Taxe mobile money au Sénégal : entre impératif budgétaire et bombe à retardement pour l’inclusion financière

La rédaction

juin 21, 2026

Le gouvernement sénégalais a adopté en commission, à l’automne 2025, une loi instaurant une taxe sur les transactions de mobile money — 0,5 % sur les transferts, 1 % sur les paiements marchands. Une décision qui soulève une contradiction profonde : l’instrument fiscal ciblé est précisément celui sur lequel repose l’accès aux services financiers de la majorité de la population que le Plan de redressement économique et social (PRES) 2025–2028 prétend protéger.

Un secteur devenu colonne vertébrale de l’économie populaire

Le mobile money n’est plus un service de niche au Sénégal. Plus de 90 % des adultes y ont recours, selon plusieurs sources concordantes, dans un pays où le taux de bancarisation stricte plafonnait à 23–24 % en 2024. L’inclusion financière élargie — microfinance et monnaie électronique incluses — atteignait, elle, environ 80 % à fin 2023. C’est donc le mobile money, et non le compte bancaire, qui constitue l’infrastructure financière réelle des ménages sénégalais.

Les volumes en jeu sont considérables. Financial Afrik et Forbes Afrique convergent sur un volume de transactions atteignant 15 300 milliards de FCFA en 2025, dans un secteur dont la valeur a été multipliée par 3,3 entre 2019 et 2023, selon la GSMA. Le Sénégal représentait 22,7 % du volume total des transactions en monnaie électronique de l’UEMOA en 2023, et 24,1 % en 2024.

C’est dans ce contexte que le ministre des Finances Cheikh Diba a défendu la mesure devant la Commission des finances de l’Assemblée nationale, invoquant la justice fiscale : tous les secteurs en expansion doivent contribuer à l’effort national. L’objectif affiché est de mobiliser environ 230 milliards de FCFA sur trois ans grâce à cette seule taxe, dans le cadre d’un plan visant à dégager 703,6 milliards de FCFA de recettes fiscales supplémentaires pour la seule année 2026.

Les contre-exemples africains : une leçon ignorée ?

Le problème est que l’expérience africaine fournit, sur ce point précis, un bilan accablant. La Tanzanie a introduit en juillet 2021 une taxe de 1 % sur les volumes de transactions de mobile money. Résultat : une chute de 38 % des transactions de personne à personne et une contraction de l’assiette fiscale du secteur de plus de 20 % en deux ans — l’État a taxé davantage pour percevoir moins.

L’Ouganda offre un précédent encore plus saisissant. La taxe de 1 % instaurée en juillet 2018 a provoqué une chute de 60 % des volumes de transactions. Les autorités ont été contraintes de la ramener à 0,5 % sur les seuls retraits, mais le volume global restait en recul de 25 % deux ans après son introduction. Au Kenya, c’est la pression de la rue qui a contraint le président William Ruto à renoncer à une hausse similaire prévue dans la loi de finances 2024, après des manifestations d’une rare intensité.

Ces dynamiques ne sont pas anecdotiques. Un document de travail du FMI publié en 2025, s’appuyant sur les cas du Cameroun et de la République centrafricaine, conclut que les taxes sur les transactions de mobile money sont « inefficaces et régressives » et « compromettent l’inclusion financière ». Dans ces deux pays, la valeur mensuelle des transactions taxées a chuté de 36 à 47 % après l’introduction de la taxe. L’institution de Bretton Woods recommande explicitement d’éviter les prélèvements sectoriels ad valorem sur les flux de mobile money, au profit d’une fiscalité neutre portant sur les bénéfices des opérateurs.

Les populations les plus vulnérables en première ligne

Au Sénégal, les effets distributifs d’une telle taxe ne sont pas abstraits. Parmi les femmes financièrement incluses dans le pays, 59 % ne disposent que d’un compte de mobile money, sans aucun autre accès au système financier formel. Ce sont les mêmes femmes — commerçantes de marchés, détaillantes urbaines et rurales — qui utilisent le mobile money pour encaisser leurs recettes, transférer de l’argent à leur famille et régler leurs fournisseurs.

Toute hausse des coûts de transaction affecte mécaniquement ces catégories de façon disproportionnée : les montants unitaires qu’elles brassent sont faibles, et leur marge de manœuvre budgétaire l’est tout autant. Les étudiants bénéficiaires de bourses et les ménages ruraux dépendants des transferts de migrants sont dans une situation identique. Or ces populations forment précisément le cœur de cible des politiques d’inclusion prévues par le PRES 2025–2028.

La BCEAO, sans se prononcer formellement contre la taxe — dont la légitimité relève de la souveraineté fiscale des États membres —, défend dans ses documents de politique publique des « politiques fiscales souples » pour les paiements numériques. Son rapport annuel 2024 sur les services financiers numériques met en avant la monnaie électronique comme « pierre angulaire de l’inclusion financière » dans l’UEMOA, un positionnement difficilement compatible avec l’approbation d’une taxation pénalisante sur ces transactions.

Un rendement surestimé, un risque systémique sous-estimé

La logique gouvernementale suppose une élasticité quasi nulle de la demande : les Sénégalais continueraient à utiliser le mobile money dans les mêmes proportions, quel que soit le coût. Les données africaines comparées suggèrent l’inverse. Si les volumes se contractent de façon significative — comme en Tanzanie ou en Ouganda —, les 230 milliards de FCFA espérés sur trois ans pourraient ne jamais se matérialiser, pendant que les comportements de substitution (retour au cash, circuits informels) effaceraient une partie des gains d’inclusion financière durement acquis depuis une décennie.

L’Association sénégalaise des Établissements de Paiement et des Émetteurs de Monnaie électronique (ASEPAME) avait proposé une alternative : taxer le chiffre d’affaires des opérateurs à 2,5 %, ce qui, selon le ministre lui-même, ne rapporterait que 5,25 milliards de FCFA — très en deçà des objectifs. Le débat sur l’architecture de la taxe révèle ainsi une vraie tension de conception : plus la mesure est productive fiscalement, plus elle est susceptible d’être régressive et contre-productive à long terme.

La question qui se pose désormais aux décideurs sénégalais, aux régulateurs de l’UEMOA et aux partenaires financiers n’est pas tant de savoir si le secteur numérique doit contribuer à l’effort fiscal — il le doit —, mais de déterminer par quel mécanisme, à quel niveau d’assiette et avec quelles protections pour les usagers les plus vulnérables. Les exemples tanzanien et ougandais ont démontré qu’une taxe mal calibrée peut transformer une vache à lait potentielle en déficit d’inclusion financière durable. Le Sénégal dispose encore d’une fenêtre pour corriger le tir avant la promulgation définitive du texte.

Sources