Un rapport publié le 10 septembre 2026 par Anthropic documente avec une précision inédite comment son modèle Claude a été détourné à des fins d’espionnage, d’influence et de surveillance par des acteurs liés à la Russie, à la Chine et au Mali. Au-delà des cas individuels, ce document dessine les contours d’une transformation structurelle : l’intelligence artificielle est en train de devenir une infrastructure de puissance, au même titre que les capacités militaires ou le renseignement.
Midnight Blizzard : l’IA comme accélérateur d’espionnage, le cas russe
Le cas russe est le plus documenté. Anthropic affirme avoir perturbé une opération de cyberespionnage attribuée à l’écosystème Midnight Blizzard, identifiée sous la référence GTG-20006 et suivie de décembre 2025 à août 2026. La campagne aurait ciblé plus de vingt organisations, ministères, organes de défense et de renseignement, ambassades, groupes de réflexion et entreprises liées aux drones, en Ukraine, en Europe, au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique du Nord.
Ce qui distingue cette opération des précédentes n’est pas son objectif, l’espionnage diplomatique et militaire russo-occidental est une constante depuis des décennies, mais la manière dont Claude aurait été mobilisé pour en automatiser le déroulement. Selon le rapport, les opérateurs ont utilisé des agents d’IA pour enchaîner reconnaissance, hameçonnage ciblé, développement d’outils malveillants, mouvements latéraux au sein des systèmes compromis et exfiltration de données. Un cycle complet d’intrusion, industrialisé.
Le groupe aurait également eu recours à une technique de hameçonnage par code d’appareil pour voler des jetons d’authentification Microsoft 365 à du personnel diplomatique. Ce n’est pas l’invention d’une menace nouvelle : c’est l’accélération et la mise à l’échelle d’une méthode éprouvée. L’IA ne transforme pas la nature de l’espionnage ; elle en réduit le coût humain et le délai d’exécution.
République centrafricaine : Radio Lengo Songo et le blanchiment informationnel par l’IA
Le terrain centrafricain illustre une logique différente, celle de l’influence. Anthropic décrit une opération associée à l’écosystème Wagner/Africa Corps dans laquelle Claude aurait été utilisé pour produire articles, scripts, graphiques et publications favorables à la Russie et au gouvernement centrafricain, tout en ciblant la France et l’opposition politique.
Au cœur du dispositif figure Radio Lengo Songo, une radio dont le financement est principalement assuré par Lobaye Invest, une société minière documentée comme liée à l’écosystème de Prigojine. Sa ligne éditoriale, « assurément alignée sur l’agenda gouvernemental » et « ouvertement hostile » à la présence française et onusienne, selon une étude de l’IRSEM, en fait un relais naturel pour ce type d’opération. Le Royaume-Uni a d’ailleurs inscrit la radio sur ses listes de sanctions au motif qu’elle aurait « soutenu ou promu » des actions menaçant la paix et la stabilité en RCA, en lien avec le groupe Wagner.
Le Russian House de Bangui, antenne culturelle liée à Rossotrudnichestvo, l’agence officielle russe de coopération internationale, et plusieurs médias russes complètent ce dispositif. La mécanique décrite par Anthropic est celle du « blanchiment informationnel » : des contenus produits ou orientés par des acteurs extérieurs sont présentés comme des productions médiatiques locales. L’IA ajoute à cette chaîne une capacité de production de masse, permettant de saturer l’espace informationnel à moindre coût.
Ce phénomène s’inscrit dans ce qu’Anthropic qualifie d’« influence vendue comme service » : des opérateurs privés conduisent des campagnes pour le compte de commanditaires gouvernementaux ou para-gouvernementaux, rendant l’attribution juridique et diplomatique considérablement plus difficile. Dans le cas centrafricain, la frontière entre Wagner, Africa Corps, les sociétés minières affiliées et les médias locaux est précisément conçue pour être indiscernable.
Mali et Chine : surveillance et renseignement augmentés
Le cas malien est présenté par Anthropic avec davantage de précautions. Le rapport affirme avoir identifié un acteur utilisant Claude pour développer une plateforme nationale de surveillance destinée au service de renseignement malien. Ce que le rapport documente, c’est l’usage de l’IA par cet acteur comme principal outil d’ingénierie pour bâtir cette infrastructure. Ce qu’il ne permet pas d’affirmer, c’est une utilisation directe de Claude par l’État malien lui-même : la chaîne de commanditaires reste incertaine.
Le Mali dispose d’un cadre légal encadrant formellement la surveillance numérique, notamment la loi n°2019-056 sur la cybercriminalité, qui autorise l’interception des communications dans le cadre d’enquêtes, mais les capacités techniques de mise en œuvre et le contrôle effectif des usages restent des questions ouvertes, en particulier dans un contexte où la transition politique a reconfiguré les priorités sécuritaires.
Du côté chinois, le rapport d’Anthropic décrit deux types d’opérations distinctes. La première concerne le profilage de Ouïghours en Syrie : des opérateurs sinophones auraient utilisé Claude pour identifier des individus, cartographier leurs vulnérabilités et orienter des opérations de renseignement. La coopération sécuritaire sino-syrienne et la présence de combattants ouïghours dans la région constituent le contexte dans lequel cette opération prend sens. Human Rights Watch a par ailleurs documenté, indépendamment du rapport Anthropic, des mécanismes de surveillance électronique intrusive visant les Ouïghours, fondés sur l’exploitation automatisée de données.
La seconde opération chinoise décrite est de nature militaire : le développement, via Claude, d’un logiciel de guerre électronique capable d’analyser des systèmes radar, d’évaluer l’efficacité du brouillage et de hiérarchiser des cibles. Anthropic accuse par ailleurs plusieurs entreprises chinoises d’avoir tenté d’extraire massivement les capacités de Claude pour améliorer leurs propres modèles, une forme de pillage technologique par l’usage.
L’IA, nouvelle infrastructure de puissance
Ce que ces cas ont en commun dépasse les terrains sur lesquels ils se déploient. Dans chacun d’entre eux, Claude n’a pas servi à inventer une opération nouvelle : il a accéléré, structuré et mis à l’échelle des pratiques préexistantes. L’espionnage diplomatique russe n’a pas attendu l’IA. Les campagnes d’influence en Centrafrique non plus. La surveillance des minorités considérées comme des menaces par Pékin est documentée depuis des années.
Ce que l’IA transforme, c’est l’économie de ces opérations : elles deviennent moins coûteuses en ressources humaines, plus rapides à déployer, plus difficiles à attribuer. Anthropic formule cette évolution dans des termes que ses propres analyses viennent étayer : « La puissance n’est plus seulement entre les mains de ceux qui possèdent les meilleures armes ou les plus grandes armées, elle se déplace aussi vers ceux capables d’orchestrer les meilleurs systèmes d’IA. »
OpenAI a publié des rapports comparables entre 2024 et 2026, documentant des usages étatiques ou para-étatiques de ses modèles à des fins d’influence et de cyberactivité malveillante, notamment des réseaux russes et chinois. Le rapport INTERPOL 2026 estime que l’IA est impliquée dans 55 % des cyberinfractions signalées en Afrique. La convergence de ces données dessine une tendance structurelle, pas une série d’incidents isolés.
Face à cette évolution, les réponses institutionnelles africaines restent embryonnaires. L’Union africaine a adopté en juillet 2024 une stratégie continentale sur l’IA intégrant un volet cybersécurité, et son Conseil de paix et de sécurité a mandaté en avril 2026 la création d’un centre africain d’excellence sur l’IA. Ces initiatives sont réelles, mais leur calendrier de déploiement et leurs capacités effectives restent sans commune mesure avec la vitesse à laquelle les acteurs malveillants s’approprient les outils disponibles.
La question posée par le rapport Anthropic n’est pas de savoir si la Russie ou la Chine utiliseront l’IA pour accroître leur influence. Comme le relève le document lui-même : « Ils le font déjà. » La question plus difficile est de savoir quels États, quelles institutions et quelles sociétés civiles disposeront des capacités, techniques, réglementaires, analytiques, pour détecter ces opérations, les contrer et en tenir les auteurs responsables. En Centrafrique, au Mali, comme ailleurs au Sahel, cette question reste pour l’instant sans réponse solide.
Sources
-
Rapport Anthropic sur les détournements de Claude : Euronews, 11 septembre 2026
-
Radio Lengo Songo : sous-traitance de l’influence informationnelle russe en RCA : La Revue des médias / INA
-
Étude IRSEM n°83 sur l’influence russe en Afrique : IRSEM, mars 2025
-
Rapport technique VIGINUM / FCDO / SEAE sur l’opération African Initiative : SGDSN/VIGINUM, juin 2025
-
Midnight Blizzard : des pirates russes ont utilisé Claude contre l’Ukraine et l’Europe : BusinessAM, 2026
-
HRW : surveillance abusive des téléphones des Ouïghours : Human Rights Watch, mai 2023
-
OpenAI : perturbation des usages malveillants de l’IA : OpenAI
-
INTERPOL : rapport sur les cybermenaces en Afrique 2026 : INTERPOL, 2026
-
Stratégie continentale de l’UA sur l’intelligence artificielle : Union africaine, juillet 2024
-
Les Maisons russes : bras armé du soft power de Poutine en Afrique : Afrique XXI
- Propagande russe en Afrique : comment les « journalistes fantômes » infiltrent les vrais médias
- Influence russe en Afrique : comment Moscou instrumentalise la jeunesse du continent pour réécrire les récits
- Sahel : l’IA ouvre un nouveau front dans la guerre informationnelle
- African Initiative : comment le Kremlin a recyclé ses experts de la manipulation numérique pour conquérir l’Afrique
- African Initiative au Burkina Faso : la mécanique d’une influence russe méthodique
- African Initiative et le FSB : Artem Kureev, l’officier fantôme au cœur de la propagande russe en Afrique