Niger contre CNPC : 5 milliards de dollars et l’épreuve de la souveraineté pétrolière

La rédaction

octobre 16, 2026

Niamey a mis en demeure la China National Petroleum Corporation (CNPC) de rapatrier plus de cinq milliards de dollars de recettes pétrolières sous quarante-cinq jours. Derrière ce bras de fer diplomatique se joue une question fondamentale : qui contrôle réellement la rente tirée du pétrole nigérien ? La réponse dira beaucoup sur la portée réelle du souverainisme économique affiché par la junte depuis juillet 2023.

Un ultimatum chiffré, une portée politique

C’est par une déclaration lue mercredi soir à la télévision publique nigérienne que le ministre des Affaires étrangères Yaou Bakary Sangaré a rendu publique la démarche. En sa qualité de président du comité chargé des négociations pétrolières, il a annoncé que « le Comité a notifié aux trois sociétés des demandes précises, assortie d’un délai de 45 jours », selon Anadolu Ajansı. La CNPC figure parmi ces trois sociétés. Le montant avancé, plus de cinq milliards de dollars, correspond, selon les autorités nigériennes, à des recettes issues de l’exploitation et de l’exportation du pétrole brut qui n’auraient pas été rapatriées conformément aux obligations en vigueur.

Le choix de confier cette démarche au ministre des Affaires étrangères, et non au ministre du Pétrole, n’est pas anodin. Il confère à cette mise en demeure une dimension diplomatique explicite, signalant que Niamey traite ce différend comme un enjeu de relations bilatérales avec Pékin, pas seulement comme un contentieux contractuel entre l’État et un opérateur.

La CNPC au cœur du dispositif pétrolier nigérien

Pour mesurer le poids de cet ultimatum, il faut rappeler la place de la CNPC dans l’économie pétrolière du Niger. Via sa filiale CNPC-NP, la société opère le bloc d’Agadem, seul champ pétrolier en production dans le pays. En 2023, la CNPC était la seule entité à avoir déclaré une production, établie à environ 6,98 millions de barils sur l’année. En 2024, la montée en puissance de la phase 2 du projet a porté la production à quelque 20,3 millions de barils, soit une moyenne d’environ 55 600 barils par jour, avec une capacité d’exportation d’environ 90 000 barils par jour via le pipeline Niger-Bénin, selon les données publiées par le ministère nigérien du Pétrole.

La structure du capital de CNPC-NP illustre le déséquilibre de la relation : l’État du Niger détient 15 % de la filiale, la CNPC/CNODC en contrôlant les 85 % restants. Le contrat de partage de production prévoit une redevance de 12,5 % versée à l’État, une récupération des coûts pouvant atteindre 70 % de la production nette de redevance au bénéfice de l’opérateur, et un partage du « profit oil » dont les modalités exactes dépendent des conditions contractuelles. C’est précisément dans l’opacité de ces mécanismes que réside une partie du différend.

Un contentieux qui s’inscrit dans une série de tensions

La mise en demeure actuelle ne surgit pas du néant. Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, les autorités militaires ont multiplié les signaux visant à reprendre la main sur le secteur extractif. En mars 2024, le Conseil des ministres a attribué à la SONIDEP, la compagnie nationale auparavant cantonnée à la commercialisation, des contrats de partage de production sur plusieurs blocs, dont trois à Agadem. En mars 2026, quatre permis de recherche de Savannah Energy ont été résiliés pour non-respect des obligations contractuelles.

La CNPC n’a pas non plus été épargnée. En mars 2025, trois dirigeants chinois de sociétés pétrolières ont été expulsés pour manquements aux règles de contenu local. En mai 2025, Niamey a ordonné le départ des expatriés de CNPCNP présents depuis plus de quatre ans. Face à ces injonctions, la CNPC a adopté une posture d’ouverture prudente, se déclarant en « dialogue positif avec le ministère du Pétrole ». Pékin, par la voix du ministre des Affaires étrangères Wang Yi, a demandé que les différends soient réglés « correctement et par le dialogue », tout en rappelant ses attentes quant à la protection de ses entreprises, selon Jeune Afrique.

Le contentieux autour du pipeline Niger-Bénin a également pesé sur la relation. En juin 2024, Reuters révélait que le Niger avait scellé une section du pipeline à Agadem et suspendu les exportations vers la Chine, en représailles au blocage béninois du terminal de Sèmè-Kpodji. Ce bras de fer tripartite, Niger, Bénin, CNPC, avait exposé les risques liés à un modèle d’exportation fortement dépendant d’un opérateur unique et d’une infrastructure unique.

Le cadre juridique : entre liberté de transfert et règles de change

La question du rapatriement des recettes pétrolières n’est pas tranchée de façon univoque par le droit nigérien. Le Code pétrolier de 2007 prévoit principalement un régime de liberté de transfert : les conventions d’établissement peuvent autoriser le maintien et la libre disposition à l’étranger des fonds acquis, y compris les recettes d’exportation, sous réserve que l’opérateur conserve ou importe au Niger les fonds suffisants pour couvrir ses besoins locaux et qu’il communique périodiquement au ministre les informations relatives aux ventes à l’exportation.

C’est donc moins le Code pétrolier que la réglementation des changes de l’UEMOA et de la BCEAO qui peut fonder une obligation stricte de rapatriement. Cette distinction est importante : si le fondement juridique de la demande nigérienne repose principalement sur les règles supranationales de l’UEMOA. dont le Niger reste membre de la zone franc, plutôt que sur des dispositions contractuelles spécifiques, la portée et l’exigibilité des demandes dépendent de clauses que ni les autorités ni les sociétés n’ont rendues publiques.

Le dernier rapport ITIE Niger 2023, publié en avril 2026, éclaire une autre dimension du problème : une fois les recettes pétrolières versées au compte unique du Trésor, leur traçabilité par origine sectorielle se perd. Les recettes extractives représentent 12,34 % des recettes de l’État et environ 7 % du PIB, mais leur affectation précise demeure difficile à vérifier de l’extérieur. Ce déficit de transparence rend d’autant plus difficile l’évaluation des 5 milliards de dollars revendiqués.

Ce que l’expérience africaine enseigne

Les précédents africains de renégociation avec des opérateurs chinois sont instructifs, sans être directement transposables. Le Congo-Brazzaville a signé des avenants avec des sociétés chinoises, notamment Dingheng Mining et Oriental Energy, pour réviser les modalités des contrats de partage de production, mais ces ajustements n’ont pas conduit à des obligations formelles de rapatriement. La logique congolaise a plutôt combiné révision des contrats, renforcement de la SNPC et rééchelonnement de la dette, dans un contexte où les prêts pétroliers préemptent une part significative de la rente, comme le documente l’IFRI.

D’autres expériences, l’annulation angolaise d’un contrat Sinopec en 2007, le retrait gabonais des droits d’Addax en 2013, les pressions zambiennes sur les entreprises minières chinoises sous Sata, montrent que les États africains disposent de leviers réels, mais que leur efficacité dépend de la solidité du cadre juridique invoqué, de la capacité à assumer les coûts d’une rupture et de l’existence d’alternatives crédibles.

Pour le Niger, dont l’économie dépend désormais significativement des exportations pétrolières pour compenser les effets des sanctions post-coup d’État, la marge de manœuvre est réelle mais bornée. Niamey ne peut pas se permettre d’interrompre durablement la production sans se priver d’une recette budgétaire devenue structurelle.

Quarante-cinq jours pour définir le rapport de force

Le délai de quarante-cinq jours ouvre une séquence dont l’issue reste incertaine à plusieurs égards. Premièrement, la nature exacte des 5 milliards revendiqués n’a pas été précisée publiquement : s’agit-il de recettes retenues par la CNPC sur sa part de production, de revenus non rapatriés au sens des règles de change, ou d’une combinaison incluant des arriérés de préfinancement et des tarifs de transport contestés sur le pipeline ? Sans réponse à cette question, le périmètre réel du différend demeure flou.

Deuxièmement, la réponse des sociétés notifiées déterminera si cette mise en demeure aboutit à une négociation ou à une confrontation. La posture adoptée jusqu’ici par la CNPC, dialogue sans acceptation explicite ni rejet formel, laisse ouverte la voie d’un compromis, mais aussi celle d’une escalade si Niamey décide de passer à des mesures concrètes à l’expiration du délai.

Troisièmement, et peut-être surtout, la capacité des autorités nigériennes à préciser les suites juridiques et contractuelles qu’elles entendent donner à d’éventuels manquements dira beaucoup sur la solidité de leur position. La souveraineté pétrolière ne se proclame pas uniquement à la télévision : elle se construit dans les clauses contractuelles, les mécanismes de vérification et la capacité à faire respecter les obligations par des voies légales opposables. C’est peut-être là que se jouera, à terme, la crédibilité de cette démarche, bien au-delà du seul rapport de force avec la CNPC.


Sources