Sénégal : les garanties multilatérales peuvent-elles remplacer un accord avec le FMI ?

La rédaction

juin 18, 2026

La visite d’une équipe du FMI à Dakar entamée le 16 juin 2025 n’a débouché sur aucun accord, confirmant l’enlisement des négociations entre le Sénégal et son principal bailleur institutionnel. Pendant ce temps, Dakar explore une voie alternative : obtenir des garanties auprès de banques multilatérales de développement pour accéder à des financements moins coûteux sans passer par la conditionnalité du Fonds. Une option séduisante sur le papier, mais que les analystes jugent fragile.

Une crise de confiance aux racines comptables

Tout remonte à 2024, quand la nouvelle administration du président Bassirou Diomaye Faye a révélé que le gouvernement précédent avait systématiquement sous-déclaré la dette publique. L’ampleur du choc a surpris jusqu’aux institutions de Bretton Woods : selon S&P Global Ratings, la dette non déclarée s’élevait à environ 13 milliards de dollars en juillet 2024, soit un quart du PIB national estimé à 40 milliards de dollars. Le FMI a depuis révisé le stock de dette du Sénégal de 74,4 % à 111 % du PIB fin 2023, puis à 118,8 % fin 2024.

La conséquence directe a été le gel du programme de prêt de 1,8 milliard de dollars que le Fonds venait d’engager. Les agences de notation ont suivi avec une sévérité inhabituelle : S&P a dégradé le Sénégal jusqu’à CCC+ avec perspective négative, tandis que Moody’s l’a abaissé à Caa1 avec perspective négative en octobre 2025 — deux niveaux qui signalent un risque de défaut jugé élevé par les marchés.

Ce décrochage des notations a fermé l’accès aux marchés internationaux de capitaux. Pour assurer sa liquidité, Dakar reconduit depuis lors des emprunts à court terme sur le marché régional UEMOA, à des taux qui oscillent autour de 6 à 7 % pour les maturités à partir de trois ans. Sur les neuf premiers mois de 2025, le Sénégal a levé plus de 2 700 milliards de francs CFA sur ce marché régional, selon les données agrégées d’UMOA-Titres. Une béquille onéreuse et, surtout, structurellement insuffisante.

La piste des garanties multilatérales : logique et limites

Face à ce blocage, le gouvernement sénégalais explore une alternative : solliciter des garanties partielles auprès d’institutions comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement (BAD), afin d’améliorer son profil de crédit et d’accéder à des financements commerciaux moins coûteux sans passer par un programme FMI. Kathryn Exum, analyste chez Gramercy, résume ainsi la stratégie de Dakar : « Il souhaiterait obtenir ces garanties dans le cadre de l’enveloppe de financement. »

Le mécanisme est théoriquement bien rodé. Une garantie partielle de risque de la Banque mondiale fonctionne comme suit : l’institution multilatérale s’engage à couvrir une fraction des paiements d’intérêt et/ou de principal d’une émission obligataire. Adossée à la note AAA de la Banque mondiale, cette garantie réduit la perte attendue pour les investisseurs, comprime le spread exigé sur le titre souverain et ouvre l’accès à des maturités plus longues. L’État bénéficiaire doit en contrepartie fournir une contre-garantie souveraine. La BAD applique une logique similaire, notamment dans des opérations de mobilisation de financement de marché en Afrique subsaharienne.

Ces instruments existent et ont déjà été déployés sur le continent. L’Égypte, par exemple, a utilisé la Société financière africaine comme re-garant pour accéder au marché des samurai bonds japonais dans un contexte de financement difficile. Mais le précédent le plus cité dans les discussions sur la restructuration souveraine africaine — le Ghana en 2023 — est instructif par sa différence : Accra n’a pas eu recours à des garanties multilatérales nouvelles comme instrument central de sortie de crise. Le cœur du dispositif ghanéen a été le programme FMI de 3 milliards de dollars au titre de la Facilité élargie de crédit, combiné au Cadre commun du G20 pour la coordination des créanciers. Les institutions multilatérales ont joué un rôle de financeurs concessionnels et de signataires de confiance, pas de garants d’émissions commerciales.

Des analystes sceptiques sur la soutenabilité de la piste alternative

C’est précisément ce parallèle manquant qui fragilise la stratégie sénégalaise aux yeux des investisseurs. Elina Theodorakopoulou, analyste chez Manulife Investment Management, ne cache pas son pessimisme : « Ils ont tenté de maintenir leur pays à flot en renouvelant leur dette, mais la question est désormais de savoir quand, et non plus si. » Chez Gramercy comme chez William Blair, plusieurs gestionnaires d’actifs internationaux ont désormais inscrit le défaut sénégalais dans leur scénario de base.

Kathryn Exum identifie le problème de fond : « Le gouvernement semble toujours s’orienter vers une approche de navigation à vue. » Cette absence de cadre cohérent inquiète les investisseurs autant que les chiffres eux-mêmes. Car les garanties multilatérales ne sont pas neutres : elles nécessitent que l’institution prêteuse soit elle-même convaincue de la soutenabilité à terme de la dette du pays bénéficiaire. Or la Banque mondiale a certes approuvé le 24 juin 2025 un financement concessionnel de 115 millions de dollars pour soutenir les réformes de gestion des finances publiques sénégalaises — mais sous forme de prêt IDA conditionné à des réformes de transparence, pas sous forme de garantie sur de nouveaux emprunts commerciaux. Aucun document public ne fait état, à cette date, d’un mécanisme de garantie explicitement destiné à refinancer la dette souveraine.

Le verrou est aussi structurel : pour qu’une garantie partielle soit crédible aux yeux des marchés, elle doit s’inscrire dans un contexte de réformes macroéconomiques validées par un tiers de référence. Ce tiers, c’est précisément le FMI. Yvette Babb, analyste chez William Blair, pose l’équation dans toute sa clarté : « Ces sources de financement ne sont pas infinies, et un retour à un financement concessionnel lié à un programme du FMI est inévitable. »

Le limogeage de Sonko n’a pas suffi à relancer les négociations

La dimension politique du blocage ne doit pas être sous-estimée. L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, qui avait publiquement qualifié un défaut de « déshonneur » et s’opposait frontalement à toute restructuration, a été limogé par le président Faye. Ce signal politique était censé ouvrir la voie à des discussions plus pragmatiques avec le FMI. Il n’a pas produit l’effet escompté.

Les négociations restent dans l’impasse pour des raisons qui dépassent les personnalités : l’ampleur des données manquantes — notamment les passifs non divulgués des entreprises publiques et les arriérés de paiement — rend difficile la construction d’une analyse de viabilité de la dette suffisamment robuste pour qu’un programme FMI soit soumis au Conseil d’administration. Cinq mesures correctives ont été recommandées par le Fonds — centralisation de la gestion de la dette, base de données unifiée, compte unique du Trésor — mais leur mise en œuvre prend du temps.

Le Sénégal n’est pas seul dans cette situation au sein de l’UEMOA. Le FMI a documenté que les opérations extrabudgétaires ont ajouté environ 13 points de PIB à la dette agrégée de l’Union entre 2013 et 2021. Mais l’ampleur de la révision sénégalaise — près de 37 points de PIB en une seule correction — est sans équivalent récent dans la zone, ce qui place Dakar dans une catégorie à part pour ses partenaires financiers.

Entre l’attente et l’inévitable

La situation du Sénégal illustre une contradiction structurelle des marchés souverains africains : les instruments conçus pour faciliter l’accès au financement — garanties multilatérales, émissions en devise régionale — supposent une crédibilité institutionnelle minimale que précisément la crise de la dette a entamée. Sans programme FMI pour ancrer les projections macroéconomiques, sans audit complet des passifs, la garantie partielle reste un outil sans mode d’emploi praticable.

La question qui se pose désormais aux décideurs de Dakar comme aux investisseurs exposés n’est pas de choisir entre la voie multilatérale et le marché : c’est de déterminer dans quel ordre reconstruire la crédibilité perdue. Peut-on obtenir des garanties suffisamment solides pour financer une transition vers un accord FMI, ou faut-il d’abord l’accord pour rendre les garanties opératoires ? La réponse conditionnera non seulement l’avenir de la dette sénégalaise, mais servira de précédent pour d’autres États de la région confrontés aux mêmes tensions entre transparence budgétaire et accès au financement international.


Sources