La question de la dette publique malienne ne se discute plus seulement dans les cercles de la finance internationale. Elle est désormais au centre d’un affrontement politique entre un pouvoir de transition qui revendique l’émancipation économique et des institutions de Bretton Woods avec lesquelles les relations restent tendues. Le 14ème Forum des Peuples, réuni fin juillet 2026 à Bamako, illustre avec force cette politisation croissante des enjeux d’endettement.
Une mobilisation sociale autour de la dette
Les 22 et 23 juillet 2026, le Palais des Pionniers de Bamako a accueilli la 14ème édition du Forum des Peuples, organisée par la Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement (CAD-Mali) en partenariat avec la Caravane de la CGLTE-OA. Plus de 300 participants représentant plus d’une centaine d’organisations du Mali et de Mauritanie ont adopté une déclaration commune formulant quinze exigences, dont un audit citoyen de la dette visant à en annuler les parts jugées « illégitimes, illégales et odieuses », la création d’une monnaie africaine indépendante de l’euro en remplacement du franc CFA, et la renationalisation des services publics privatisés. Ces revendications seront portées au Forum Social Mondial prévu en août 2026 à Cotonou, au Bénin.
La déclaration appelle à rompre avec ce qu’elle désigne comme la domination du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC, tenus pour responsables des privatisations imposées depuis les années 1990. Sur ce dernier point, l’histoire malienne fournit une documentation abondante : entre 1985 et 2002, quelque 64 entreprises d’État ont été cédées dans le cadre de programmes d’ajustement structurel. La privatisation d’Énergie du Mali au profit du groupe Bouygues en 2000, puis son rachat par l’État malien quelques années plus tard au prix de plusieurs centaines de millions d’euros, reste l’épisode le plus emblématique de ce cycle de réformes contestées.
Une dette sous contrôle apparent, mais des marges réduites
Le Mali affiche aujourd’hui une position d’endettement qui, sur le papier, ne justifie pas l’alarme. Selon les projections consolidées du FMI et de la Banque mondiale, la dette publique malienne représente environ 50 à 51 % du PIB en 2024-2025, avec un encours estimé à quelque 6 700 à 6 800 milliards de francs CFA fin 2024. Le FMI classe le pays en risque modéré de surendettement : la trajectoire est jugée soutenable, mais les vulnérabilités liées aux chocs sécuritaires et aux conditions de refinancement régional sont explicitement signalées.
La structure de la dette extérieure révèle une dépendance significative aux institutions multilatérales : la Banque mondiale (via l’IDA) représente environ 43 % de la dette extérieure, la BAD 15 %, le FMI 8 %, la BOAD 5 %. Les créanciers bilatéraux totalisent 22 %, parmi lesquels la Chine (7,3 %), Abu Dhabi (5,1 %) et la France (3,9 %). Cette cartographie des créanciers éclaire directement les tensions politiques : contester la légitimité de certains engagements, c’est inévitablement froisser des partenaires avec lesquels le Mali entretient par ailleurs des relations économiques dont il dépend.
La question du financement du budget depuis la mise en retrait partielle des programmes classiques du FMI et de la Banque mondiale est révélatrice des contraintes réelles. Bamako a principalement misé sur trois leviers : l’amélioration de la collecte fiscale les recettes fiscales atteignent 15,8 % du PIB en 2024, portées notamment par des paiements exceptionnels des secteurs minier et télécoms , le recours accru au marché régional UEMOA via l’émission de bons et obligations du Trésor, et une stratégie de réduction du déficit budgétaire, ramené à 2,6 % du PIB en 2024 contre 3,6 % l’année précédente. En avril 2025, le FMI a approuvé un décaissement d’urgence de 129 millions de dollars au titre de la Facilité de crédit rapide, pour répondre aux besoins de balance des paiements liés aux inondations un financement ciblé, sans les conditionnalités structurelles des programmes classiques, mais qui illustre bien que la rupture avec les institutions de Bretton Woods n’est ni totale ni sans coût de remplacement.
L’audit citoyen : une idée venue d’ailleurs, un terrain difficile
L’exigence d’un audit citoyen de la dette n’est pas une invention malienne. L’expérience de l’Équateur sous Rafael Correa en 2008 constitue la référence principale de ce courant de pensée. La Commission pour l’audit intégral du crédit public (CAIC) avait alors conclu à l’illégalité ou à l’illégitimité d’une partie de la dette commerciale externe. Le gouvernement équatorien avait suspendu le remboursement de titres représentant 3,2 milliards de dollars, puis les avait rachetés à environ 30-35 % de leur valeur nominale, pour un coût d’environ 900 millions de dollars. Le résultat net : une annulation d’environ 70 % de cette dette commerciale et une économie estimée à 7 à 7,7 milliards de dollars sur vingt ans, en capital et intérêts. La part du service de la dette dans le budget de l’État avait chuté de 32 % à 15 %, tandis que les dépenses sociales grimpaient de 12 % à 25 %.
Transposer ce modèle au Mali pose toutefois plusieurs problèmes structurels. L’essentiel de la dette malienne est détenu par des créanciers multilatéraux FMI, Banque mondiale, BAD et non par des créanciers privés auxquels on pourrait imposer un rachat à décote. Ces institutions disposent d’un statut de créancier privilégié et d’une capacité à conditionner l’ensemble des appuis extérieurs dont dépend encore largement le financement du développement malien. L’audit citoyen reste donc davantage un outil de mobilisation politique et de transparence démocratique qu’une solution financière directement mobilisable dans la configuration malienne.
Le Franc CFA, monnaie unique africaine : une revendication dont la faisabilité reste contestée
La demande d’une « monnaie africaine indépendante de l’euro » portée par le Forum des Peuples s’inscrit dans un débat régional aux contours politiques chargés. Le franc CFA est qualifié dans la déclaration de « monnaie de domination économique ». Cette formulation résonne avec des positions d’économistes comme Kako Nubukpo, qui critique la surévaluation du taux de change CFA/euro de l’ordre de 10 % selon ses estimations et son effet négatif sur l’industrialisation et la compétitivité des exportations africaines.
La réforme de 2019 entre la France et l’UEMOA, qui avait annoncé une transformation du franc CFA en « Eco », n’a pas fondamentalement modifié le régime monétaire : la parité fixe avec l’euro est maintenue, la garantie de convertibilité illimitée par la France perdure, et dans les faits le franc CFA continue d’être utilisé. Les changements effectifs se limitent à la suppression de l’obligation de déposer 50 % des réserves au Trésor français et au retrait formel des représentants français des organes de gouvernance de la BCEAO. De quoi alimenter la formule d’Felwine Sarr : « ce n’est pas une rupture fondamentale ».
Du côté de la CEDEAO, la date officielle de lancement de l’Eco est désormais fixée à 2027, avec un lancement progressif réservé aux pays respectant les critères de convergence. Mais peu d’experts jugent ce calendrier réaliste, au vu des divergences politiques persistantes notamment sur l’articulation entre les pays de l’UEMOA utilisant déjà le franc CFA et les grands pays non-CFA comme le Nigeria et le Ghana. L’Alliance des États du Sahel affiche pour sa part une volonté de rupture avec la zone franc et envisage de créer sa propre monnaie commune, sans avoir encore enclenché de procédure formelle de sortie de l’UEMOA.
Souverainisme économique et réalisme financier : une tension irrésolue
La déclaration finale du Forum des Peuples reflète une logique cohérente : remettre en cause les conditionnalités imposées de l’extérieur, reprendre le contrôle sur les choix monétaires et budgétaires, réorienter vers les besoins sociaux les ressources absorbées par le service de la dette. « Nous, mouvements sociaux du Sud, nous engageons à poursuivre ce combat en développant une solidarité concrète pour que toutes nos luttes légitimes constituent les piliers du monde de demain », proclame la déclaration finale.
Mais la tension entre l’ambition souverainiste et les contraintes financières objectives reste entière. Le Mali a besoin de financements extérieurs pour investir dans les infrastructures, les services publics et la sécurité, dans un contexte de pression sécuritaire persistante. Les marchés régionaux et les partenaires alternatifs Chine, Golfe ne se substituent pas intégralement aux capacités de financement concessionnaire des institutions multilatérales. La politisation de la dette, si elle nourrit une nécessaire transparence démocratique et une vigilance accrue sur les conditions d’endettement, ne résout pas par elle-même l’équation fondamentale du financement du développement. La vraie question qui se pose à Bamako est peut-être moins « comment ne pas rembourser » que « comment financer autrement » et sur ce terrain, les réponses concrètes tardent à prendre forme.
Sources
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Situation économique et financière du Mali — Direction générale du Trésor français, 2025
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Rapport FMI sur la soutenabilité de la dette du Mali — FMI, 2026
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Approbation du décaissement d’urgence FMI pour le Mali (129 M$) — FMI, avril 2025
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Deuxième revue du programme suivi par les services du FMI pour le Mali — FMI, mars 2026
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Réforme de la coopération monétaire UEMOA-France — Direction générale du Trésor, décembre 2019
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Eco CEDEAO : négociations et calendrier 2025-2026 — AllAfrica, juillet 2026
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L’Éco et l’intégration monétaire africaine : vers une approche pragmatique — Financial Afrik, février 2026
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L’audit de la dette en Équateur et en Grèce : deux exemples à examiner — CADTM
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Position de l’Alliance des États du Sahel sur la zone franc en 2026 — Policy Center for the New South, janvier 2026
- Dette Mali 2026 : 1 285 milliards FCFA à rembourser, quelles marges de manœuvre pour Bamako ?
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