La junte malienne fait de plus en plus recours à des groupes armés locaux pour suppléer l’armée régulière dans des zones difficiles à contrôler. Cette stratégie de sous-traitance sécuritaire, présentée comme une nécessité opérationnelle, génère en réalité une dynamique contradictoire. En cherchant à étendre sa présence territoriale, la junte risque d’accélérer la fragmentation de sa propre autorité.
Une réponse pragmatique aux limites du dispositif militaire
Au Nord du Mali, Bamako s’appuie de manière croissante sur des groupes armés locaux pour mener ou appuyer des opérations dans des territoires que les Forces armées maliennes (FAMA) ne peuvent couvrir seules. Cette tendance traduit d’abord une réalité opérationnelle : l’étendue du territoire, la faiblesse des moyens logistiques et la connaissance fine du terrain dont disposent les acteurs communautaires font des supplétifs une ressource militaire difficilement substituable à court terme.
La dynamique n’est pas propre au Mali. Au Burkina Faso, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) illustrent à grande échelle ce modèle. Selon les données de l’ACLED, quelque 28 000 combattants volontaires étaient actifs sous l’égide des VDP en 2022, dans un dispositif qui revendiquait simultanément 50 000 à 90 000 recrutés selon les annonces gouvernementales. Leur répartition était pensée en deux niveaux : 35 000 VDP déployés dans leurs communes de résidence et 15 000 en appui direct aux forces de défense et de sécurité. Le Niger a suivi une trajectoire comparable, encadrant progressivement ses groupes d’autodéfense communautaires, dont les FUSAHA, dans le cadre d’une Stratégie nationale de sécurité de proximité adoptée par décret en avril 2022, qui subordonne formellement ces groupes à l’autorité administrative et sécuritaire locale plutôt que de leur conférer un statut autonome.
Au Tchad, sous Idriss Déby, les milices pro-gouvernementales avaient joué un rôle structurant dans le dispositif coercitif de l’État, mobilisées selon des réseaux ethno-régionaux, notamment zaghawa, pour contrer les rébellions aux frontières orientales. Ce modèle tchadien préfigure les dérives que l’on observe aujourd’hui à l’échelle du Sahel.
La frontière brouillée entre forces régulières, supplétifs et acteurs communautaires
L’intégration des mouvements armés signataires de l’accord d’Alger de 2015 dans les rangs des FAMA illustre la porosité de cette frontière au Mali. Selon les données disponibles, au moins 300 combattants du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) ont rejoint l’armée malienne dans ce cadre, et une précédente vague d’intégration portait sur près de 1 800 ex-combattants, pour un objectif global de 3 000. Mais depuis que Bamako a déclaré l’accord d’Alger « caduc » en 2024, ce processus de DDR institutionnalisé est suspendu. Le résultat est une situation intermédiaire inédite : des combattants dont le statut oscille entre intégration formelle, alliance tactique et autonomie de fait.
Cette ambiguïté statutaire a des implications directes en droit international humanitaire. Comme le rappelle le CICR, seuls les membres des forces armées d’une partie au conflit bénéficient du statut de combattant au sens strict du DIH. Un supplétif qui n’est pas formellement incorporé dans l’armée régulière, qui ne relève pas d’une chaîne de commandement identifiée et qui n’agit pas sous une responsabilité étatique clairement établie reste juridiquement un civil participant directement aux hostilités, ce qui l’expose à être ciblé sans lui ouvrir les droits du statut de prisonnier de guerre. L’étiquette nationale de « volontaire », « auxiliaire » ou « milicien pro-gouvernemental » ne suffit pas à conférer un statut protecteur.
Des risques sécuritaires et politiques documentés
L’histoire récente du Sahel fournit une documentation abondante sur les dérives associées à ce modèle. La MINUSMA a établi que les groupes armés signataires de l’accord d’Alger, catégorie incluant des groupes pro-gouvernementaux comme le GATIA et la MAA-Plateforme, étaient responsables de 37 abus documentés sur un seul trimestre en 2021. Sur la période couverte, les milices et groupes communautaires armés comptabilisaient 232 abus, là où les groupes armés signataires en totalisaient 63. Les violations documentées comprennent des exécutions sommaires, des enlèvements, des détentions arbitraires, des violences sexuelles et des pillages.
Au Burkina Faso, International Crisis Group notait fin 2023 que malgré leur montée en puissance spectaculaire, les VDP n’ont pas inversé la dynamique d’insécurité et ont généré des coûts significatifs en termes de cohésion sociale et de droits humains, leur formation minimale limitant leur efficacité opérationnelle tout en les exposant à des comportements abusifs.
Le modèle tchadien illustre le risque terminal : les milices communautaires mobilisées sous Déby se sont progressivement transformées en vecteurs d’ethnicisation de la coercition, de confusion entre sécurité intérieure et dynamiques de guerre régionale, et de fragmentation du champ sécuritaire. La frontière soudanaise illustre ce glissement, où des combattants recrutés en partie dans les rangs de la rébellion du Darfour ont été mobilisés au service de N’Djamena, brouillant irrémédiablement les catégories entre armée nationale et milice transnationale.
Fragmentation étatique : ce que disent les analystes
Les travaux récents des principaux centres de recherche sur le Sahel convergent sur un diagnostic commun. L’Alliance des États du Sahel fait face à une fragmentation territoriale persistante que les réponses militarisées décentralisées n’ont pas permis d’endiguer. Pour Crisis Group comme pour l’ISS, le mécanisme central est identique : lorsque l’État délègue ou partage la coercition avec des acteurs armés locaux, il ne comble pas un vide sécuritaire, il multiplie les centres de pouvoir armé, crée des loyautés concurrentes et complique toute reconstruction d’une autorité étatique unifiée.
Le risque n’est pas seulement militaire. Il est politique : les supplétifs développent leurs propres économies de guerre, leurs propres réseaux de clientèle et parfois leurs propres ambitions territoriales. Il est institutionnel : la fragmentation des chaînes de commandement rend difficile l’imputabilité des violences et affaiblit la capacité de l’État à imposer des règles communes sur l’ensemble du territoire. Il est enfin normatif : quand des régimes militaires comme ceux de l’AES redéfinissent les règles de la souveraineté en marge des cadres régionaux existants, ils fragilisent les garde-fous que ces cadres étaient supposés assurer.
La CEDEAO et l’Union africaine, pour leur part, n’ont pas formulé de position explicite sur le recours de Bamako à des groupes armés non étatiques pour des opérations sécuritaires. Leurs déclarations publiques de 2023-2024 portent essentiellement sur le retour à l’ordre constitutionnel et la stabilité régionale, sans cibler spécifiquement ce mécanisme de sous-traitance.
Entre nécessité et perte de contrôle : un équilibre introuvable ?
Le recours aux supplétifs répond à une logique d’urgence compréhensible dans des États dont les appareils militaires sont structurellement sous-dotés face à des adversaires mobiles et enracinés dans les communautés locales. Mais la comparaison des cas malien, burkinabè, nigérien et tchadien révèle une trajectoire récurrente : ce qui commence comme un outil tactique tend à devenir une contrainte structurelle. Plus l’État s’appuie sur des acteurs armés autonomes, moins il est en mesure d’en reprendre le contrôle sans se couper d’une capacité sécuritaire devenue indispensable.
La question centrale n’est donc pas de savoir si les supplétifs sont utiles à court terme, la réponse est souvent positive. Elle est de savoir si les États sahéliens disposent des instruments juridiques, institutionnels et politiques pour en maîtriser les effets à moyen terme. L’expérience régionale suggère que cette maîtrise est rarissime, et que le coût de son absence se mesure en souveraineté perdue plutôt qu’en territoire reconquis.
Sources
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Burkina Faso : armer les civils au prix de la cohésion sociale : International Crisis Group, décembre 2023
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Mali : 300 combattants du MSA rejoignent l’armée : i-Sahel.net
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Note trimestrielle MINUSMA sur les violations des droits de l’homme, janvier-mars 2021 : MINUSMA/ONU
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FAQ sur le statut des combattants en droit international humanitaire : CICR
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L’AES face aux défis de la fragmentation territoriale : Policy Center for the New South
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Rapport Human Rights Watch, Mali 2024 : Human Rights Watch
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La nouvelle approche militaire des autorités burkinabè est-elle risquée ? : ISS Africa
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Processus DDR au Mali : enjeux et perspectives : Journal du Mali