Alliance des États du Sahel : derrière le front uni, les fissures de l’intérêt national

La rédaction

juin 23, 2026

Le virage diplomatique amorcé par le général Abdourahamane Tiani met à l’épreuve la cohésion de l’Alliance des États du Sahel. Alors que Niamey semblait avoir fait de ce bloc tripartite le pilier central de sa politique régionale, la pression sécuritaire contraint la junte nigérienne à des réévaluations qui risquent de froisser Bamako et Ouagadougou. L’Alliance des États du Sahel, forgée dans la rhétorique anti-française et l’urgence sécuritaire, résiste-t-elle à l’épreuve des intérêts nationaux divergents ?

Un édifice institutionnel récent, une cohésion encore fragile

L’AES repose sur des fondements juridiques construits à grande vitesse. La Charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023 par le Burkina Faso, le Mali et le Niger, instaure un pacte de défense mutuelle : toute atteinte à la souveraineté de l’un des membres est réputée agression contre les autres. En juillet 2024, les trois chefs de junte franchissent un pas supplémentaire à Niamey en adoptant le Traité portant création de la Confédération des États du Sahel, accompagné du Règlement intérieur du Collège des chefs d’État.

Cet édifice confédéral est impressionnant sur le papier. Il l’est moins dans la réalité opérationnelle. Les analyses de l’Institut d’études de sécurité et de plusieurs think tanks spécialisés s’accordent pour décrire une organisation encore essentiellement intergouvernementale, dépourvue d’appareil administratif commun robuste et de mécanismes juridictionnels contraignants. La cohésion politique des trois régimes — portée par une rhétorique partagée contre Paris et les anciens cadres régionaux — a jusqu’ici compensé la faiblesse institutionnelle. Mais cette rhétorique commune suffit-elle quand les intérêts nationaux divergent ?

Le pragmatisme de Tiani, symptôme d’une géométrie variable

C’est précisément cette question que pose le virage nigérien. Selon Jeune Afrique, Tiani amorce « le temps du pragmatisme » après près de deux ans d’alignement quasi systématique sur les positions de l’AES. Ce réajustement est en grande partie dicté par une situation sécuritaire qui se dégrade. L’aéroport international Diori Hamani de Niamey a été la cible de deux attaques successives en 2026 — la première revendiquée par l’État islamique au Sahel en janvier, la seconde par le JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda, en juin —, illustrant la persistance et la diversification de la menace djihadiste aux portes de la capitale.

Face à cette pression, Niamey cherche à élargir son réseau diplomatique au-delà du strict cercle AES. Des contacts avec Lomé — où Faure Gnassingbé joue depuis 2024 le rôle de facilitateur entre l’AES et la CEDEAO — témoignent d’une volonté d’exploration de canaux alternatifs. Cette ouverture pragmatique heurte nécessairement la logique de bloc que les juntes malienne et burkinabè ont érigée en principe politique fondateur.

Ce que les sources disponibles ne documentent pas encore, c’est un désaccord public explicite entre Niamey, Bamako et Ouagadougou. Depuis la création de l’AES, les trois capitales ont soigneusement préservé les apparences d’une coordination sans faille : retrait conjoint de la CEDEAO en janvier 2024, départ coordonné de l’Organisation internationale de la Francophonie en mars 2025, prises de position communes dans les enceintes multilatérales. Mais le fait même que Tiani s’autorise un infléchissement unilatéral signale que le Collège des chefs d’État, organe suprême de la Confédération, fonctionne davantage comme une instance de validation ex post que comme un forum de décision collective réelle.

Une alliance structurée sur un adversaire commun, non sur des intérêts convergents

L’histoire des alliances africaines à rhétorique antioccidentale offre un miroir instructif. Le G5 Sahel, construit autour d’une menace commune et d’un partenariat avec Paris, s’est fissuré dès lors que le Mali a jugé que ses intérêts souverains n’y trouvaient plus leur compte — avant de quitter l’organisation en 2022. L’AES a précisément émergé de ce constat d’échec. Mais elle reproduit, sous une autre polarité idéologique, la même tension structurelle : une alliance cimentée par un adversaire commun — la France, la CEDEAO, l’Occident — plutôt que par des intérêts économiques et sécuritaires réellement convergents.

Les asymétries sont profondes. Le Niger dispose de ressources en uranium dont la valorisation internationale suppose des canaux diplomatiques que l’isolement pur ne peut offrir. Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré, confronté à une situation humanitaire catastrophique dans le Nord et l’Est du pays, a des priorités sécuritaires immédiates différentes de celles d’Assimi Goïta au Mali. Les données ACLED pour la période septembre 2024 – mai 2025 recensent 269 incidents et 977 décès au Niger, en baisse de 19 % par rapport à la même période précédente selon les données compilées par la Fondation suisse pour la protection des réfugiés, mais avec une intensification ciblée dans la région de Tillabéri. Cette géographie de la violence ne se superpose pas exactement aux priorités stratégiques de Bamako ou d’Ouagadougou.

La rhétorique antifrançaise comme ciment de substitution

Ce qui demeure stable dans la posture de Tiani, c’est la désignation de la France comme adversaire de référence. Quelle que soit l’ampleur du virage pragmatique, la rhétorique antifrançaise reste un marqueur identitaire que la junte nigérienne ne saurait abandonner sans perdre une part de sa légitimité interne. Ce faisant, Niamey maintient le trait d’union idéologique avec ses partenaires sahéliens, tout en se réservant une marge de manœuvre opérationnelle que la logique de bloc rendrait autrement impossible.

C’est précisément cette schizophrénie — rhétorique commune, pratiques divergentes — qui caractérise la phase actuelle de l’AES. La Confédération des États du Sahel dispose d’une architecture juridique, d’un Collège des chefs d’État et d’ambitions qui vont jusqu’à une monnaie commune envisagée sous le nom de « sahel ». Elle ne dispose pas encore des instruments d’une solidarité opérationnelle éprouvée face aux crises internes de chaque membre.

La question n’est pas de savoir si l’Alliance des États du Sahel va imploser — rien ne l’indique à court terme. Elle est de savoir si cette alliance peut franchir le seuil qui sépare un front rhétorique commun d’une véritable architecture de gouvernance partagée, capable d’absorber les contradictions que le pragmatisme nigérien vient de mettre au jour.


Sources