Violences policières au Mali : Djalakorodji et Kourémalé, le contrôle policier au bord du discrédit

La rédaction

octobre 16, 2026

Deux incidents survenus à quelques jours d’intervalle dans la région de Bamako ont relancé le débat sur l’encadrement des interventions policières au Mali. À Djalakorodji le 4 octobre, puis à Kourémalé le 11 octobre, des hommes ont trouvé la mort lors de contacts avec des forces de l’ordre, déclenchant des réactions populaires qui révèlent une défiance profonde envers les institutions sécuritaires. Ces événements ne sont pas isolés : ils s’inscrivent dans une dynamique régionale documentée, où la question du contrôle des forces de l’ordre en Afrique de l’Ouest reste structurellement non résolue.

Des faits locaux aux contours encore incertains

À Djalakorodji, localité de la région de Koulikoro proche de Kati, un homme a été mortellement percuté par un véhicule de police lors d’un cortège de mariage. Le gouvernorat de Koulikoro, sollicité par RFI, n’a pas répondu aux demandes de commentaire. À Kourémalé, poste frontière stratégique sur l’axe Mali-Guinée, un homme d’une trentaine d’années circulant à moto a été abattu par des policiers lors d’un contrôle portant sur une vignette. Sa passagère a été transportée à Bamako pour y être soignée. Le lendemain, des émeutes ont éclaté : fermeture des commerces, incendies, tirs de sommation par la police, plusieurs blessés signalés et, selon certaines sources non confirmées, un second décès.

Les autorités maliennes de transition n’ont, à ce jour, publié aucune réaction officielle ni annoncé l’ouverture d’une enquête concernant l’un ou l’autre de ces incidents. Ce silence institutionnel n’est pas une anomalie conjoncturelle : il reflète un pattern documenté par les organisations internationales de défense des droits humains.

Un dispositif de contrôle interne insuffisamment activé

Le Mali dispose formellement d’un cadre de contrôle interne de ses forces de sécurité. En 2023-2024, ce dispositif s’articulait autour de deux piliers principaux : l’Inspection générale des Armées et Services, rattachée au ministère des Forces armées, et l’Inspection des services de sécurité et de la protection civile, relevant du ministère de la Sécurité. Ces organes sont théoriquement habilités à conduire des audits, enquêtes prédisciplinaires et contrôles opérationnels, et à proposer des sanctions. Des conseils d’enquête et de discipline complètent ce dispositif pour chaque corps.

La Police nationale a été militarisée par la loi n° 2022-037 du 27 octobre 2022, la plaçant sous autorité renforcée du ministère de la Sécurité. Cette réforme n’a pas, dans les faits, produit un renforcement du contrôle de ses pratiques opérationnelles. La nomination d’inspecteurs à l’Inspection générale des Armées et Services, publiée en janvier 2024 au Journal officiel, atteste du fonctionnement formel de ces structures. Mais l’existence d’un organe ne préjuge pas de son activation effective.

Le problème central, tel qu’il ressort des données disponibles, n’est pas l’absence de textes mais leur non-application. Les recommandations adressées aux forces maliennes par les mécanismes onusiens insistent précisément sur la nécessité de traduire en justice les auteurs présumés de violations, y compris les responsables hiérarchiques, ce qui implique l’activation des chaînes disciplinaires et judiciaires existantes.

Une tendance régionale chiffrée et préoccupante

Les incidents de Djalakorodji et Kourémalé interviennent dans un contexte de hausse documentée des violences impliquant des forces étatiques dans le Sahel. Selon les données d’ACLED compilées par Human Rights Watch, les forces maliennes et leurs alliés ont mené 239 opérations contre des civils entre le 1er janvier et le 11 octobre 2024, causant environ 1 021 morts, contre 184 opérations et 632 morts sur la même période en 2023. À l’échelle des trois pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), le nombre d’attaques contre des civils attribuées aux forces de sécurité des juntes et à leurs auxiliaires est passé d’environ 230 en 2022 à 400 en 2024, soit une hausse de 76 %.

Ces chiffres couvrent des opérations antiterroristes d’envergure, dont certaines impliquent des combattants étrangers liés au groupe Wagner. Ils ne sont pas directement comparables aux incidents de Kourémalé ou Djalakorodji, qui relèvent d’un registre distinct, celui des interactions entre police et population civile en zone périurbaine. Mais ils dessinent un arrière-plan de banalisation de la violence institutionnelle qui rend d’autant plus nécessaire un débat sur les mécanismes de responsabilité.

Ce que les expériences régionales enseignent

La comparaison avec d’autres pays ouest-africains permet de cerner les leviers disponibles. En Côte d’Ivoire, le dispositif de contrôle des forces de sécurité repose sur quatre niveaux articulés : hiérarchique, disciplinaire, judiciaire (droit commun ou tribunal militaire) et contrôle indépendant via le Conseil national des droits de l’homme. Le Code de procédure pénale ivoirien prévoit explicitement que le procureur peut ordonner la cessation immédiate d’une garde à vue irrégulière. Le rapport de l’OHCHR sur la Côte d’Ivoire note toutefois que malgré l’existence de ces mécanismes réglementaires, leur mise en œuvre demeure insuffisante, un constat qui vaut largement pour la région.

Au Sénégal, à la suite des violences policières de 2025, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a réclamé des garanties de non-répétition et une formation des forces de l’ordre fondée sur les principes de nécessité, de proportionnalité et de recours à la force en dernier ressort. Le président Bassirou Diomaye Faye a ordonné des enquêtes approfondies, mais l’effectivité de ces investigations reste, selon les organisations de suivi, un chantier inachevé. Ces exemples illustrent un phénomène transversal : les États disposent généralement de textes adéquats ; c’est la volonté politique de les activer qui fait défaut.

Le cadre normatif de la CEDEAO : entre engagement et déficit d’application

La CEDEAO a doté l’espace régional d’instruments pertinents. L’Acte additionnel de 2011 portant Code de conduite des forces armées et des services de sécurité consacre les principes de contrôle démocratique, de professionnalisme et de responsabilité. Le Protocole additionnel de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance interdit l’usage d’armes contre des rassemblements non violents et n’autorise, en cas de manifestation violente, qu’une force minimale et proportionnée. Le Mali est également lié par un Code de conduite national de ses forces armées et de sécurité qui reprend ces obligations : protection des civils, formation au droit international humanitaire, responsabilité individuelle en cas d’exécution d’ordres manifestement illégaux.

L’application de ces normes au Mali peut néanmoins être qualifiée, selon le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées de Genève (DCAF), de partielle, inégale et insuffisamment contrôlée. La dégradation des relations entre Bamako et la CEDEAO depuis les coups d’État successifs a réduit la capacité de l’organisation à assurer un suivi politique régulier. Les normes sont présentes dans les textes ; leur traduction en comportements opérationnels, en enquêtes indépendantes et en sanctions effectives reste déficiente.

La confiance comme enjeu sécuritaire

Les émeutes de Kourémalé méritent d’être lues au-delà de leur dimension émotionnelle. Dans un contexte où la zone frontière Mali-Guinée est déjà fragilisée par une menace jihadiste persistante et des flux migratoires et commerciaux sous pression, la rupture de confiance entre populations et forces de l’ordre représente un risque sécuritaire à part entière. Des forces qui ne rendent pas compte de leurs actes perdent leur légitimité auprès des communautés dont elles sont censées garantir la sécurité, et contribuent ainsi, paradoxalement, à l’insécurité qu’elles sont chargées de combattre.

L’absence de réaction officielle des autorités de transition face aux décès de Djalakorodji et Kourémalé n’est pas seulement un problème de communication : c’est un signal envoyé aux victimes, aux communautés locales et aux acteurs régionaux sur l’état réel de la redevabilité institutionnelle au Mali. La question n’est pas de savoir si les textes existent, ils existent. Elle est de savoir qui les fera appliquer, et quand.


Sources