Cheikh Diba face aux marchés : le Sénégal entre assurances officielles et défiance des créanciers

La rédaction

juillet 15, 2026

La dette publique sénégalaise est devenue l’un des dossiers les plus suivis sur les marchés de dette souveraine africaine. Alors que le ministre de l’Économie Cheikh Diba multiplie les déclarations pour écarter tout scénario de restructuration formelle, des investisseurs institutionnels de premier rang organisent discrètement leurs lignes de défense. Un écart qui en dit long sur la crédibilité du discours de Dakar.

Les créanciers s’organisent sans attendre

L’information, rapportée par Bloomberg, a eu l’effet d’un révélateur : Morgan Stanley Investment Management et BlueBay Asset Management ont engagé des discussions préliminaires en vue de constituer un comité ad hoc de créanciers. L’objectif de cette structure serait de coordonner la position des détenteurs d’obligations souveraines sénégalaises dans l’éventualité d’une renégociation des conditions de la dette. Ces discussions restent, à ce stade, informelles et aucune décision définitive n’a été arrêtée. Mais le signal envoyé dépasse largement la portée technique de l’opération.

Un comité ad hoc de créanciers fonctionne comme une plateforme de négociation structurée entre grands détenteurs de titres souverains. Il agrège les positions, mandate des conseils juridiques et financiers, et constitue un interlocuteur unique face à un État souhaitant réaménager les conditions de sa dette. Le précédent ghanéen est éclairant : lors de la restructuration engagée en 2023, les principaux gestionnaires d’actifs, dont Abrdn, Amundi, BlackRock et Greylock Capital, avaient constitué un Bondholder Creditor Committee assisté par Rothschild & Co et le cabinet Orrick. Ce comité avait ensuite négocié directement avec Accra les décotes, plafonds de coupon et allongements de maturité, en parallèle du comité officiel des créanciers bilatéraux co-présidé par la France et la Chine.

La formation d’un tel organe n’implique pas mécaniquement qu’une restructuration soit inévitable. Elle indique en revanche que des acteurs gérant des portefeuilles significatifs estiment la probabilité d’un tel scénario suffisamment élevée pour en organiser préventive la réponse.

Cheikh Diba : un plan alternatif, mais sous pression des marchés

Face à ces signaux, Cheikh Diba maintient une ligne ferme. « Nous pouvons atteindre les mêmes résultats avec notre plan de traitement de la dette, mais avec un coût d’opportunité le moins élevé possible », a déclaré le ministre. Cette formulation mérite attention : elle reconnaît implicitement que les objectifs poursuivis sont analogues à ceux d’une restructuration,alléger le service de la dette, étaler les échéances, réduire le coût moyen mais par d’autres voies.

Le plan dévoilé en 2025 repose sur plusieurs instruments. Le recours aux Total Return Swaps (TRS) constitue la pièce maîtresse : environ 650 millions de dollars ont été mobilisés via Africa Finance Corporation et First Abu Dhabi Bank, permettant de lever 721 milliards de FCFA entre avril et novembre 2025 à des coûts présentés comme inférieurs aux conditions du marché international. Le gouvernement a par ailleurs procédé à trois appels publics à l’épargne sur le marché régional de l’UEMOA, traitant 585 milliards de FCFA de dette bancaire locale, et prépare un quatrième destiné à dégager plus de 500 milliards de FCFA d’espace budgétaire additionnel. L’objectif affiché est de ramener le ratio dette sur PIB de 130 % environ à 101 % d’ici 2028, en combinant allongements de maturité, diversification des instruments et rééquilibrage entre dette extérieure et domestique.

Ces mesures témoignent d’une gestion active réelle. Elles n’ont cependant pas suffi à convaincre les agences de notation ni les marchés de capitaux.

Une dégradation en cascade que les chiffres rendent compréhensible

Le contexte dans lequel opère Dakar est singulier par son ampleur. L’audit conduit par la Cour des comptes et le cabinet Forvis Mazars, validé par le FMI, a radicalement revu les données de référence : le déficit budgétaire 2023, présenté à hauteur de 4,9 % du PIB par l’ancien régime, a été reconstitué à 12,3 % du PIB. Sur la période 2019-2023, le déficit moyen reconstitué par l’Inspection générale des finances atteint 10,4 % du PIB, contre 5,5 % dans les déclarations officielles. La dette du gouvernement central a été portée à 118,8 % du PIB fin 2024, et la dette totale du secteur public élargi, incluant les entreprises publiques à 132 % du PIB selon les estimations du FMI relayées notamment par Sika Finance.

Ces révisions massives expliquent en grande partie la réaction des marchés. Les eurobonds sénégalais libellés en dollars ont perdu environ 11,5 % depuis janvier 2025. L’eurobond 2033, qui s’échangeait autour de 66 cents par dollar avec un spread supérieur à 700 points de base, a plongé davantage après la suspension des discussions avec le FMI en novembre 2025, le rendement atteignant 13,20 % sur cette ligne. Selon une note de Qantara AM publiée en janvier 2026, le Sénégal est désormais « pratiquement le seul nom en situation de distress » dans l’univers des eurobonds africains, avec un spread avoisinant 1 300 points de base, un niveau qui signale une anticipation implicite de défaut ou de restructuration.

Cette tension contraste avec la situation sur le marché régional, où le Sénégal continue de lever des fonds à des taux autour de 7,55 % en FCFA, proches de ceux des États les mieux notés de l’UEMOA. L’écart entre les deux marchés illustre la nature du problème : c’est la dette extérieure en devise forte, avec ses contraintes de refinancement en monnaie internationale, qui concentre le risque perçu.

Les agences de notation ont traduit ce diagnostic en dégradations successives. Moody’s a abaissé la note souveraine du Sénégal de Ba3 à Caa1 en l’espace d’un an quatre crans de dégradation la dernière révision datant d’octobre 2025, assortie d’une perspective négative. S&P a de son côté dégradé le Sénégal à CCC+ en novembre 2025, en le plaçant sous surveillance renforcée.

Le FMI : arbitre indispensable d’une équation complexe

La position du Fonds monétaire international est centrale dans ce dispositif. Le programme conclu en juillet 2023 est suspendu depuis la mise au jour des déclarations erronées qui avaient servi de base à certains décaissements. En 2025, il n’existe donc pas de programme actif, mais des négociations techniques avancées en vue d’un nouveau cadre de coopération. Le FMI salue la trajectoire de réduction du déficit projeté à 7,8 % du PIB en 2025 contre 13,4 % en 2024 et la volonté affichée de transparence budgétaire. Mais il conditionne explicitement tout nouveau programme à des engagements fermes sur la gouvernance de la dette et la discipline fiscale, après l’épisode de misreporting.

C’est précisément là que réside la tension structurelle du moment. La crédibilité du plan Cheikh Diba dépend en partie de la signature d’un accord avec le FMI, qui fournirait une ancre aux créanciers privés. Mais l’accord tarde, et les marchés n’attendent pas : la suspension des discussions avec le Fonds en novembre 2025 a directement provoqué une nouvelle chute des eurobonds. Le gouvernement sénégalais se trouve ainsi dans une situation où le temps joue contre lui chaque semaine sans accord nouveau fragilise davantage la position de Dakar face à des créanciers qui, eux, s’organisent.

La question n’est donc plus de savoir si le Sénégal reconnaît ou non le terme de « restructuration ». Elle est de savoir si le plan alternatif de Cheikh Diba peut convaincre assez rapidement des marchés que l’arithmétique de la dette 132 % du PIB, un service annuel de l’ordre de 21 % du PIB est gérable sans concessions formelles aux créanciers. L’histoire récente des restructurations souveraines africaines suggère que lorsque les comités ad hoc se forment, la marge de manœuvre des gouvernements se réduit sensiblement.

Sources