Six mois après sa création constitutionnelle, le poste de vice-président du Cameroun reste sans titulaire. Ce vide n’est pas une omission administrative : il est le miroir fidèle d’un régime qui, à 92 ans passés pour son chef, refuse encore de désigner son propre successeur.
Une réforme adoptée, une nomination différée
Le 4 avril 2026, le Parlement camerounais réuni en Congrès adoptait par 200 voix contre 18 une révision constitutionnelle créant le poste de vice-président. RFI rapportait alors que la réforme était présentée comme un mécanisme de continuité de l’État. Le texte, promulgué le 14 avril par la loi n° 2026/002, confie au vice-président le soin d’achever le mandat présidentiel en cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif du chef de l’État constaté par le Conseil constitutionnel.
Mais le même texte contient une clause qui transforme l’ensemble du dispositif en option plutôt qu’en obligation : le président « peut être assisté d’un vice-président ». Cette formule facultative, relevée par RFI, signifie qu’aucune disposition constitutionnelle n’oblige Paul Biya à procéder à une nomination. Six mois plus tard, il n’en a rien fait.
Le contexte démographique rend ce silence d’autant plus pesant. Né le 13 février 1933, Paul Biya a fêté ses 92 ans en février 2026. Le Monde le décrivait à l’été 2025 comme physiquement affaibli, tandis que le gouvernement camerounais continuait d’affirmer qu’il était apte à gouverner, sans jamais produire de bulletin médical indépendant. Une longue absence de la scène publique en 2024 avait déjà alimenté des rumeurs que Yaoundé s’était employé à démentir, allant jusqu’à interdire aux médias toute spéculation sur l’état de santé présidentiel en octobre de la même année.
La logique du non-choix
Pourquoi ne pas nommer ? Plusieurs grilles de lecture circulent parmi les observateurs, et elles ne s’excluent pas mutuellement.
La première tient à la nature même du poste conçu. Le vice-président serait nommé par le président, révocable par lui, et pourtant constitutionnellement habilité à déclencher, en saisissant le Conseil constitutionnel, la procédure de constatation de l’incapacité présidentielle. Cette combinaison crée une figure paradoxale : un subordonné disposant d’un levier potentiel sur son supérieur. Pour un régime habitué à concentrer les contre-pouvoirs, admettre une telle configuration suppose un niveau de confiance exceptionnel dans la personne choisie.
La deuxième tient aux luttes internes. La presse camerounaise a multiplié les listes de candidats potentiels depuis avril 2026 : Franck Emmanuel Biya, fils du président, dont un faux décret de nomination circulait en avril 2026 avant d’être démenti ; Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence ; Louis-Paul Motazé, ministre des Finances ; ou encore Joseph Dion Ngute, Premier ministre en exercice. Selon Koaci, huit noms circulaient en septembre 2026, dont plusieurs issus de la diaspora. L’inflation de cette liste est elle-même un signal : aucun consensus n’a émergé au sein du cercle présidentiel.
La troisième raison est plus structurelle. Désigner un successeur, c’est reconnaître la nécessité d’en avoir un. C’est admettre publiquement que la question de l’après-Biya n’est plus hypothétique. Pour un régime dont la légitimité repose depuis 1982 sur la personne du chef de l’État, cet aveu est politiquement coûteux.
Les fissures juridiques du dispositif
Les juristes camerounais ne s’accordent pas sur les conséquences concrètes de la vacance du poste. Cabral Libii, député et président du PCRN, a publiquement averti que l’absence de vice-président rendrait inopérant le nouveau mécanisme successoral et pourrait conduire au « chaos » en cas d’incapacité soudaine du président. L’avocat Christian Bomo Ntimbane conteste cette lecture : selon lui, l’ancien mécanisme, permettant au président de l’Assemblée nationale de saisir le Conseil constitutionnel, n’aurait pas été supprimé par la réforme.
Cette divergence d’interprétation n’est pas anodine. Elle révèle une « lacune normative » au cœur du dispositif : le texte révisé prévoit, si le poste de vice-président est vacant ou si son titulaire est lui-même empêché, l’organisation d’une élection présidentielle dans un délai de 20 à 120 jours. Mais la procédure de constatation de la vacance elle-même reste ambiguë lorsqu’aucun vice-président n’est en poste. Michèle Ndoki, avocate et ancienne responsable du MRC, souligne pour sa part que seul le Conseil constitutionnel dispose du pouvoir de décision déterminant — le vice-président ne peut qu’initier la saisine, non trancher. Le Barreau du Cameroun a également exprimé des réserves sur la légitimité démocratique d’un successeur non élu achevant un mandat présidentiel obtenu au suffrage universel.
Le signal envoyé aux marchés et aux capitales
Pour les acteurs qui anticipent une transition, ce flou institutionnel n’est pas sans conséquence calculable. Les données disponibles montrent que les flux d’investissements directs étrangers vers le Cameroun ont reculé d’environ 35 % en 2025 après un rebond de 16 % en 2024, tandis que le stock total atteignait 8,8 milliards de dollars. Les agences de notation maintiennent le pays dans la catégorie spéculative : Caa1 avec perspective stable chez Moody’s, B avec perspective négative chez Fitch. La perspective négative de Fitch, qui signale un risque de dégradation à court ou moyen terme, est antérieure à la question de la vice-présidence, mais le vide successoral constitue un facteur aggravant dans une équation de risque déjà défavorable.
Le précédent régional le plus immédiatement comparable est le Tchad de 2021 : à la mort d’Idriss Déby au front, c’est un conseil militaire dirigé par son fils qui s’est imposé, court-circuitant la succession constitutionnelle. La comparaison a ses limites, les contextes sécuritaires diffèrent, mais elle illustre comment l’absence d’un mécanisme successoral crédible peut, dans les heures qui suivent une vacance imprévue, ouvrir un espace aux logiques de force plutôt qu’aux procédures de droit.
Les diplomates en poste à Yaoundé le savent : une transition non balisée dans un pays traversé par la crise anglophone, avec des régions entières échappant à l’autorité centrale, ne ressemblerait pas à un simple transfert de pouvoir administratif.
Une question qui ne disparaîtra pas
Le non-choix de Paul Biya est lui-même un choix : celui de conserver l’entière maîtrise de l’agenda jusqu’au bout, quitte à laisser le dispositif qu’il a lui-même fait voter demeurer lettre morte. Cette posture a une cohérence interne, elle est conforme à quarante ans de gouvernance par le contrôle de l’incertitude, mais elle crée une exposition croissante au risque d’imprévu.
La question n’est donc pas de savoir si Paul Biya nommera finalement un vice-président. Elle est de savoir si les institutions camerounaises, telles qu’elles ont été façonnées par quatre décennies d’hyper-présidentialisme, seront capables d’organiser une transition sans que leur architecte soit encore aux commandes pour en superviser chaque étape.
Sources
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Cameroun : six mois après la création d’un poste de vice-président, le poste reste vacant : RFI, octobre 2026
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Révision constitutionnelle au Cameroun : le Parlement approuve la création du poste de vice-président : RFI, avril 2026
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Vice-présidence au Cameroun : une attente qui alimente le pessimisme politique : RFI, octobre 2026
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Au Cameroun, le président Paul Biya, 92 ans, en route pour un huitième mandat : Le Monde, juillet 2025
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Cameroun : Cabral Libii accuse le régime de vouloir le chaos en bloquant la nomination du vice-président : Koaci, octobre 2026
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Vice-présidence au Cameroun : possibilité et non obligation : RFI, mai 2026
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Vice-présidence au Cameroun : une réforme institutionnelle scrutée par les marchés et les agences de notation : Investir au Cameroun, 2026
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Fiche pays Cameroun : Bpifrance, mai 2025