ECO : 2027 approche, la Cédéao peut-elle enfin lever les obstacles à la monnaie unique ?

La rédaction

septembre 9, 2026

À moins d’un an de l’échéance officiellement retenue, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest maintient le cap sur le lancement de sa monnaie unique en 2027. Derrière cet affichage volontariste, les obstacles demeurent structurels : divergences macroéconomiques persistantes, pluralité monétaire ingérable et, désormais, un périmètre géopolitique fragilisé par le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger.

Un agenda confirmé, une ambition nuancée

Le 7 septembre 2026, la CEDEAO a tenu la 14e session de son Conseil de convergence, par visioconférence. La conclusion officielle : le lancement de l’ECO en 2027 reste « réalisable ». La session a examiné le rapport de la 68e réunion du Comité des gouverneurs des banques centrales, tenue trois jours plus tôt, et demandé la convocation sans délai d’une réunion du groupe de travail du président pour accélérer le processus. La tonalité est mobilisatrice. La prudence, elle, se loge dans les détails.

Car l’organisation n’a pas dit que tous ses membres lanceront l’ECO simultanément. Le sommet de Lungi du 19 juillet 2026 a entériné une mise en œuvre progressive : dans un premier temps, seuls les États satisfaisant aux critères de convergence macroéconomique participeraient à la monnaie commune. C’est un aveu implicite que l’unanimité n’est pas au rendez-vous et que l’histoire risque de se répéter.

Ce n’est pas la première fois que l’ECO approche d’une échéance sans se matérialiser. Depuis 2003, la CEDEAO a successivement annoncé des lancements pour 2005, 2009, 2015, puis 2020, chaque fois repoussés pour la même raison fondamentale : le non-respect des critères de convergence économiques et budgétaires par la majorité des États membres. Les conditions requises incluent un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, une inflation maîtrisée en deçà de 10 % et une dette publique soutenable.

Le mur des critères : une convergence encore à construire

Les chiffres sont sévères. Selon le rapport 2024 de l’Agence monétaire ouest-africaine (WAMA), seulement deux États membres satisfaisaient aux quatre critères primaires de convergence en 2024, contre un seul en 2023. Les projections pour 2025 tablaient sur quatre pays conformes une progression réelle, mais encore très loin d’une masse critique suffisante pour une monnaie régionale crédible.

Le Nigeria illustre à lui seul l’ampleur du défi. Première économie de la zone, il représente l’essentiel du PIB régional. Or son taux d’inflation atteignait environ 33 % en 2024, avant de reculer à 21 % en 2025, puis à environ 16 % au premier semestre 2026 toujours bien au-dessus du plafond de 10 % exigé par les critères ECO. La Banque centrale du Nigeria soutient le projet, mais dans le cadre d’une approche progressive et conditionnée par la convergence macroéconomique, sans endosser un lancement inconditionnel en 2027.

La pluralité monétaire qui caractérise l’espace CEDEAO complique encore la donne : franc CFA pour les huit pays de l’UEMOA, naira, cedi, dalasi, leone, dollar libérien et escudo cap-verdien coexistent dans les États non-UEMOA. Harmoniser des régimes si disparates en quelques mois supposerait un niveau de coordination institutionnelle sans précédent dans la région.

L’Alliance des États du Sahel, variable d’ajustement géopolitique

C’est ici que la recomposition géopolitique post-Alliance des États du Sahel (AES) entre pleinement dans l’équation monétaire. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO et formé leur propre confédération. Leur poids économique dans la zone est limité environ 8 % du PIB de la CEDEAO selon les estimations de la Banque mondiale, mais leur poids démographique est nettement plus conséquent, représentant environ 17 % de la population régionale. Surtout, leur départ pose une question d’architecture que personne n’a encore résolue.

Les trois pays restent membres de l’UEMOA et continuent d’utiliser le franc CFA. La BCEAO a rappelé que, selon la réforme actée en 2019, le franc CFA sera renommé ECO « lorsque les pays de l’UEMOA intégreront la nouvelle zone ECO de la CEDEAO ». Mais cette formule, pensée pour une UEMOA unie, ne dit rien du cas de pays simultanément membres de l’UEMOA et ex-membres de la CEDEAO. La future zone ECO hérite donc d’une incohérence institutionnelle majeure que ni Abuja ni Abidjan n’ont encore tranchée.

La Guinée complique elle aussi le tableau, mais différemment. Admise à rejoindre la Task Force présidentielle sur la monnaie unique, elle a réaffirmé dans le même mouvement son attachement au franc guinéen. Le président Mamadi Doumbouya a souligné l’importance de la monnaie nationale pour « la souveraineté économique du pays ». Signal d’une intégration consentie du bout des lèvres.

Une nouvelle gouvernance pour accélérer

Sur le plan institutionnel, la nomination du général Birame Diop à la tête de la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030 ouvre une nouvelle séquence. Sa rencontre avec le président Bassirou Diomaye Faye à Dakar le 27 août 2026 Faye assumant par ailleurs la présidence en exercice de l’organisation a permis de mettre le dossier ECO au premier rang des priorités. Cette double casquette sénégalaise, à la tête de la CEDEAO et au sein de l’UEMOA, pourrait servir d’interface entre les deux blocs monétaires, pour peu que la volonté politique se traduise en engagements contraignants.

C’est précisément là que le bât blesse depuis trois décennies. Le projet ECO est structurellement otage d’une tension entre souveraineté nationale et intégration régionale. Les États acceptent volontiers les déclarations d’intention lors des sommets, mais résistent à céder la maîtrise de leur politique monétaire et donc de leur taux de change, de leur gestion de la dette, de leur réponse aux chocs asymétriques.

2027 : date ou cap ?

Une mise en œuvre progressive, réservée aux États conformes, serait techniquement réalisable si deux ou trois économies dont le Nigeria parvenaient à respecter les critères d’ici la fin de l’année. Ce scénario limité aurait au moins le mérite d’exister. Mais une monnaie commune à deux ou trois États ne constitue pas une intégration monétaire régionale : elle crée un noyau dur, avec le risque de figer durablement une zone à deux vitesses.

L’histoire de l’ECO est celle d’un projet perpétuellement reporté pour des raisons réelles les économies ouest-africaines sont structurellement différentes, cycliquement désynchronisées et politiquement fragiles. Les progrès depuis 2020 sont réels mais insuffisants. Le consensus de Lungi autour d’une entrée progressive est une adaptation pragmatique. Il peut aussi devenir le dernier verrou avant un nouveau report.

La vraie question que l’échéance de 2027 pose aux décideurs de la région n’est pas technique : c’est de savoir si les États sont prêts à subordonner une partie de leur souveraineté monétaire à un projet collectif, alors même que certains de leurs voisins ont choisi la voie inverse celle de la rupture assumée avec les cadres régionaux hérités.


Sources