Le 4 août 2026, le Trésor public ivoirien a levé 53,181 milliards de FCFA sur le marché de l’UMOA via un bon assimilable du Trésor à 364 jours. Une opération routinière en apparence, mais qui s’inscrit dans un équilibre bien plus complexe : celui d’un État qui doit arbitrer en permanence entre la profondeur du marché régional et les capacités, plus coûteuses mais plus volumineuses, des marchés internationaux. Décryptage d’une stratégie de dette souveraine en mutation.
Un instrument régional au cœur du financement courant
Les bons assimilables du Trésor à 364 jours constituent le principal outil de gestion de trésorerie à court terme des États membres de l’UMOA. Pour la Côte d’Ivoire, premier émetteur de la zone, ces adjudications sont quasi hebdomadaires. Les données des comptes rendus UMOA-Titres pour 2025-2026 placent les rendements moyens pondérés des BAT ivoiriens à 364 jours dans une fourchette de 6,7 % à 7,3 %, avec une concentration autour de 7,0-7,2 % selon les sessions. Ces niveaux reflètent la liquidité relative du marché régional et la position de premier émetteur souverain qu’occupe Abidjan dans la zone.
La dette intérieure ivoirienne est, pour l’essentiel, portée par ce marché régional. Selon les données consolidées de la Direction générale des Financements et de MADIS Invest, l’encours de dette intérieure fin 2024 atteignait 11 457,7 milliards de FCFA, dont environ 90 % sous forme d’obligations et de bons du Trésor émis par adjudication ou syndication sur le marché UMOA. Les banques commerciales locales en détiennent près de 68,7 %, ce qui souligne à la fois la profondeur de ce marché et sa concentration.
Les eurobonds : un levier international à coût contenu, mais sélectif
Face à ce socle régional, les émissions obligataires internationales jouent un rôle différent dans la stratégie d’Abidjan : elles servent essentiellement à financer les besoins de longue maturité et à gérer activement le profil d’endettement. Entre 2024 et 2025, la Côte d’Ivoire a réalisé deux opérations majeures sur les marchés internationaux.
En janvier 2024, un double eurobond en dollars a permis de lever 2,6 milliards USD, avec un taux moyen de 6,61 %. L’opération comprenait une tranche ESG de 1,1 milliard USD à neuf ans, à un coupon de 6,30 % après swap. Puis, le 25 mars 2025, l’État a levé 1,75 milliard USD à un taux de 6,45 %, maturité finale à onze ans (échéance 2036), soit 15 points de base en dessous du taux de la précédente émission. Cette opération a permis de reprofile partiellement des eurobonds existants à échéance 2028 et 2032. Le même mois, une émission en FCFA de 220 milliards, à destination d’investisseurs internationaux mais libellée en monnaie locale — avec service en euros — a complété le dispositif.
La comparaison des coûts est instructive. Sur le marché UMOA à 364 jours, les taux oscillent entre 6,7 % et 7,3 % pour des maturités inférieures à un an. Les eurobonds, eux, se concluent autour de 6,45-6,61 % pour des maturités de huit à douze ans. L’écart nominal est limité, mais la structure est fondamentalement différente : le marché régional fournit des ressources en FCFA sans risque de change, sur des durées courtes générant un service fréquent ; les eurobonds apportent des volumes importants en devises, sur des horizons longs, avec un risque de change intégral et une exposition aux conditions des marchés globaux.
Une structure de dette encore majoritairement extérieure
La combinaison de ces deux canaux produit une structure d’endettement qui reste, à fin 2025, majoritairement externe. Selon les projections du FMI et les données ivoiriennes compilées par le Trésor français, la dette publique totale avoisine 58 % du PIB en 2025, dont environ 63-64 % de composante extérieure et 36-37 % de dette intérieure. Au sein de la dette extérieure, les eurobonds et titres internationaux représentent environ 32 % de l’encours externe, soit environ 6 360 milliards de FCFA selon le bulletin statistique du premier trimestre 2025 de la Direction générale des Financements. Les institutions multilatérales en constituent une part comparable (6 155 milliards de FCFA).
Ce profil contraste avec l’objectif affiché de la stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2022-2026, qui vise 55 % de financement intérieur pour les nouveaux flux. L’inertie des stocks fait que l’encours total reste dominé par l’extérieur, même si les flux annuels commencent à rééquilibrer graduellement la composition. La stratégie 2025-2029, publiée par la Direction générale du Budget et des Finances, confirme cette ambition de diversification vers davantage de financement régional, sans toutefois y ériger un principe d’exclusivité.
Le cadre UEMOA : discipline budgétaire et tensions de liquidité
L’arbitrage entre les deux canaux se joue aussi dans le cadre contraignant du Pacte de convergence de l’UEMOA. La Côte d’Ivoire respecte actuellement les deux critères clés : un déficit budgétaire ciblé et réalisé à 3,0 % du PIB en 2025, exactement au seuil communautaire, et un ratio de dette entre 56,8 % et 58,1 % du PIB selon les estimations gouvernementales et FMI, bien en dessous du plafond de 70 %. Cette conformité aux critères de convergence constitue un argument de crédibilité important pour les opérations sur les deux marchés.
Mais le marché régional n’est pas sans tensions. Dans son rapport sur les politiques communes de l’UEMOA publié en septembre 2024, le FMI alerte sur la détérioration de la liquidité bancaire dans la zone, aggravée par le fait que les marchés secondaires des titres publics « ne sont pas très actifs », compliquant la gestion des chocs de liquidité. Cette observation est corroborée par la dynamique régionale : au premier semestre 2025, les émissions obligataires de l’UEMOA ont bondi de 84,3 % selon l’Agence Ecofin, sous l’effet notamment de la forte montée en charge du Sénégal, dont les émissions régionales ont progressé de 267 % sur un an. Ce contexte de concurrence accrue entre émetteurs pourrait, à terme, peser sur les conditions auxquelles la Côte d’Ivoire lève ses ressources domestiques.
Le cas du Sénégal : un miroir instructif
L’expérience sénégalaise sur 2022-2025 éclaire les contraintes de cet arbitrage. Après avoir saisit une fenêtre pour revenir brièvement sur les eurobonds en 2024 (environ 450 milliards de FCFA levés), le Sénégal a été contraint de se replier massivement sur le marché régional suite à la révision à la hausse de son déficit. Il est désormais le principal ou le deuxième émetteur de titres publics dans la zone selon les périodes, absorbant une part croissante de la liquidité régionale. Cette trajectoire illustre un risque systémique : lorsqu’un grand émetteur perd l’accès aux marchés internationaux, le report sur le marché UMOA peut y créer des déséquilibres et renchérir le financement pour les autres États membres, dont la Côte d’Ivoire.
Abidjan se trouve dans une position inverse et plus confortable. Sa note souveraine — Ba2 chez Moody’s, BB chez S&P et Fitch depuis décembre 2025, toutes avec perspective stable — la situe parmi les deux ou trois meilleures signatures d’Afrique subsaharienne. Cette position lui confère un accès relativement fluide aux marchés internationaux, comme en témoigne la réussite de l’eurobond de mars 2025 à des conditions améliorées. Elle n’est donc pas contrainte de choisir : elle peut jouer les deux canaux simultanément.
Une stratégie de diversification assumée
La ligne officielle, portée par le ministre des Finances Adama Coulibaly lors du Forum de Paris 2026 et devant l’Assemblée nationale lors de la présentation du DPBEP 2025-2027, est celle de la diversification : marché régional pour le financement budgétaire courant et le développement du marché domestique, eurobonds pour les opérations de reprofilage et les levées de long terme, et nouvelles formes d’émissions hybrides — obligations en FCFA à destination des investisseurs internationaux, samouraï bond de 50 milliards de yens levé en juillet 2025 — pour élargir la base d’investisseurs et transférer le risque de change.
Cette stratégie a une logique fonctionnelle claire. Elle préserve l’accès à des volumes importants en devises tout en développant le marché régional. Mais elle suppose de gérer une dette extérieure qui, à 63-64 % de l’encours total, reste importante, avec un service qui, selon les projections de BankassurAfrik, pourrait atteindre 2 411 milliards de FCFA pour la seule composante extérieure en 2025.
La question qui se posera à moyen terme est celle du coût marginal de chaque canal dans un environnement de liquidité régionale potentiellement plus tendu. Si la concurrence entre émetteurs UEMOA s’intensifie et que les rendements des BAT montent au-delà de 7,5 %, l’avantage relatif des eurobonds — aujourd’hui marginal en termes de coût nominal mais significatif en termes de maturité — pourrait se renforcer. Inversement, toute dégradation des conditions sur les marchés globaux ou révision de la notation souveraine renchérirait le coût des émissions internationales. L’équilibre ivoirien entre ces deux logiques n’est pas figé : il devra être réajusté à chaque nouvelle fenêtre de financement.
Sources
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Bulletin statistique de la dette publique – Trésor ivoirien, mars 2025 — Trésor public de Côte d’Ivoire, 2025
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Eurobond : la Côte d’Ivoire lève 1,75 milliard de dollars — Ministère des Finances ivoirien, mars 2025
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Rapport FMI sur les politiques communes UEMOA 2024 — FMI, septembre 2024
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Situation économique et financière de la Côte d’Ivoire — Trésor français, 2025
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Stratégie de gestion de la dette publique 2025-2029 — DGBF Côte d’Ivoire, 2025
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Rapport sur la politique monétaire dans l’UMOA, décembre 2024 — BCEAO, décembre 2024
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Compte rendu d’adjudication UMOA-Titres – Côte d’Ivoire, mai 2025 — UMOA-Titres, 2025
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Eurobond Allocation Report (ESG, janvier 2024) — DGF Côte d’Ivoire, 2024
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UEMOA : les émissions obligataires bondissent de 84,3 % au 1er semestre 2025 — Agence Ecofin, juillet 2025
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Moody’s confirme la note Ba2 de la Côte d’Ivoire — SikaFinance, 2026