependant d’être examiné avec précaution. Yaatra Ventures est une structure peu documentée publiquement, qui se présente comme une plateforme de financement et de structuration de projets énergétiques, mais dont le bilan de réalisations industrielles achevées n’est pas vérifiable dans les sources disponibles. L’accord signé relève d’un mémorandum d’entente, pas d’un financement clos ni d’une preuve de capacité industrielle déployée à cette échelle. Abidjan devra s’assurer que l’enthousiasme affiché se traduit en engagements contractuels solides et en financements bancables.

Si ces deux projets aboutissent dans les délais, la Côte d’Ivoire disposerait d’une infrastructure de raffinage susceptible de transformer une part significative de sa production nationale et de réduire sa dépendance aux importations de produits raffinés. La logique est celle d’une intégration verticale de la chaîne des hydrocarbures, du puits au produit fini.

Le gaz comme pilier électrique, préalable industriel

Parallèlement, plus de 90 % de la production nationale de gaz naturel est directement utilisée pour l’électricité domestique ivoirienne. En 2024, le secteur électrique a consommé 83,4 millions de MMBTU de gaz, soit 91,5 % de la quantité totale vendue dans le pays. Le mix de production électrique reste dominé à 75 % par le thermique, alimenté quasi-exclusivement au gaz. Cette dépendance structurelle fait du gaz ivoirien non pas un produit d’exportation à valoriser sur les marchés internationaux, mais d’abord un intrant énergétique dont l’approvisionnement conditionne la compétitivité industrielle du pays.

Pour sécuriser cet approvisionnement et anticiper la montée en puissance de la production, CI-Energies travaille à la mise en service d’une unité flottante de regazéification (FSRU) d’une capacité de 152 000 m³ d’ici 2027. Les projections officielles visent un mix électrique à 55 % thermique et 45 % renouvelable à l’horizon 2030, ce qui suppose à la fois de maintenir la base gazière et d’accélérer les investissements dans le solaire et l’hydraulique.

La leçon brésilienne et le piège nigérian

Le modèle implicite que semblent vouloir éviter les stratèges ivoiriens est celui du Nigeria : un géant pétrolier africain dont la rente n’a pas produit d’industrialisation durable, absorbée par la corruption, le clientélisme et la maladie hollandaise. Malgré une capacité de raffinage nominale d’environ 1,2 million de barils par jour en 2024 grâce à la raffinerie Dangote et aux installations publiques remises progressivement en service, le pays reste structurellement dépendant des importations pour ses produits raffinés et son tissu industriel demeure fragmenté.

Le contre-modèle rêvé est plutôt celui du Brésil des années 1970-2000, où Petrobras a agi comme une entreprise publique structurante, utilisant ses commandes pour stimuler l’industrie nationale, créant des filiales dans la pétrochimie et les engrais, et orientant la stratégie vers les eaux profondes pour bâtir une capacité technologique nationale. La comparaison a ses limites : la Côte d’Ivoire est une économie infiniment plus petite, plus ouverte, et dont le tissu industriel local reste embryonnaire. Mais la logique de contenu local, d’intégration verticale et de montée en compétence des entités publiques s’en inspire directement.

Depuis janvier 2026, la Côte d’Ivoire préside l’Association des pays producteurs de pétrole africains, avec le contenu local comme priorité continentale affichée. Ce positionnement diplomatique donne à Abidjan une tribune régionale pour promouvoir son modèle à condition que celui-ci produise des résultats mesurables avant que la crédibilité de la présidence ne s’érode.

Des opérateurs étrangers toujours incontournables

La souveraineté énergétique ivoirienne se construit en réalité dans un paysage toujours très largement dominé par les majors et les partenaires étrangers. Eni, opérateur principal du champ Baleine, Petrobras qui vient de signer huit nouveaux contrats de partage de production offshore, Vitol et Socar présents dans différents segments du secteur : le contrôle étranger sur l’exploitation des hydrocarbures ivoiriens demeure structurel. PETROCI Holding vise une participation cible de 22,75 % dans Baleine, ce qui est loin d’une position majoritaire.

La question centrale n’est donc pas tant de nationaliser les opérations ce que la Côte d’Ivoire n’a ni les moyens ni la volonté de faire à court terme que de s’assurer que les opérateurs étrangers transfèrent des compétences, utilisent des fournisseurs locaux et contribuent au tissu industriel national. C’est l’enjeu précis de la loi sur le contenu local de 2022, dont les indicateurs d’exécution restent, pour l’heure, essentiellement des indicateurs de moyens.

Le nationalisme énergétique ivoirien est réel dans ses ambitions et dans certains de ses actes. Mais il restera en grande partie rhétorique s’il ne se traduit pas par des transferts de technologie effectifs, une capacité opérationnelle croissante de PETROCI, et une filière de raffinage capable de tenir ses délais. La Côte d’Ivoire a l’avantage de construire sa stratégie industrielle pétrolière au moment de la montée en puissance de sa production une fenêtre que le Nigeria n’avait pas su utiliser. Saura-t-elle en faire autre chose qu’une occasion manquée ?

Sources