Tunisie : un partenariat militaire américain au cœur d’un jeu d’influences

La rédaction

novembre 4, 2026

Le transfert d’équipements antiterroristes d’une valeur de plus d’un million de dollars, livré récemment par Washington à Tunis, ne constitue qu’une fraction visible d’une relation sécuritaire bilatérale bien plus dense. Derrière ce geste s’articule une architecture de coopération militaire construite sur plusieurs décennies, qui place désormais la Tunisie au cœur des rivalités d’influence en Afrique du Nord et en Méditerranée. Comment Tunis gère-t-il cet équilibre délicat entre partenariats structurels et pressions concurrentes ?

Un ancrage américain profond, mais asymétrique

La relation sécuritaire entre Washington et Tunis est l’une des plus anciennes et des plus institutionnalisées de la région. Formalisée dès les années 1980 et structurée dans les années 1990 autour de la Commission militaire mixte américano-tunisienne, elle a franchi un cap symbolique décisif en juillet 2015, lorsque le président Barack Obama a accordé à la Tunisie le statut d’allié majeur non membre de l’OTAN. Ce statut facilite l’accès tunisien à certains équipements, financements et dispositifs de coopération de défense américains.

En termes budgétaires, l’engagement américain est substantiel. Sur les trois exercices fiscaux 2022 à 2024, les crédits alloués à la Tunisie au titre des seuls programmes FMF (financement militaire étranger), IMET (formation et entraînement militaires) et NADR (non-prolifération, antiterrorisme et déminage) ont totalisé 168,4 millions de dollars, selon les données du Congressional Research Service. La majorité de cette enveloppe relève du FMF, 150 millions de dollars sur la période, ce qui en fait un partenariat d’équipement autant que de formation.

En mai 2024, lors de la 36e Commission militaire mixte américano-tunisienne, le ministre tunisien de la Défense Imed Memmich a coprésidé avec son homologue américain des discussions centrées sur la feuille de route de coopération de défense : renforcement des capacités, interopérabilité, préparation opérationnelle et contribution à la sécurité régionale. Peu après, en août 2024, le commandant d’AFRICOM s’est rendu à Tunis pour réaffirmer le soutien américain au rôle tunisien de « fournisseur régional d’expertise en matière de sécurité » sur le continent africain.

Ce partenariat reste néanmoins asymétrique si on le compare à celui établi avec Rabat. Les États-Unis détenaient environ 8,545 milliards de dollars de ventes militaires gouvernementales actives au Maroc, qui accueille par ailleurs l’exercice African Lion, le plus grand exercice militaire conjoint du continent. La Tunisie, elle, bénéficie d’un partenariat ciblé, centré sur l’antiterrorisme et la sécurité des frontières, sans atteindre l’échelle stratégique et industrielle du dispositif marocain.

Les concurrents dans l’ombre : Russie, Chine, Europe

Le renforcement de la coopération sécuritaire américano-tunisienne ne s’opère pas dans un vide géopolitique. Plusieurs puissances cherchent à étendre ou à consolider leur influence dans la région, ce qui contraint Tunis à arbitrer en permanence.

La Russie n’entretient pas de liens militaires directs comparables avec la Tunisie, mais son activisme au Maghreb constitue un arrière-plan structurant. Le 15 juin 2023 à Moscou, Vladimir Poutine et le président algérien Abdelmadjid Tebboune ont signé une déclaration de partenariat stratégique approfondi, comportant un volet militaire explicite : manœuvres conjointes, transferts de technologie et coproduction d’armements. En Libye, la présence russe liée à l’Africa Corps, successeur du groupe Wagner, dans l’est du pays complique la donne sécuritaire aux frontières tunisiennes. Cette dynamique pèse sur Tunis sans que Moscou n’y dispose d’un relais direct.

La Chine adopte une approche différente. Ses projets en Tunisie sont d’abord économiques et civils : hôpital universitaire de Sfax livré en 2020, académie diplomatique inaugurée en 2022, pont de Bizerte en cours de réalisation par Sichuan Road and Bridge Group, centrale solaire de Kairouan. Le partenariat stratégique sino-tunisien, formalisé lors de la visite de Kaïs Saïed à Pékin en mai 2024, couvre de nombreux secteurs sans constituer un accord de défense ou de sécurité. La coopération sécuritaire sino-tunisienne documentée reste limitée et remonte principalement aux dons d’équipements militaires de 2013 et 2015. Pékin joue ici une partition d’influence économique et symbolique, sans chercher à rivaliser frontalement avec Washington sur le terrain sécuritaire.

L’Union européenne, enfin, intervient selon une logique distincte. Depuis la crise politique tunisienne du 25 juillet 2021, sa coopération sécuritaire avec Tunis s’est concentrée sur la gestion des frontières et la lutte contre les réseaux de passeurs. Le mémorandum d’entente UE-Tunisie du 16 juillet 2023 a prévu une enveloppe immédiate de 105 millions d’euros pour soutenir les garde-côtes, la gestion des frontières et la prévention des pertes de vies en mer. Ces montants révèlent une coopération sécuritaire essentiellement migratoire, distincte dans sa nature de l’appui militaire américain mais tout aussi stratégique pour les chancelleries européennes.

Tunis, pivot contraint d’un espace disputé

La position tunisienne dans cet environnement multipolaire est analysée avec une convergence notable par les institutions de recherche spécialisées. Le Conseil européen des relations internationales (ECFR) souligne que les intérêts européens en matière d’énergie, d’industrie et de migration convergent en Tunisie, alors même que des puissances rivales réduisent l’influence de l’UE dans son voisinage méridional. L’institution relève une divergence des stratégies européennes : l’Italie privilégie l’engagement pragmatique avec Tunis, notamment sur la migration et l’énergie, quand d’autres États membres adoptent une ligne plus critique à l’égard des dérives autoritaires de Kaïs Saïed.

Carnegie Endowment for International Peace pointe de son côté la dépendance croissante de la Tunisie envers l’Algérie, amplifiée par la crise économique et énergétique. Cette dépendance aurait réduit la marge de manœuvre diplomatique de Tunis et rapproché sa position de celle d’Alger dans la rivalité avec Rabat sur le dossier du Sahara occidental. La Tunisie perdrait ainsi sa capacité traditionnelle à maintenir une posture équilibrée entre ses deux grands voisins.

La ligne officielle tunisienne tente de contourner ces contraintes structurelles par une rhétorique de souveraineté et de non-alignement. La coopération avec Washington est présentée comme pragmatique et sectorielle, avant tout sécuritaire, non comme une adhésion politique à un camp. Tunis participe aux exercices conjoints, accueille les commissions militaires mixtes et intègre les programmes de formation américains tout en affirmant son refus de tout alignement sur les blocs internationaux.

La valeur géographique comme atout et comme contrainte

Cette position d’équilibriste repose sur un actif objectif : la valeur géographique et stratégique de la Tunisie. Sa situation en Méditerranée centrale, sa frontière avec la Libye, foyer persistant d’instabilité, son accès aux couloirs migratoires et énergétiques et ses capacités militaires établies en font un partenaire convoité. Washington y voit un point d’appui pour la stabilisation du flanc sud de la Méditerranée et la coopération antiterroriste. L’UE y voit un verrou migratoire et un corridor énergétique potentiel. La Chine y déploie ses routes de la soie sans y chercher, pour l’heure, une présence sécuritaire.

Mais cette valeur géographique est aussi une contrainte : elle attire les convoitises sans conférer à Tunis un pouvoir de négociation suffisant pour s’imposer comme arbitre. Les analyses récentes de think tanks dépeignent unanimement la Tunisie comme un « pays-pivot sans véritable autonomie stratégique », dont la valeur est contrebalancée par des dépendances économiques profondes et un contexte politique intérieur fragilisé.

Le transfert d’équipements antiterroristes américains, aussi symbolique soit-il, s’inscrit dans cette dynamique de long terme. Il signale la continuité d’un engagement américain qui ne se dément pas, indépendamment des turbulences politiques internes tunisiennes. La question qui se pose à Tunis n’est dès lors plus celle du choix entre partenaires, mais celle de sa capacité à transformer une position géographiquement enviée en levier diplomatique réel, avant que la multiplication des dépendances ne réduise définitivement sa marge de manœuvre.

Sources