Quand le gouverneur de la région de Dosso se déplace à Loga pour présenter les condoléances du gouvernement aux familles des victimes d’attaques terroristes, le geste est humainement nécessaire. Il est politiquement insuffisant. À l’approche du troisième anniversaire du coup d’État du 26 juillet 2023, le Conseil national pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) dirigé par le général Abdourahamane Tiani se retrouve face à une équation sécuritaire qu’il n’a pas résolue et dont les termes s’aggravent.
Loga, symptôme d’une région qui bascule
Les circonstances exactes des attaques de Loga restent floues. L’Agence Nigérienne de Presse confirme le déplacement du gouverneur sans en préciser ni la date, ni le bilan humain, ni les auteurs. Ce silence partiel est lui-même révélateur : la communication officielle du CNSP en matière sécuritaire oscille systématiquement entre sobriété contrainte et flou délibéré.
Ce qui est documenté, en revanche, c’est la transformation accélérée de la région de Dosso en nouveau front du terrorisme sahélien. Selon les données ACLED compilées par le Centre de documentation du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides belge, 35 incidents sécuritaires y ont été recensés entre le 1er septembre 2024 et le 30 mai 2025, faisant 86 morts. La région représentait 6 % des incidents sécuritaires au Niger en 2024 ; elle en concentre désormais 17 % en 2025. Le bilan humain a, selon les mêmes données, bondi de 2 % des victimes nationales à 12 % en l’espace d’un an.
La commune de Loga et le département de Dogondoutchi figurent parmi les zones sous pression. Un groupe armé récemment documenté, les « Lakurawa », aurait intensifié ses incursions depuis 2024 dans ces secteurs, combinant attaques meurtrières et enlèvements de bétail, selon une analyse de la reconfiguration sécuritaire publiée par Le Sahel. Dans le département voisin de Dioundiou, les attaques de février 2025 contre les villages de Makani et Toumbouzawa ont fait au moins 16 civils tués en trois jours. Le 4 mai 2025, une série d’attaques coordonnées dans le département de Dogondoutchi a coûté la vie à une dizaine de soldats selon des sources sécuritaires citées par la presse locale.
Dosso, longtemps épargnée, est devenue en deux ans un terrain d’expansion jihadiste structurel.
Le bilan sécuritaire du CNSP : des chiffres qui résistent au discours officiel
Le CNSP a pris le pouvoir en juillet 2023 en promettant, entre autres, de reprendre la main sur une situation sécuritaire jugée dégradée sous la présidence Mohamed Bazoum. Trois ans plus tard, les indicateurs disponibles contredisent les éléments de langage de la « Refondation ».
Les données ACLED permettent une comparaison brutalement claire. Au premier semestre 2023, avant le coup d’État, la violence politique au Niger était en recul : les attaques contre les civils avaient diminué de 49 % par rapport au semestre précédent, les décès de civils de 16 %. Dès le lendemain du putsch, la courbe s’inverse. Plus de 100 morts sont enregistrés dans les trois semaines suivantes. Dès octobre 2023, les incidents sécuritaires progressent de 24 % par rapport au mois précédent, puis de 54 % en novembre. Sur la première année post-coup, les décès liés aux violences politiques ont, selon l’Africa Center for Strategic Studies, augmenté de 121 % ; les décès de civils par attaques directes de 34 %. En 2024, les morts imputables aux groupes islamistes militants ont progressé de 66 % par rapport à 2023, atteignant 1 318 victimes. Depuis juillet 2023, le total des morts dans les violences politiques sur l’ensemble du territoire est estimé à 4 620 personnes, soit une hausse de 55 % par rapport à la période équivalente précédant le coup d’État.
La région de Tillabéri, principal front jihadiste, concentre à elle seule quelque 3 371 morts depuis le putsche qui en ferait, selon certaines analyses s’appuyant sur ACLED, « le front le plus mortel de tout le Sahel central ». On notera toutefois que les données septembre 2024-mai 2025 enregistrent une légère baisse du nombre d’incidents (269 contre 333 pour la même période l’année précédente), ce qui pourrait indiquer un début de stabilisation dans certaines zones sans pour autant effacer la hausse structurelle depuis 2023.
Ces chiffres ne signifient pas nécessairement que le CNSP est la cause directe de cette dégradation. Mais ils invalident l’argument selon lequel le changement de régime aurait apporté un surcroît de sécurité.
Le retrait français et la gestion d’un héritage impossible
Une part de l’explication de la dégradation se trouve dans le retrait des 1 500 militaires français achevé à la fin de l’année 2023, décidé à la demande du CNSP lui-même. Ce dispositif assurait un soutien aérien, des capacités de renseignement et un accompagnement opérationnel que les forces nigériennes ne sont pas en mesure de compenser à court terme.
Pour Tillabéri, le retrait a eu un impact fort et direct : moins de capacités de frappe aérienne en temps réel, diminution du renseignement technique, vulnérabilité accrue des positions nigériennes près des frontières malienne et burkinabè. Pour Dosso, l’impact est plus indirect mais réel : la reconcentration des moyens nigériens sur Tillabéri et Tahoua a mécaniquement réduit la capacité de surveillance et de prévention dans des régions considérées comme secondaires jusqu’à ce qu’elles cessent de l’être.
Le CNSP a fait le choix souverain d’expulser la force française. Il lui appartient d’en assumer les conséquences opérationnelles avec d’autres partenaires Russie, Turquie, partenaires régionaux dont l’efficacité sur le terrain reste à démontrer à l’échelle de la menace.
La communication de crise : entre condoléances et opacité
Le déplacement du gouverneur à Loga s’inscrit dans un modèle de communication institutionnelle bien documenté dans les régimes militaires du Sahel. Au Mali et au Burkina Faso, les juntes ont systématisé un protocole similaire : communiqués tardifs, bilans humains minimisés, insistance sur la maîtrise de la situation, héroïsation des forces armées. L’objectif affiché est de ne pas « affaiblir l’image de l’armée » ce que des analystes cités par Deutsche Welle qualifient de « guerre de l’information ».
Au Niger, l’absence de tout communiqué spécifique du CNSP ou du gouvernement sur les attaques de Loga aucun document ne peut en attester à ce stade s’inscrit dans cette logique. La gestion de l’information sécuritaire reste une variable d’ajustement politique. En matière de budget de la défense, le choix a même été fait de ne plus communiquer les montants détaillés : selon les informations disponibles, les dépenses militaires auraient représenté environ 13,79 % du budget national en 2024, mais le détail des postes est désormais opaque.
Ce manque de transparence a un coût politique : il alimente le fossé entre les institutions et les populations exposées, qui ne voient ni les chiffres de l’effort consenti, ni les résultats tangibles sur le terrain.
Restaurer la confiance : le vrai défi du troisième anniversaire
À l’approche du 26 juillet 2026, le CNSP célébrera trois ans de « Refondation ». La question que posent les attaques de Loga n’est pas celle de la légitimité du régime débat distinct mais celle de son efficacité dans la mission qu’il s’est lui-même assignée : protéger les populations.
L’analyste Seidik Abba, dans un policy paper publié peu après le coup d’État, appelait déjà à « rétablir le lien de confiance entre les Forces de défense et de sécurité et les populations », en soulignant que ce lien avait été endommagé par des exactions restées impunies. Deux ans et demi plus tard, la priorité reste identique. Les condoléances du gouverneur sont nécessaires. Elles ne sauraient tenir lieu de stratégie.
La vraie mesure du bilan du CNSP en matière sécuritaire ne se lira pas dans les discours du 26 juillet, mais dans les données d’incidents des mois qui suivront. Si la région de Dosso continue sa trajectoire actuelle de zone périphérique à nouveau front , les hommages aux victimes risquent de devenir un rituel aussi récurrent qu’insuffisant.
Sources
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Attaques terroristes à Loga : Le Gouverneur de Dosso présente les condoléances du Gouvernement — Agence Nigérienne de Presse, 2025
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COI Focus Niger : situation sécuritaire — CGRA (Belgique), juillet 2025
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La reconfiguration sécuritaire au Niger : analyse dans la région de Dosso — Le Sahel, 2025
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Insécurité : 16 civils tués dans des attaques armées dans le département de Dioundiou — Les Échos du Niger, mars 2025
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Africa Military Islamist Militants Index 2025 — Africa Center for Strategic Studies, avril 2025
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Retrait des troupes françaises : quelles conséquences pour le Niger ? — TV5 Monde, 2023-2024
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Policy Paper sur le Niger après le coup d’État — Friedrich-Ebert-Stiftung / Seidik Abba, novembre 2023
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Niger Violence Against Civilians – Western Regions Thematic Report — ReliefWeb / ACLED, mars 2026
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Protection Analysis Update Niger – juin 2025 — Global Protection Cluster, juillet 2025
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