CÔTE D’IVOIRE : Karité et soja, 10 milliards FCFA investis pour créer de la valeur locale

La rédaction

octobre 15, 2026

Inaugurée le 12 octobre 2026 à Kongodékro, dans la commune de Bouaké, l’usine Beta Veg Oil entend transformer jusqu’à 70 000 tonnes de matières premières agricoles par an. Avec un investissement de 10 milliards de FCFA, cette infrastructure s’inscrit dans la dynamique plus large de valorisation locale que cherche à accélérer la Côte d’Ivoire tout en soulevant des questions concrètes sur la chaîne d’approvisionnement et le partage de la valeur.

Une infrastructure qui s’ancre dans la stratégie industrielle ivoirienne

Promue par Mounir Fakry et Pierre Ali, Beta Veg Oil a été présentée lors de son inauguration comme un signal fort pour la région du Gbêkê. Le ministre des Transports et maire de Bouaké, Amadou Koné, l’a explicitement rattachée au PND 2026-2030 et au programme municipal « Bouaké Nouveau », qui vise à transformer localement 50 % de la production agricole régionale et à créer plus de 10 000 emplois industriels directs d’ici 2030. Le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a pour sa part appelé à une meilleure rémunération des femmes collectrices de karité et à des partenariats transparents entre industriels et coopératives. Ibrahim Kalil Konaté, ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, a rappelé lors de la cérémonie que la collecte et la transformation artisanale du karité mobilisent plus de 400 000 femmes à travers le pays, et peuvent représenter jusqu’à 40 % de leurs revenus annuels.

Cette inauguration intervient dans un contexte où la Côte d’Ivoire affiche une accélération de sa transformation locale sur plusieurs filières simultanément. La hausse de 46,6 % de la transformation du cacao enregistrée en septembre dernier illustre l’ampleur du mouvement. Pour le karité et le soja deux filières restées longtemps en retrait par rapport au cacao ou à l’anacarde —, Beta Veg Oil constitue l’une des unités les plus importantes jamais implantées sur le territoire national.

Le karité, un potentiel sous-valorisé que l’usine entend capter

La Côte d’Ivoire dispose d’un parc d’arbres à karité estimé à plusieurs millions de pieds, principalement dans le Centre et le Nord. Les volumes de production annuelle cités officiellement oscillent selon les définitions entre 60 000 tonnes d’amandes et 250 000 tonnes de noix. Selon l’Agence de presse ivoirienne, seuls 32 % environ de cette production font l’objet d’une transformation sur place, le reste étant exporté sous forme brute.

C’est précisément cet écart que Beta Veg Oil entend réduire. L’enjeu économique est substantiel : en 2024-2025, le beurre de karité raffiné destiné aux industries cosmétiques et alimentaires se négociait entre 5 et 8 dollars le kilogramme sur les marchés internationaux, contre 1,00 à 1,30 dollar pour les amandes brutes exportées. Selon les estimations disponibles, le produit transformé peut valoir de quatre à huit fois la matière première brute au stade de l’exportation — un différentiel qui résume à lui seul l’argument économique de la transformation locale.

La situation des collectrices illustre a contrario ce que coûte l’absence de valorisation. Les études sectorielles estiment qu’elles ne captent généralement qu’environ 1 à 2 % de la valeur finale du beurre de karité, avec un revenu annuel moyen tiré de cette activité avoisinant 174 dollars en parité de pouvoir d’achat. La transformation industrielle de proximité, si elle est correctement articulée avec les filières d’approvisionnement, peut théoriquement améliorer ce ratio en réduisant le nombre d’intermédiaires.

Le soja, une filière encore modeste mais prometteuse dans la région

La deuxième filière visée par Beta Veg Oil est le soja, dont la production ivoirienne demeure modeste : en 2024, le pays a produit environ 9 631 tonnes, selon les données statistiques du ministère de l’Agriculture. Ce volume national est encore très loin de saturer une capacité de 70 000 tonnes annuelles, ce qui pose d’emblée la question de l’approvisionnement.

Dans la région du Gbêkê, le bassin de production le plus immédiatement mobilisable comprend la région elle-même — avec environ 1,07 million de tonnes de productions vivrières toutes cultures confondues en 2024 —, complétée par les régions du Hambol et du Gontougo, respectivement premier et deuxième bassins vivriers de la zone Centre-Nord. Les régions septentrionales — Tchologo, Poro, Bagoué, Folon — constituent un réservoir potentiel pour un approvisionnement contractualisé, mais supposent une logistique de collecte plus coûteuse.

Pour atteindre une utilisation significative de sa capacité en soja, Beta Veg Oil devra probablement accompagner le développement de la culture dans son bassin d’approvisionnement, via des contrats préfinancés avec des coopératives ou des producteurs individuels. En l’absence de tels mécanismes, le risque est que l’unité fonctionne bien en deçà de sa capacité nominale — un travers courant dans les projets agro-industriels de la sous-région.

Les leçons des expériences sahéliennes

L’expérience des pays voisins — Burkina Faso et Mali — offre une grille de lecture utile pour mesurer la portée réelle de ce type d’investissement. Au Burkina Faso, la SOFAB disposait d’une capacité d’extraction par solvant de 70 000 tonnes d’amandes par an dès 2013 — exactement le même niveau que Beta Veg Oil aujourd’hui —, mais son activité karité a été signalée comme arrêtée dans des études sectorielles ultérieures. Les exportations burkinabè de beurre de karité ont même reculé, passant de 22 700 tonnes en 2020 à 12 215 tonnes en 2023, tandis que les exportations d’amandes brutes progressaient sur la même période : le pays a donc exporté davantage de matière première brute au lieu de capter la valeur ajoutée.

Au Mali, Mali Shi — première usine moderne malienne de transformation —, inaugurée en 2021 avec un soutien de la Société financière internationale, a été conçue pour intégrer environ 120 000 producteurs d’amandes dans sa chaîne d’approvisionnement. Le résultat le plus concret reste le financement obtenu et l’objectif d’intégration filière, les bilans de production et de rentabilité n’étant pas encore publiés de façon complète.

Ces précédents suggèrent deux conditions nécessaires à la réussite de Beta Veg Oil : la sécurisation d’un approvisionnement régulier et suffisant, et la mise en place de mécanismes contractuels garantissant que la valeur ajoutée bénéficie effectivement aux producteurs locaux plutôt qu’aux seuls exportateurs intermédiaires.

450 emplois directs : un signal, pas encore une révolution industrielle

Avec 450 emplois directs annoncés, Beta Veg Oil représente une contribution réelle à l’emploi industriel dans la région du Gbêkê. Le chiffre mérite toutefois d’être mis en perspective : il correspond à environ 0,04 % de la population de la région de Bouaké, et les ambitions affichées lors de l’inauguration — 10 000 emplois industriels à l’horizon 2030 dans le cadre du programme « Bouaké Nouveau » — supposent un nombre d’unités similaires encore à venir.

Les retombées indirectes — transport, stockage, collecte, commercialisation — pourraient être quantitativement plus significatives que les emplois directs, à condition que l’usine tourne à une cadence suffisante. Sur ce point, l’équation est circulaire : une utilisation soutenue des capacités dépend d’un approvisionnement régulier, qui lui-même suppose un tissu de producteurs et de collectrices suffisamment organisé et rémunéré pour livrer sur le long terme.

La décision prise en janvier 2025 de suspendre les exportations de noix de karité brutes avait déjà tenté de créer les conditions d’un approvisionnement industriel national prioritaire. Beta Veg Oil bénéficiera potentiellement de ce contexte réglementaire favorable, mais la traduction concrète en contrats d’approvisionnement stables reste encore à démontrer.

Un investissement à inscrire dans la durée

Situé dans une stratégie industrielle nationale qui alloue 100 milliards de FCFA à son fonds souverain sur un budget 2027 annoncé à près de 18 500 milliards de FCFA, l’investissement Beta Veg Oil illustre la convergence entre capitaux privés et ambitions publiques de transformation locale en Côte d’Ivoire. Il s’inscrit dans la même logique que la montée en gamme du cacao ou la valorisation de l’anacarde, avec l’avantage d’ouvrir un nouveau segment — les corps gras végétaux — jusqu’ici peu structuré industriellement dans le pays.

La vraie mesure de cet investissement ne se lira pas à l’inauguration, mais dans deux ou trois ans : au taux d’utilisation réel de l’unité, au prix effectivement payé aux collectrices de karité, et à la part de la valeur finale qui restera en Côte d’Ivoire plutôt que d’être captée à l’export. Ce sont ces indicateurs-là qui diront si Beta Veg Oil aura réussi à transformer davantage que des matières premières.


Sources