Dans la nuit du dimanche, des hommes armés ont attaqué la communauté d’Otukpo-Nobi, dans l’État de Benue, au centre du Nigeria, faisant au moins 18 morts selon Reuters. Derrière ce nouvel épisode de violence, un cycle structurel qui dure depuis des décennies : la compétition pour la terre et les ressources entre communautés agricoles et éleveurs peuls. Une crise que ni les lois d’État ni les politiques fédérales n’ont jusqu’ici réussi à endiguer durablement.
Otukpo-Nobi, la nuit du meurtre
L’attaque s’est produite entre 3h30 et 4h30 du matin dans la communauté d’Otukpo-Nobi, zone de gouvernement local d’Otukpo. Selon le porte-parole de la police de l’État de Benue, Udeme Edet, « huit personnes étaient mortes et cinq ont été blessées ». Les habitants et les responsables locaux avancent quant à eux un bilan de 18 morts, un écart qui n’est pas sans précédent dans ce type de violence au Nigeria, les bilans officiels sont régulièrement contestés par les témoins et les ONG, qui font état d’une sous-documentation structurelle des victimes dans les zones rurales difficiles d’accès.
Les habitants attribuent l’attaque à des éleveurs peuls, sans qu’aucun groupe n’ait revendiqué les faits. Dès le lendemain, des femmes et des jeunes de la communauté ont organisé une marche de protestation à Otukpo et bloqué plusieurs axes routiers. Le président du gouvernement local, Maxwell Ogiri, a établi un lien entre cette attaque et l’assassinat du président de l’association des éleveurs survenu deux semaines auparavant, lecture qui inscrit l’événement dans une spirale de représailles plutôt que dans une logique d’insécurité diffuse.
Benue, épicentre d’une violence endémique
L’État de Benue est l’un des terrains les plus meurtriers du centre du Nigeria en matière de violences intercommunautaires. Selon les données ACLED, l’État a enregistré 177 incidents et 497 morts toutes violences confondues pour la seule année 2023, dans lesquels les affrontements entre communautés agricoles et pastoralistes constituent la part prépondérante. Amnesty International avance le chiffre de plus de 2 500 personnes tuées dans l’État entre janvier 2023 et février 2024, une estimation sensiblement plus élevée qui traduit les différences de méthodes de comptage entre sources institutionnelles et organisations indépendantes.
Cette trajectoire n’est pas nouvelle. Depuis 2017, les conflits agriculteurs-éleveurs ont connu une intensification documentée dans l’ensemble du Middle Belt nigérian, ceinture géographique et culturelle séparant le nord à dominante musulmane du sud plus chrétien. L’Africa Center for Strategic Studies classe Benue parmi les États les plus exposés, avec des dynamiques proches, selon certaines analyses, d’une forme de guerre civile ouverte.
L’équation climatique et foncière
Les racines du conflit dépassent largement les antagonismes communautaires immédiats. Le changement climatique exerce une pression croissante sur les systèmes pastoraux sahéliens : dégradation des pâturages, variabilité accrue des pluies, recul des terres fourragères dans le nord. Le HCR documente que la désertification et l’évolution des régimes de précipitations ont poussé un nombre croissant d’éleveurs vers le centre et le sud du Nigeria, en quête de pâturages, réduisant mécaniquement l’espace disponible pour les communautés agricoles sédentaires.
Cette dynamique de migration vers le sud n’est pas récente; elle remonte aux grandes sécheresses sahéliennes des années 1970 et 1984 mais elle s’accélère et se complexifie à mesure que les terres cultivables se raréfient, que la démographie augmente et que les voies de transhumance traditionnelles se rétrécissent sous la pression de l’extension agricole.
La loi anti-pâturage de 2017 : un remède aggravant
En novembre 2017, l’État de Benue avait adopté une loi interdisant la transhumance et le pâturage libre, présentée comme un instrument de pacification. L’effet fut inverse à court terme : des chercheurs et des organisations comme International Crisis Group ont documenté une explosion des violences dès les premières semaines de 2018, avec plus de 300 morts en six mois, des dizaines de villages rasés et plus de 300 000 déplacés dans l’ensemble de la région. La loi, en imposant aux éleveurs un processus complexe d’obtention de permis lié à la propriété foncière, rendait leur installation légale quasi impossible sans prévoir d’alternatives crédibles, ranchs, espaces pastoraux délimités, corridors de transhumance balisés.
L’Africa Center note toutefois qu’à plus long terme, le nombre d’événements violents enregistrés dans Benue et dans l’État voisin du Taraba a diminué après la promulgation de ces lois. Mais il souligne simultanément qu’il est impossible d’attribuer cette tendance à la seule loi, d’autres facteurs, déplacements de populations, déploiements sécuritaires, recomposition des routes pastorales ayant pu jouer un rôle déterminant.
L’impasse des politiques fédérales
Au niveau fédéral, la réponse n’a pas été plus convaincante. Le projet Ruga, colonies d’éleveurs destinées à sédentariser les pasteurs peuls, lancé sous l’ancien président Muhammadu Buhari a été officiellement suspendu en juillet 2019, face à une opposition massive dans le Middle Belt et dans le Sud, qui y voyaient une forme d’accaparement foncier au profit des communautés peules. Sous la présidence de Bola Ahmed Tinubu depuis 2023, l’orientation officielle s’est déplacée vers une réforme globale du secteur de l’élevage, avec la création d’un ministère du développement de l’élevage et d’un comité présidentiel dédié. Le discours gouvernemental insiste sur la modernisation des pratiques pastorales et la régulation des couloirs de transhumance, sans toutefois avoir produit de résultats tangibles sur le terrain dans le Middle Belt.
En 2024, le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est dit « profondément inquiet de la montée des tensions et des conflits entre agriculteurs et éleveurs » en Afrique de l’Ouest et centrale, soulignant le rôle de la CEDEAO et de l’UNOWAS dans la promotion de bonnes pratiques de règlement de ces différends. Des engagements généraux qui peinent encore à se traduire en mécanismes opérationnels dans les zones les plus exposées.
Des médiations locales trop fragiles
Des dispositifs de médiation existent à Benue, comités locaux, plateformes hybrides associant chefferies traditionnelles, leaders religieux et représentants des deux communautés. Dans d’autres contextes sahéliens comparables, au Mali ou au Burkina Faso, des conventions locales formalisées ont montré leur capacité à réduire les dégâts aux cultures et à résoudre des litiges sans recours à la justice formelle. Mais leur portée reste limitée par la faiblesse des ressources institutionnelles, l’insécurité ambiante et l’inégale légitimité des médiateurs selon les communautés concernées.
À Benue, l’attaque d’Otukpo-Nobi survient précisément là où ces mécanismes auraient dû fonctionner, dans un contexte de tension préexistante signalée par l’assassinat du président d’une association d’éleveurs. L’absence de réponse préventive efficace à cet avertisseur précoce pose, une fois de plus, la question de la viabilité réelle des dispositifs de prévention disponibles.
Tant que la compétition pour la terre et l’eau n’est pas arbitrée par des cadres institutionnels crédibles, légitimes et dotés de moyens réels, les flambées de violence dans le Middle Belt resteront des symptômes d’une crise foncière que les lois isolées et les réformes fragmentaires ne suffisent pas à résoudre. La question qui demeure est de savoir si le gouvernement fédéral nigérian est aujourd’hui en mesure et surtout en volonté politique de construire ce cadre avant que la prochaine attaque nocturne ne relance le cycle.
Sources
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Violences intercommunautaires au Nigeria : plus de 2 500 personnes tuées dans l’État de Benue en un an — RFI / Amnesty International, juin 2024
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La complexité croissante des conflits entre agriculteurs et éleveurs en Afrique de l’Ouest et centrale — Africa Center for Strategic Studies
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Le changement climatique alimente des tensions meurtrières au Nigeria — HCR
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Nigeria : en 2023, des attaques ont fait plus de 500 victimes dans l’État de Benue — ACN Canada, 2023
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Conseil de sécurité de l’ONU : déclaration sur les conflits agriculteurs-éleveurs en Afrique de l’Ouest — Nations Unies, 2024
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Conflit agropastoral, le défi sécuritaire majeur au Nigeria — Observatoire Pharos
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Pastoralisme et sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel — UNOWAS, avril 2019
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Rapport SPARC : causes profondes des conflits agriculteurs-éleveurs et impact sur les systèmes alimentaires — SPARC Knowledge