Seul pays africain électriquement connecté à l’Europe, le Maroc cherche à transformer cet avantage en levier stratégique durable. Avec le projet Sila Atlantik une liaison sous-marine de 4 800 km vers l’Allemagne évaluée à 30 milliards de dollars Rabat ambitionne de s’intégrer structurellement à l’architecture énergétique du continent européen. Mais entre potentiel renouvelable réel et obstacles institutionnels persistants, la route reste longue.
Un réseau d’interconnexions déjà opérationnel, un atout rare
Le Maroc bénéficie d’une position singulière sur le continent africain : il est le seul pays à disposer d’interconnexions électriques fonctionnelles avec l’Europe. Deux liaisons sous-marines avec l’Espagne, d’une capacité cumulée de 1,4 GW, constituent depuis plusieurs années la colonne vertébrale de ces échanges transfrontaliers.
Cette infrastructure a prouvé sa valeur stratégique lors du grand blackout qui a frappé la péninsule Ibérique en avril 2025. Après l’effondrement du réseau espagnol à 12h33, l’interconnexion avec le Maroc a été réactivée dès 13h04, permettant à l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) d’injecter entre 500 et 868 MW vers l’Espagne soit, au pic, environ 38 % de la capacité totale de l’interconnexion. Une contribution modeste à l’échelle du système ibérique, qui nécessitait de remettre en service 35 à 40 GW, mais décisive en termes de timing : ces mégawatts extérieurs ont servi de support pour relancer des centrales espagnoles dans le sud de la péninsule, à l’heure où le réseau était à zéro.
Rabat entend désormais capitaliser sur cet épisode pour accélérer l’extension de ses capacités d’interconnexion. Une troisième liaison avec l’Espagne (700 MW) est à l’étude, tout comme un raccordement avec le Portugal pouvant mobiliser jusqu’à 735 millions d’euros d’investissement, et une connexion future avec la France.
Sila Atlantik : l’ambition d’un corridor transatlantique
Le projet le plus spectaculaire reste Sila Atlantik : un câble sous-marin de 4 800 km reliant le Maroc à l’Allemagne, pour une capacité de 15 GW d’énergies renouvelables et un coût estimé à 30 milliards de dollars. L’ampleur du chiffre donne la mesure de l’ambition : il s’agirait, si le projet aboutit, de l’interconnexion électrique la plus longue jamais construite.
Les porteurs du projet maintiennent un discours optimiste. La société allemande chargée de le développer affirme que celui-ci « progresse conformément à sa feuille de route technique, commerciale, réglementaire et financière », selon des informations relayées par l’Agence Ecofin en juillet 2026. Les autorités marocaines, de leur côté, conditionnent leur engagement à deux exigences non encore satisfaites : un accord intergouvernemental formellement soutenu par Berlin, et la garantie d’échanges électriques bidirectionnels. Sans ces garanties institutionnelles, le projet reste suspendu entre ambition technique et impasse diplomatique.
Le spectre Xlinks : quand les garanties font défaut
Le précédent du projet Xlinks, qui devait relier le Maroc au Royaume-Uni via un câble de 4 000 km, illustre concrètement les risques qui pèsent sur Sila Atlantik. En juin 2025, le gouvernement britannique a officiellement renoncé à soutenir ce projet dans une déclaration écrite au Parlement, le secrétaire d’État à l’Énergie Michael Shanks indiquant qu’il « n’est pas dans l’intérêt national du Royaume-Uni de poursuivre l’examen d’un soutien au projet ». Londres refusait d’accorder un contrat pour la différence sur 25 ans mécanisme garantissant un prix fixe à l’acheteur qu’il jugeait trop risqué, financièrement contraignant et insuffisamment aligné sur une stratégie de développement des capacités électriques domestiques.
Xlinks a retiré sa demande d’autorisation auprès des autorités britanniques peu après cette déclaration. Le potentiel renouvelable marocain n’était pourtant pas contesté. C’est bien la question des garanties institutionnelles et non la qualité du gisement qui a fait capoter le projet. Une leçon que Rabat a visiblement retenue en formulant des exigences symétriques pour Sila Atlantik.
L’Afrique du Nord, champ de concurrence des corridors électriques
Le Maroc n’est pas seul dans cette course à l’interconnexion avec l’Europe. Deux projets concurrents, ou complémentaires selon la perspective adoptée, se développent parallèlement en Méditerranée orientale.
Le projet ELMED vise à relier la Tunisie à l’Italie via un câble HVDC de 220 km et 600 MW. Financièrement sécurisé avec plus de 307 millions d’euros de subventions européennes CEF et un paquet Team Europe atteignant 472 millions d’euros le projet est en phase de construction active. Prysmian a été sélectionné pour la pose du câble sous-marin, Hitachi pour les stations de conversion. La mise en service est désormais attendue pour fin 2028.
Plus ambitieux encore, le projet GREGY entre l’Égypte et la Grèce prévoit un câble de 950 km pour 3 000 MW de capacité, pour un coût estimé à 3,57 milliards d’euros. En janvier 2026, la Commission européenne a accordé 9,56 millions d’euros pour financer les études de relevé du fond marin. La décision finale d’investissement est envisagée d’ici mai 2028, pour une mise en service vers 2031. L’ensemble du financement de construction reste à structurer.
Ces projets illustrent une tendance documentée notamment par l’IRENA dans son rapport d’avril 2024 sur la géopolitique de la transition énergétique : l’Afrique du Nord est en train de se positionner comme future source d’approvisionnement en électricité renouvelable pour l’Europe, avec une capacité de transmission projetée pouvant atteindre 24 GW selon certaines estimations.
Des ambitions d’exportation à équilibrer avec des besoins intérieurs croissants
La stratégie exportatrice du Maroc repose sur une base renouvelable réelle mais encore limitée. À fin 2025, selon les données de l’IRENA reprises par Le Matin, le pays dispose d’environ 2,45 GW d’éolien et 1,09 GW de solaire, pour un total renouvelable (hors pompage) d’environ 4,85 GW. La stratégie nationale fixe un objectif de 52 % de renouvelables dans la capacité installée à l’horizon 2030, soit une puissance cible d’environ 20 GW.
Or la demande intérieure croît à un rythme soutenu. Les projections fondées sur des travaux du ministère de l’Énergie anticipent un quadruplement de la demande électrique d’ici 2030 par rapport aux niveaux du début des années 2010, vers un ordre de grandeur de 120 à 133 TWh. Pour la période 2026-2030, la croissance annuelle de la demande est estimée à environ 2,8 % en rythme de croisière. Cette pression intérieure crée une tension structurelle avec les ambitions exportatrices : les gigawatts destinés à alimenter les câbles vers l’Europe ne serviront pas à couvrir la demande domestique.
Rabat a anticipé cette contrainte en distinguant dans sa planification les capacités renouvelables destinées au marché intérieur de celles affectées aux projets d’exportation explicitement exclus des bilans nationaux dans les documents de stratégie. L’hydrogène vert constitue un troisième pilier de cette équation énergétique : des mémorandums ont été signés avec l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Union européenne pour en développer la production et en exporter une partie vers les marchés européens, en lien avec les mécanismes REPowerEU et H2Global.
La géopolitique comme variable décisive
L’enjeu central de la stratégie marocaine n’est pas uniquement technique ni financier : il est diplomatique. La multiplication des projets d’interconnexion transforme Rabat en interlocuteur incontournable pour la sécurité énergétique européenne à condition que les partenaires européens acceptent de jouer le jeu des garanties institutionnelles que Rabat exige désormais systématiquement.
L’épisode du blackout ibérique a fourni au Maroc une démonstration grandeur nature de sa valeur ajoutée pour les réseaux européens. Sila Atlantik, ELMED, GREGY : ces projets ne sont pas seulement des équipements techniques, ce sont des instruments de recomposition des dépendances énergétiques entre l’Europe et son voisinage méridional. La question n’est plus de savoir si l’Afrique du Nord peut alimenter l’Europe en électricité renouvelable les ressources solaires et éoliennes ne font aucun doute. Elle est de savoir quels États sauront convertir ce potentiel en poids politique durable, et à quel prix.
Sources
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Agence Ecofin — Interconnexions électriques, l’Afrique du Nord se positionne en future batterie verte de l’Europe — Agence Ecofin, juillet 2026
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Projet ELMED — Site officiel — TERNA / STEG
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GREGY Interconnector — Fiche PMI Union européenne — Commission européenne / CINEA, décembre 2025
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Le360 — Coup de tonnerre pour le projet Xlinks : le gouvernement britannique refuse de faire jouer sa garantie — Le360, juin 2025
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Medias24 — Blackout en Europe : système électrique national — Medias24, mai 2025
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Le Matin — Énergies renouvelables : pourquoi les chiffres de l’IRENA diffèrent au Maroc — Le Matin / IRENA, 2026
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IEMed Policy Study n°34 — Renewable Energy and Electricity Interconnection Megaprojects in North Africa — Institut européen de la Méditerranée, juin 2024
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Connaissance des énergies — Étude prospective de la demande d’énergie au Maroc à l’horizon 2030 — Connaissance des énergies