La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, s’est déclarée optimiste sur l’issue des négociations entre le Sénégal et ses créanciers, lors des Assemblées annuelles FMI/Banque mondiale tenues à Bangkok le 14 octobre 2026. Derrière ce signal d’apaisement institutionnel se profile un enjeu bien plus large : la crédibilité du cadre commun du G20 et de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine, dont Dakar constitue aujourd’hui le test le plus scruté.
Un dossier sous haute surveillance internationale
Les termes de l’équation sénégalaise sont connus depuis plusieurs mois. Le pays négocie avec le FMI un programme de soutien de 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois, articulé autour d’une consolidation budgétaire, d’une réforme des subventions et d’un renforcement de la transparence des finances publiques notamment après la révélation de dettes auparavant non déclarées. Parallèlement, Dakar engage directement ses créanciers sur les modalités de traitement de sa dette, le FMI jouant un rôle de facilitateur et de garant analytique plutôt que de négociateur en chef.
C’est dans ce contexte que Georgieva a choisi des mots inhabituellement explicites à Bangkok : « Je peux vous dire que mes échanges avec les principaux créanciers indiquent que chacun comprend qu’il s’agit d’un test grandeur nature pour la stratégie que nous avons adoptée dans le cadre de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine. » Et d’ajouter : « Il est essentiel que nous démontrions que, oui, le cadre commun du G20 est bel et bien amélioré, renforcé et qu’il peut produire des résultats rapidement. Le Sénégal le mérite. »
Cette insistance sur la rapidité n’est pas rhétorique. Elle traduit une pression accumulée depuis plusieurs années sur un mécanisme dont les premières applications africaines ont révélé des failles structurelles considérables.
Une dette à géométrie variable, des créanciers hétérogènes
Pour saisir la complexité des négociations, il faut d’abord cartographier la dette sénégalaise. À fin 2024, l’encours de la dette extérieure de l’administration centrale s’établissait à environ 16 894 milliards de FCFA, selon les données officielles. La répartition entre créanciers illustre la nature du défi : les institutions multilatérales (Banque mondiale, FMI, BAD, Banque islamique de développement) représentent environ 40 % du total, soit la première catégorie. Les créanciers commerciaux Eurobonds et banques privées constituent près de 34 %, tandis que les créanciers bilatéraux souverains, dont la Chine via l’Exim Bank (environ 8 % du total) et la France via l’AFD (environ 5 %), ne représentent ensemble qu’une fraction relativement limitée.
Cette structure distingue le cas sénégalais de celui de la Zambie ou du Ghana. La part prépondérante des créanciers commerciaux complique la mécanique d’un traitement classique sous cadre commun, qui cible d’abord les créanciers bilatéraux officiels. Elle impose en revanche une coordination étendue entre catégories d’investisseurs aux logiques et aux intérêts divergents.
La trajectoire du ratio d’endettement aggrave le sentiment d’urgence. Selon les estimations du FMI sur un périmètre large incluant les arriérés antérieurement non comptabilisés, le ratio dette publique/PIB est passé d’environ 70 % en 2020 à plus de 130 % en 2024, avant de revenir vers 111-112 % en 2025 sous l’effet de la montée en puissance des recettes pétrolières et gazières. Les projections pour 2026 le situent encore autour de 125 % du PIB soit un niveau très éloigné des critères de convergence de l’UEMOA fixés à 70 %.
Le cadre commun du G20 : un mécanisme à réhabiliter
La Table ronde mondiale sur la dette souveraine, lancée en février 2023 et coprésidée par le FMI, la Banque mondiale et la présidence du G20, a précisément été conçue pour corriger les défaillances des premières restructurations conduites sous cadre commun. Tchad, Éthiopie et Zambie avaient inauguré ce dispositif dans des conditions laborieuses. La Zambie, cas le plus abouti, a mis plus de trois ans de la demande formulée en février 2021 à l’accord final avec les obligataires en juin 2024 pour achever une restructuration portant sur environ 6,3 milliards de dollars de dette publique, avec une décote en valeur actualisée nette proche de 40 %.
Le Ghana a suivi un chemin différent mais tout aussi révélateur. Sa restructuration officielle, portant sur 5,4 milliards de dollars dus à 25 créanciers bilatéraux, a abouti à un accord signé en janvier 2024 et formalisé par protocole d’accord en janvier 2025. L’économie réalisée sur le service de la dette est estimée à 2,8 milliards de dollars, grâce à un report des échéances entre 2039 et 2043. La Chine, créancière bilatérale mais aussi coprésidente du comité officiel des créanciers aux côtés de la France, y a joué un rôle d’arbitre autant que de partie une configuration inédite qui a contribué à débloquer le processus.
Ces précédents ont alimenté une critique récurrente : le cadre commun du G20 souffre d’une absence de mécanismes contraignants, d’une coordination insuffisante entre créanciers chinois et occidentaux, et d’une opacité persistante sur la nature de certaines créances. Les blocages liés à la Chine ne tiennent pas à un refus de principe de coopérer, mais à l’incompatibilité entre ses pratiques de créancier bilatéral absence d’appartenance au Club de Paris, dispersion des prêts entre plusieurs banques publiques aux statuts juridiques différents, préférence pour les rééchelonnements plutôt que les annulations et le fonctionnement collectif du cadre.
La position sénégalaise : reprofilage plutôt que restructuration
Dans ce contexte, le gouvernement sénégalais affiche une posture nuancée. Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a régulièrement insisté sur le fait que Dakar ne recherche pas une restructuration au sens traditionnel du terme, mais un reprofilage c’est-à-dire un allongement des maturités et un étalement du service de la dette compatible avec les capacités financières du pays, sans passer nécessairement par des décotes nominales.
Cette distinction sémantique a une portée politique réelle. Elle vise à préserver la relation de confiance avec les créanciers commerciaux, dont les Eurobonds constituent une composante significative de la dette extérieure, et à limiter les effets de signal négatif sur les marchés financiers. Elle reflète aussi une lecture stratégique des leviers disponibles : la mise en production des champs de pétrole et de gaz Sangomar d’abord, puis Grand Tortue Ahmeyim améliore mécaniquement les perspectives de croissance et les recettes budgétaires à moyen terme, renforçant l’argument d’un reprofilage soutenable sans restructuration profonde.
Le FMI, de son côté, conditionne son soutien à la démonstration que la dette sera rendue soutenable ce qui implique que les créanciers apportent des assurances de financement crédibles avant l’approbation formelle du programme par son conseil d’administration. C’est précisément sur ce point que les propos de Georgieva à Bangkok prennent leur sens opérationnel : l’optimisme affiché par la directrice générale reflète des signaux reçus en coulisses, sans pour autant valoir engagement formel des parties.
Un signal fort, mais des incertitudes persistantes
L’issue des négociations reste ouverte à plusieurs inconnues. La première tient au calendrier : si l’expérience zambienne a montré qu’un traitement sous cadre commun peut s’étirer sur plus de trois ans, la pression politique sur le gouvernement Faye-Sonko pour une normalisation rapide des finances publiques est forte. La deuxième tient à la position des créanciers commerciaux, dont le traitement comparable condition posée par le FMI implique des concessions que les marchés obligataires n’accordent pas spontanément.
La troisième incertitude est systémique. Le Sénégal n’est pas seulement un pays en difficulté : c’est, selon les propres termes de Georgieva, un test pour l’ensemble de l’architecture internationale de gestion de la dette souveraine. Si Dakar parvient à finaliser un accord rapidement et dans des conditions perçues comme équitables par l’ensemble des créanciers, ce succès renforcera la crédibilité de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine comme enceinte de coordination. Un enlisement, en revanche, confirmerait les doutes sur la capacité du cadre commun du G20 à produire des résultats dans des délais acceptables pour des économies sous pression.
L’optimisme de Bangkok est donc à la fois un signal diplomatique et un pari institutionnel. La question qui se pose désormais aux décideurs et aux marchés est simple : la volonté politique affichée par les créanciers se traduira-t-elle en accord dans les semaines à venir, ou le Sénégal deviendra-t-il le énième cas où les bonnes intentions du G20 se heurtent à la réalité d’intérêts créanciers divergents ?
Sources
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IMF Staff-Level Agreement — Sénégal — FMI, septembre 2026
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Dette de 16 894 milliards : la liste des créanciers extérieurs de l’État du Sénégal — Seneweb, 2025-2026
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Zambia’s debt restructuring limps over the line — Reuters, juin 2024
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Ghana achieves critical milestone in debt restructuring process — Ministère ghanéen des Finances, janvier 2024
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The Global Sovereign Debt Roundtable (GSDR) — Banque mondiale, avril 2026
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Sénégal : la gestion de la dette à l’épreuve de la temporalité politique — Financial Afrik, juillet 2026
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Sénégal – Chiffres-clés créanciers : Chine et France en tête — Seneweb, 2026
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Afrique : Chine et dette — introduction pour les gestionnaires de la dette publique africaine — CABRI