Le 21 septembre, le Niger a célébré sa 11e édition nationale de la Journée internationale de la paix, avec des activités centrées sur la résolution des conflits et la cohésion sociale. Une commémoration qui résonne avec un écho particulier dans un pays où les violences armées se comptent désormais par centaines d’incidents chaque trimestre. Le fossé entre la rhétorique institutionnelle et la réalité du terrain soulève des questions qui dépassent le seul Niger.
Une cérémonie rituelle dans un pays en guerre
Chaque 21 septembre, les Nations unies invitent les États membres à marquer une pause symbolique. Le Niger s’y soumet depuis onze ans, avec une régularité que rien n’a entamée, ni les coups d’État, ni l’aggravation de l’insécurité. Cette édition 2025 s’est tenue, comme les précédentes, sous l’égide d’agences onusiennes actives dans le pays, autour de thèmes fédérateurs : dialogue intercommunautaire, prévention des conflits, promotion de la cohésion nationale.
Le cadre est connu. En 2021, le forum de Niamey sur la paix et la stabilisation se concentrait sur la « stabilisation des zones de conflit » et la lutte contre le terrorisme dans le Sahel central. En 2022, la journée avait été célébrée sous le thème « Mettre fin au racisme. Bâtir la paix », selon le PNUD Niger. D’édition en édition, les thèmes varient. La situation sécuritaire, elle, s’est systématiquement dégradée.
457 incidents armés en six mois : ce que disent les chiffres
Les données produites par ACLED pour la première moitié de 2025 sont sans ambiguïté. Au premier trimestre, le pays a enregistré 226 incidents armés recensés, dont 128 dans la seule région de Tillabéry, 39 dans le Dosso, 22 dans le Tahoua et autant dans le Diffa. Au second trimestre, 231 incidents supplémentaires ont été documentés, avec une répartition géographique quasi identique : Tillabéry reste l’épicentre avec 125 incidents, suivie de Dosso (38), Tahoua (17) et Diffa (15). Soit un cumul d’au moins 457 incidents sur six mois, à un rythme qui ne faiblit pas.
Ces chiffres bruts s’accompagnent d’un bilan humain lourd. Pour l’année 2024, le rapport du CGRA établissait 361 civils tués dans des actes de violence, sur un total de 172 incidents directement dirigés contre des populations non combattantes. Entre septembre 2024 et mai 2025, la même source recensait 977 morts toutes catégories confondues sur 269 incidents. En septembre 2025, Human Rights Watch documentait plus de 127 villageois et fidèles musulmans exécutés sommairement lors d’au moins cinq attaques distinctes imputées à des groupes armés islamistes.
La géographie de ces violences dessine une carte précise des zones d’influence. Dans Tillabéry et Tahoua, le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Sahel opèrent depuis 2017 ; dans le Dosso, leur présence est documentée depuis 2023. Dans le Diffa, c’est l’ISWAP, héritier de Boko Haram, qui domine depuis 2015. La division du travail jihadiste est structurée, durable, et déborde largement les capacités de réponse actuelles des forces de sécurité nigériennes.
Le paradoxe sahélien des juntes et de la paix
Le Niger n’est pas seul dans cette situation. Ses voisins membres de l’Alliance des États du Sahel, le Mali et le Burkina Faso, ont tous deux commémoré la Journée internationale de la paix en 2024, chacun avec son cadre propre. Au Mali, la célébration a été intégrée à la cinquième édition de la Semaine nationale de la Réconciliation, sous le thème « Éducation, culture et réconciliation : bâtir une citoyenneté résiliente pour une paix au sein de l’AES et de la sous-région ». Au Burkina Faso, la Commission nationale des droits humains avait rappelé l’importance des « valeurs endogènes de tolérance et de paix ».
Ces trois États partagent un trait commun : gouvernés par des juntes militaires qui ont justifié leur prise de pouvoir par l’incapacité des régimes civils à assurer la sécurité, ils organisent ou tolèrent des commémorations onusiennes de la paix tout en gérant des situations de conflit armé chronique. La contradiction est moins une hypocrisie qu’un révélateur structurel : la commémoration remplit une fonction diplomatique et de légitimation internationale, indépendamment de son effet sur le terrain.
Ce que le retrait onusien enseigne sur la portée réelle des dispositifs symboliques
L’expérience malienne fournit un test grandeur nature. Le retrait de la MINUSMA, acté en 2023 à la demande de la junte de Bamako, a produit des effets documentés. Selon le Global Protection Cluster, le premier semestre 2024 a enregistré une hausse de 288 % des violations des droits humains rapportées par rapport à la même période en 2023. Human Rights Watch soulignait que ce départ avait accru l’exposition des populations à un risque de violence plus élevé dans le nord et le centre du pays.
La leçon est nuancée mais instructive : les mécanismes onusiens de surveillance, de protection et de cessez-le-feu avaient une utilité opérationnelle réelle, même imparfaite. Leur disparition a coïncidé avec une détérioration mesurable. Les commémorations symboliques, elles, sont demeurées. Ce décalage entre présence institutionnelle effective et production symbolique de paix résume assez bien la limite de l’exercice.
Du côté des financements, l’ONU et ses agences maintiennent des programmes de consolidation de la paix au Niger : un projet porté conjointement par ONU Femmes et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) est doté de 2,5 millions de dollars via le Fonds pour la consolidation de la paix. Un programme du Fonds mondial pour les femmes, la paix et la sécurité (WPHF) représente une enveloppe additionnelle de près de 2 millions de dollars. Ces montants, significatifs à l’échelle des ONG locales bénéficiaires, restent marginaux face à l’ampleur des besoins sécuritaires.
Discours officiels et réalité sécuritaire : une tension qui structure la politique sahélienne
La question n’est pas de savoir si les commémorations de la paix sont utiles ou inutiles, leur portée pédagogique et symbolique est réelle à l’échelle locale. Elle est de comprendre pourquoi les autorités de transition, au Niger comme ailleurs dans le Sahel, maintiennent ces rituels onusiens tout en réduisant, dans les faits, l’espace accordé aux mécanismes multilatéraux de sécurité.
La réponse tient en partie à la fonction de ces commémorations dans l’économie politique des régimes de transition. Organiser la Journée internationale de la paix permet de signaler une adhésion formelle aux normes internationales, d’accéder à des financements onusiens, et de projeter une image de gouvernance stabilisée, sans pour autant s’engager sur des réformes structurelles en matière de sécurité. C’est un instrument de communication autant qu’un dispositif de consolidation de la paix.
Pour les chercheurs et décideurs qui suivent le Niger, l’enjeu n’est donc pas de disqualifier ces initiatives, mais de les évaluer pour ce qu’elles sont : des signaux politiques dont l’effet sur la trajectoire sécuritaire réelle du pays reste à démontrer. Dans les régions de Tillabéry ou de Dosso, où les incidents armés se succèdent à un rythme hebdomadaire, la 11e édition de la Journée internationale de la paix n’aura probablement laissé aucune trace. La question qui demeure est de savoir si les institutions qui l’organisent en sont conscientes, et ce qu’elles entendent en faire.
Sources
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COI Focus Niger – Situation sécuritaire, juillet 2025 : CGRA/CEDOCA, juillet 2025
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ACLED – Données Niger, T1 et T2 2025 : ECOI/ACLED, 2025
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Niger – Un groupe armé islamiste a exécuté des civils et incendié des maisons : Human Rights Watch, septembre 2025
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Célébration de la Journée internationale de la paix 2022 au Niger : PNUD Niger, 2022
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Prodoc PBF Niger – Consolidation de la paix : MPTF/ONU Femmes/HCDH, 2025
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Mali – World Report 2024 : Human Rights Watch, 2024
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ACLED – Niger Country Page : Armed Conflict Location & Event Data Project
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Bilan sécuritaire d’Abdourahamane Tiani au Niger : Africa Press, 2025
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Protection Analysis Update Niger – juin 2025 : Global Protection Cluster, juillet 2025