Côte d’Ivoire : l’affinage de 100 tonnes d’or marque le virage industriel et place Abidjan face au défi de la compétitivité

La rédaction

septembre 23, 2026

Abidjan s’apprête à franchir un cap inédit dans sa politique aurifère : une unité d’affinage d’or d’une capacité de 100 tonnes par an, portée par la SIMEP, doit entrer en exploitation au premier semestre 2027. Derrière l’annonce officielle du ministre des Mines Mamadou Sangafowa-Coulibaly, le projet soulève autant d’espoirs qu’il pose de questions structurelles sur la viabilité économique et la compétitivité internationale d’un tel équipement.

Un contexte de montée en puissance réelle

La Côte d’Ivoire n’aborde pas ce virage industriel en position de faiblesse. La production aurifère ivoirienne a atteint 51,2 tonnes en 2023, puis 59,1 tonnes en 2024, soit une progression de plus de 15 % en un an. En valeur, les exportations d’or ont représenté environ 1 999 milliards de FCFA en 2024, faisant du métal jaune l’un des premiers postes d’exportation du pays. Les opérateurs industriels présents sur le territoire, Barrick Gold, Perseus Mining, Endeavour Mining, Allied Gold et Fortuna Mining, notamment, ont largement contribué à cette dynamique.

Dans ce contexte porteur, le gouvernement a décidé de hausser le curseur. Le Conseil présidentiel du 4 juin 2025 a validé la note conceptuelle du projet d’affinage et le partenariat avec StoneX, spécialiste international de la commercialisation des métaux précieux. Le Conseil des ministres du 3 décembre 2025 a ensuite acté la prise de participation de la SODEMI dans la SIMEP, véhicule public qui chapeautera l’unité. Lors de la réunion de coordination du 16 septembre 2026 à Abidjan, le ministre Sangafowa-Coulibaly a précisé l’architecture partenariale : StoneX assure la commercialisation internationale, AlphaStream organise le circuit de collecte, AVA prend en charge la logistique et la sécurité, tandis que le Conseil mondial de l’or accompagne l’intégration de la filière dans la chaîne de valeur mondiale.

Simultanément, le gouvernement a engagé un assainissement du secteur en instaurant un moratoire de six mois sur certaines autorisations d’exploitation minière et en renforçant les brigades anti-orpaillage pour lutter contre l’exploitation clandestine. La double ambition, formaliser l’artisanal, industrialiser le raffinage, dessine une politique cohérente sur le papier.

Ce que valent 100 tonnes dans la compétition africaine

La capacité annoncée de 100 tonnes place l’unité ivoirienne dans un segment intermédiaire à l’échelle continentale, mais loin des leaders historiques. Pour comparaison, le Mali a annoncé une raffinerie nationale à 200 tonnes par an, le Burkina Faso une unité de 150 tonnes, le Ghana sa Royal Ghana Gold Refinery à 120 tonnes. La Rand Refinery sud-africaine, référence mondiale, traite des volumes sans commune mesure avec ces projets émergents.

La Côte d’Ivoire produit aujourd’hui environ 59 tonnes d’or par an. Si l’on suppose que la quasi-totalité de cette production est destinée à l’affinage local, hypothèse optimiste, l’unité tournerait en deçà de son plein régime pendant plusieurs années. Pour atteindre sa capacité nominale, Abidjan devrait soit accroître significativement sa production nationale, soit attirer des flux d’or en provenance de pays voisins, notamment ceux du corridor sahélien. Les ambitions affichées par le gouvernement de hisser la Côte d’Ivoire au rang de premier producteur aurifère africain d’ici 2035 donnent un horizon stratégique à cette projection, mais l’écart entre l’objectif et la réalité actuelle reste substantiel.

Les verrous que l’expérience africaine a déjà identifiés

L’analyse comparée des tentatives de raffinage local en Afrique subsaharienne est instructive. Le Ghana a multiplié les projets de raffineries depuis 2015, sans parvenir à ancrer une dynamique commerciale durable. L’analyste Bright Simons, de l’Institut Imani basé à Accra, formule un diagnostic sévère : il n’existerait « aucune logique économique à raffiner davantage juste pour exporter », et des raffineries ghanéennes opèrent depuis deux décennies sans véritable succès commercial. Le verrou principal n’est pas technique ; il est tridimensionnel : approvisionnement, certification et modèle financier.

Sur la certification, la London Bullion Market Association (LBMA), dont la Good Delivery List conditionne l’accès aux marchés de référence mondiaux, exige qu’une raffinerie candidate dispose d’au moins trois ans d’expérience effective dans l’activité, d’une production annuelle d’au moins dix tonnes d’or raffiné, d’une valeur nette tangible minimale de 15 millions de livres sterling, et qu’elle se soumette à des audits indépendants annuels sur l’approvisionnement responsable. Ces critères impliquent une trajectoire de montée en puissance sur plusieurs années avant d’accéder aux places de Londres ou Zurich, ce qui retarde mécaniquement le retour sur investissement.

Sur la rentabilité, les analyses de Financial Afrik soulignent que les marges de l’affinage de l’or sont structurellement faibles, et que certains économistes estiment qu’un seuil de viabilité autour de 500 tonnes annuelles serait nécessaire pour certains modèles de raffineries industrielles. À 100 tonnes, l’unité ivoirienne devra donc disposer d’un modèle économique rigoureusement calibré, d’une énergie compétitive et d’une chaîne d’approvisionnement sécurisée, conditions que les partenariats annoncés visent précisément à garantir.

Ce que le modèle SIMEP doit démontrer

Par rapport à ses voisins, la Côte d’Ivoire bénéficie de plusieurs atouts réels. D’abord, un secteur minier industriel structuré, avec des majors internationaux déjà en place et des volumes de production en forte hausse. Ensuite, une infrastructure logistique et financière centrée sur Abidjan, place portuaire et bancaire de référence en Afrique de l’Ouest. Enfin, un partenariat avec StoneX, acteur mondial disposant de réseaux d’achat et de vente directement branchés sur les marchés internationaux, qui pourrait raccourcir le chemin vers la commercialisation effective.

Ces atouts ne suffisent cependant pas à résoudre les questions ouvertes. La SIMEP devra démontrer sa capacité à mobiliser des flux d’or artisanal formalisés, qui représentent une partie non négligeable de la production nationale mais circulent encore largement en dehors des circuits officiels. Le moratoire sur les autorisations minières et le renforcement des brigades anti-orpaillage constituent des prérequis de crédibilité, mais leur efficacité dans la durée reste à confirmer. Sans captation significative de ce segment, l’unité sera structurellement sous-approvisionnée.

Par ailleurs, la participation de la SODEMI au capital de la SIMEP pose la question de la gouvernance : une implication publique forte peut rassurer sur les intentions souveraines, mais elle soulève aussi des interrogations sur la prise de décision commerciale, la gestion des risques de marché et la résistance aux pressions politiques dans les périodes de tension sur les prix.

La comparaison avec le Mali, qui a sécurisé 62 % de parts dans sa propre raffinerie nationale et conditionne l’approvisionnement à des engagements contractuels des mines, montre que la dimension actionnariale et contractuelle est aussi déterminante que la dimension technique.

Une ambition qui engage l’ensemble de la filière

L’unité d’affinage de 2027 n’est pas un projet isolé : elle s’inscrit dans un mouvement plus large observé à l’échelle du continent, où le Kenya, l’Ouganda, la Guinée et plusieurs États de l’Alliance des États du Sahel revendiquent eux aussi une plus grande capture de la valeur minière. Dans la zone UEMOA, les codes miniers du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal ont progressivement intégré depuis 2015 des obligations de contenu local, avec des résultats inégaux mais une dynamique réelle. La Côte d’Ivoire, en mobilisant des partenaires financiers privés internationaux plutôt qu’en s’appuyant uniquement sur la puissance publique, tente un montage hybride qui pourrait constituer une référence régionale, ou un avertissement de plus, si les conditions de marché ne sont pas au rendez-vous en 2027.

La vraie question n’est pas de savoir si l’unité ouvrira ses portes au premier semestre 2027. Elle est de savoir si, trois ans après son lancement, elle tournera à sa capacité nominale, aura décroché une certification internationale et aura généré suffisamment de valeur ajoutée pour justifier l’équation souveraineté-risque qu’Abidjan a décidé d’assumer.

Sources