Zone CFA : pourquoi les investisseurs boudent encore la dette locale

La rédaction

août 18, 2026

La dette en monnaie locale africaine connaît un regain d’intérêt remarquable depuis le début de l’année, affichant un rendement total de 5,5 %, bien au-dessus des 3,2 % enregistrés pour l’ensemble des marchés émergents suivis par Bloomberg. Pourtant, les pays de la zone CFA restent à l’écart de cette dynamique. Derrière ce paradoxe apparent, plusieurs verrous structurels persistent, que ni la hausse des rendements ni la stabilité du franc n’ont suffi à lever.

Un marché qui monte, sans la zone franc

Le mouvement est net. Comme le relève Jeune Afrique, les obligations souveraines en monnaie locale africaine ont généré un rendement total de 5,5 % depuis le début de l’année, portées par la combinaison d’un appétit retrouvé pour le risque émergent et de devises locales bon marché. La Zambie illustre l’ampleur du phénomène avec un rendement de 34,6 % en dollars, performance liée autant à l’appréciation du kwacha qu’aux taux élevés servis sur les titres souverains.

Le Kenya offre un autre exemple de la mécanique à l’œuvre. En 2023-2024, Nairobi a attiré les investisseurs étrangers en servant des rendements exceptionnellement élevés sur ses obligations, dans un contexte où le shilling se dépréciait fortement. Les rendements de ses eurobonds ont oscillé entre 13 % et 21 % sur le marché secondaire au printemps 2023, selon les tensions du moment. Le risque de change, perçu comme une opportunité par les investisseurs les plus aguerris, a paradoxalement fonctionné comme aimant.

Les pays de l’UEMOA et de la Cemac, eux, n’ont pas accès à ce levier. C’est là que réside le premier nœud du problème.

L’arrimage à l’euro : stabilité nominale, contrainte réelle

Le franc CFA est arrimé à l’euro à parité fixe depuis 1999. Cet ancrage garantit une stabilité du taux de change que peu de monnaies africaines peuvent revendiquer. Pour un investisseur européen ou américain, le risque de change sur la dette CFA est théoriquement nul ou quasi inexistant, la dévaluation discrétionnaire est exclue par construction.

Mais cette même stabilité prive la zone d’un attrait que d’autres marchés africains offrent : le gain de change. Quand le kwacha zambien ou le shilling kenyan se réapprécient après une phase de correction, l’investisseur étranger empoche une double performance, rendement obligataire plus gain de change. Dans la zone CFA, cette mécanique n’existe pas. L’investisseur reçoit le coupon, rien de plus.

Par ailleurs, selon les principes de fonctionnement de la coopération monétaire, la parité fixe contraint la BCEAO dans son autonomie monétaire : conformément au triangle d’incompatibilités de Mundell, elle ne peut durablement dévier de l’orientation de la Banque centrale européenne sans fragiliser l’ancrage. En pratique, les taux directeurs de Dakar suivent une logique de défense du régime de change autant que de pilotage domestique de l’inflation. La BCEAO a maintenu son taux directeur principal à 3,50 % tout au long de 2024, avant de l’abaisser de vingt-cinq points de base en juin 2025 à 3,25 %. La BEAC, de son côté, maintient son principal taux d’appel d’offres à 5,00 %, sans modification récente visible.

Des rendements en monnaie locale insuffisamment rémunérateurs

Le deuxième verrou tient au niveau des rendements obligataires UEMOA sur le marché secondaire. Ces rendements, stables autour de 7,3 % en 2024 selon les données compilées par la Banque de France dans son rapport sur les coopérations monétaires Afrique-France, peuvent paraître attrayants en valeur absolue. Mais rapportés au profil de risque global perçu, liquidité limitée, concentration sectorielle des détenteurs, risque politique dans plusieurs États membres, la prime offerte reste jugée insuffisante par les gérants internationaux.

La structure du marché elle-même limite l’appétit des non-résidents. Les données de l’Agence Ecofin sur les tendances 2024 montrent une hétérogénéité frappante entre États membres : au Bénin, les résidents couvrent près de 80 % des émissions ; en Côte d’Ivoire et au Sénégal, la domination locale est également marquée. À l’inverse, au Niger et en Guinée-Bissau, la part des non-résidents dépasse les deux tiers, mais ces marchés restent marginaux en volume.

Cette concentration de la base d’investisseurs auprès des banques régionales pose un problème structurel identifié par la BCEAO elle-même : les taux de sortie sur les titres publics restent élevés, en partie parce que les investisseurs appliquent une prime de risque additionnelle liée à la forte exposition des banques au risque souverain. L’encours global des titres publics UEMOA a pourtant progressé de manière significative, passant de 24 772 milliards de francs CFA à fin juin 2024 à environ 30 006 milliards à fin juin 2025 selon les estimations de la BCEAO, mais cette croissance est absorbée presque exclusivement par les acteurs domestiques.

La notation souveraine, obstacle invisible

Le troisième frein est celui de la notation. Pour les gérants institutionnels soumis à des contraintes réglementaires sur la qualité des actifs, le spectre des notes souveraines dans l’UEMOA dresse un tableau contrasté. La Côte d’Ivoire, premier émetteur de la zone, est notée Ba2 par Moody’s et BB par S&P, territoire spéculatif, mais encore accessible à de nombreux fonds. Le Sénégal pointe à Ba3 chez Moody’s, le Bénin à B1, le Togo à B3. Le Mali et le Niger sont relégués en Caa2, catégorie hautement spéculative qui exclut de facto la plupart des investisseurs institutionnels internationaux.

Dans ce contexte, la mise en commun du marché par l’UEMOA via la plateforme Umoa-Titres ne suffit pas à effacer les différentiels de risque pays. Un investisseur qui souhaite s’exposer à la zone doit naviguer entre des émetteurs aux profils très disparates, sans la diversification naturelle qu’offrent des marchés plus liquides et plus profonds.

Ce qui changerait la donne

Trois leviers pourraient modifier l’équation à moyen terme.

Le premier est la liquidité du marché secondaire. Aujourd’hui, les obligations UEMOA s’échangent peu une fois émises, ce qui dissuade les investisseurs qui souhaitent pouvoir sortir de leurs positions. Un développement du marché secondaire, via des teneurs de marché agréés, une standardisation accrue des titres, ou des mécanismes de rachat, réduirait la prime d’illiquidité actuellement intégrée dans les exigences de rendement.

Le deuxième levier est l’amélioration de la transparence budgétaire. Plusieurs États membres de l’UEMOA font face à des incertitudes sur leurs chiffres de déficit et d’endettement réel. Le Sénégal en a fait l’expérience douloureuse en 2024, lorsque la révision à la hausse des données de déficit par le nouveau gouvernement a suscité des interrogations des bailleurs. Ce type d’épisode renforce la prime d’opacité que les marchés appliquent à l’ensemble de la région.

Le troisième tient à la politique monétaire. La légère baisse du taux directeur de la BCEAO en juin 2025 va dans le sens d’un assouplissement des conditions de financement. Mais tant que les taux réels restent positifs et que la marge de manœuvre monétaire est contrainte par l’arrimage à l’euro, l’incitation à prendre du risque sur la dette CFA restera inférieure à celle que procurent des marchés en change flottant.

Un paradoxe durable ?

La zone CFA dispose d’un actif que la plupart des marchés africains n’ont pas : la stabilité monétaire. Cette stabilité devrait logiquement réduire la prime de risque exigée par les investisseurs. Mais dans un cycle où la performance obligataire est tirée par les gains de change et les rendements élevés en monnaie faible, cet avantage comparatif devient un désavantage relatif. Le marché récompense ceux qui prennent du risque de change, et la zone franc, par construction, ne peut pas offrir ce jeu.

La question de fond reste ouverte : les réformes de marché, liquidité, notation, transparence, suffiraient-elles à compenser ce désavantage structurel ? Ou faudra-t-il attendre un retournement de cycle mondial, favorable cette fois à la stabilité plutôt qu’à la volatilité, pour que la dette CFA retrouve sa place dans les portefeuilles internationaux ?

Sources