Nigeria : comment les violences contre les Peuls menacent la cohésion nationale face au jihadisme

La rédaction

septembre 2, 2026

Des centaines de civils peuls auraient été tués au Nigeria sous prétexte de collaboration avec des groupes armés islamistes. Ces exécutions sommaires, qui s’inscrivent dans un contexte de lutte antiterroriste débordant ses cadres légaux, risquent d’aggraver les fractures communautaires dans un pays déjà éprouvé par des décennies de violences intercommunautaires. La question posée n’est plus seulement sécuritaire : elle touche à la capacité d’Abuja à maintenir la cohésion nationale dans le Nord-Est et la Middle Belt.

Des meurtres documentés, des chiffres fragmentaires

La précision statistique fait défaut, et c’est en soi un signal d’alarme. Le Figaro a rapporté que des centaines de membres de la communauté peule auraient été tués au Nigeria en raison de soupçons d’alliance avec des groupes jihadistes, notamment Boko Haram et son rejeton, l’ISWAP. Les organisations de droits humains peinent à isoler des chiffres ethniquement ventilés : Amnesty International recense au moins 1 333 morts au Nigeria en 2024 dans l’ensemble des violences, sans préciser la part des victimes peules. Dans l’État du Plateau, 1 336 personnes ont été tuées entre décembre 2023 et février 2024 selon la même organisation ; dans le Benue, plus de 2 500 morts ont été comptabilisées en l’espace d’un an selon RFI, toujours sans ventilation communautaire systématique.

Cette absence de données désagrégées n’est pas anodine. Elle reflète à la fois les difficultés d’accès aux zones de conflit et, peut-être, une réticence des autorités à documenter ce qui pourrait s’apparenter à des violences à caractère ethnique perpétrées dans le cadre ou en marge d’opérations sécuritaires officielles. Ce flou statistique alimente précisément les rumeurs, les accusations croisées et la méfiance communautaire.

La logique du soupçon collectif et ses effets dévastateurs

Le mécanisme à l’œuvre est connu : dans un contexte d’insurrection où les groupes armés recrutent parmi des populations pastorales mobiles, la tentation est grande d’assimiler une appartenance communautaire à une présumée complicité. Pourtant, comme le soulignait Crisis Group dans ses analyses sur le recrutement de Boko Haram, le groupe s’est historiquement constitué principalement autour des Kanouri du nord-est nigérian, et non des Peuls, dont la présence dans les rangs jihadistes serait plus ponctuelle que structurelle, relevant davantage de la perception que d’une proportion statistiquement établie.

Cette confusion entre menace réelle et stigmatisation communautaire a des précédents sahéliens bien documentés. Au Burkina Faso, lors de l’opération « Tchéfari 2 » menée près de Djibo en décembre 2023, Human Rights Watch a documenté la mort de plus de 400 civils, dont une proportion significative issue de communautés peules, tués par l’armée burkinabè et ses milices alliées sous prétexte de soutien aux groupes armés islamistes. Au Mali, la frappe de Bounti en janvier 2021 a tué 19 civils réunis pour un mariage, selon une enquête de l’ONU, dans une zone à majorité peule. Dans les deux cas, les conséquences politiques ont été lourdes : affaiblissement de la légitimité des autorités, accusations de ciblage ethnique et, surtout, facilitation du recrutement jihadiste par effet de représailles.

Le Nigeria n’est pas le Sahel central, mais les dynamiques se ressemblent. Comme le souligne le journal Le Figaro, « la lutte contre le terrorisme ne peut pas se transformer en condamnation collective d’une communauté sur la base de simples soupçons. » Et d’ajouter : « Lorsque des civils sont pris pour cibles en raison de leur appartenance communautaire, le risque est d’alimenter davantage les tensions, les représailles et le cycle de violence. »

La Middle Belt et le Nord-Est : deux foyers, une même fragilité

La géographie des violences est instructive. Dans la Middle Belt, cette zone de transition entre le nord musulman et le sud chrétien, traversant des États comme le Plateau, le Benue, Taraba ou Adamawa, les conflits entre éleveurs peuls et agriculteurs sédentaires ont atteint des niveaux records en 2023. En juillet de cette année, des affrontements dans l’État du Plateau ont déplacé plus de 80 000 personnes et causé environ 300 morts, selon des données compilées par le Nigeria Risk Index. En décembre, Reuters a rapporté au moins 140 morts lors d’assauts attribués à des éleveurs nomades contre quinze villages.

Ces conflits ne sont pas nouveaux, ils s’enracinent dans des compétitions foncières aggravées par le changement climatique et la pression démographique, mais ils se sont densifiés et militarisés. La circulation d’armes légères, l’affaiblissement des mécanismes traditionnels de résolution des conflits et la politisation des identités locales ont transformé des rivalités saisonnières en antagonismes permanents.

Dans le Nord-Est, le contexte est différent mais complémentaire. La présence de l’ISWAP et des restes de Boko Haram crée une pression sécuritaire qui pousse les forces de sécurité et les milices d’autodéfense à des raccourcis dangereux. Lorsque des villages peuls sont associés, même sans preuve, à des réseaux d’approvisionnement ou de recrutement jihadiste, les opérations de représailles collectives deviennent une tentation permanente.

La réponse d’Abuja : entre condamnation verbale et impuissance structurelle

Face aux épisodes les plus meurtriers, le président Bola Tinubu a condamné les violences avec des formules fortes, qualifiant certaines attaques de « primitives et cruelles », et a ordonné des opérations de sécurité et des mesures d’urgence. Mais Human Rights Watch note que ces réponses restent globalement insuffisantes, marquées par une impunité persistante pour les auteurs de violences communautaires et une incapacité à réformer en profondeur les structures sécuritaires.

La ligne officielle d’Abuja consiste à présenter ces violences comme des conflits fonciers, pastoraux et criminels, niant tout caractère de persécution systématique. Cette lecture n’est pas sans fondement, les dynamiques économiques jouent un rôle indéniable, mais elle risque de sous-estimer la dimension communautaire qui s’est progressivement superposée aux rivalités d’usage des terres.

L’analyste Idayat Hassan, spécialiste de la gouvernance nigériane, a formulé un diagnostic lucide : « L’État n’a plus le monopole de la force », et le sentiment de marginalisation constitue « la clé » de la crise sécuritaire. Cette lecture implique que les violences communautaires ne sont pas seulement un problème de maintien de l’ordre, mais un symptôme d’un contrat social fragilisé entre Abuja et ses périphéries nordistes.

Un risque systémique pour la cohésion nationale nigériane

L’enjeu dépasse les épisodes individuels de violence. Les analyses convergentes des chercheurs spécialisés, notamment celles produites dans le cadre du programme Nigeria du Clingendael, soulignent que les violences communautaires au Nigeria ne restent pas locales : elles s’agrègent en mécanismes de fragmentation politique lorsqu’elles s’articulent à la marginalisation perçue, à l’instrumentalisation ethnique par les élites et à l’affaiblissement des institutions.

Cette dynamique a déjà laissé des traces électorales. Lors de la présidentielle de février 2023, les tensions dans le nord ont durci une campagne déjà très polarisée, encouragé des votes ethniques et ethnoreligieux, et alimenté des doutes sur la capacité de l’État à garantir la sécurité des populations. Le triomphe de Tinubu s’est joué dans un contexte où l’insécurité nordiste avait sérieusement érodé le crédit du parti sortant dans plusieurs États de la région.

Sur le plan régional, la CEDEAO dispose théoriquement d’un arsenal institutionnel, Conseil de médiation et de sécurité, Conseil des sages, mécanismes d’alerte précoce, mais aucune source ne documente d’intervention opérationnelle ciblée de l’organisation sur les violences intercommunautaires nigérianes depuis 2020. L’organisation ouest-africaine, affaiblie par les crises sahéliennes et les retraits du Mali, du Burkina Faso et du Niger, se trouve en position de faiblesse pour exercer une pression normative sur son membre le plus puissant.

Un cercle vicieux qu’Abuja doit briser

Le risque systémique est précisément là : si les Peuls nigérians perçoivent que l’État les abandonne, voire les persécute, dans le cadre de la lutte antiterroriste, le terrain pour une radicalisation d’une fraction d’entre eux devient plus fertile, ce qui alimenterait à son tour les soupçons collectifs, justifierait de nouvelles représailles et renforcerait la spirale. L’expérience sahélienne a montré que ce cercle vicieux peut se refermer rapidement.

Abuja est donc face à une équation difficile mais identifiable : elle doit simultanément contenir la menace jihadiste réelle dans le Nord-Est, démanteler les logiques de stigmatisation communautaire qui alimentent le cycle de violence dans la Middle Belt, et reconstruire une crédibilité institutionnelle suffisante pour que les communautés peules perçoivent l’État comme un arbitre plutôt qu’un adversaire. C’est moins une question de moyens militaires que de volonté politique, et, peut-être, de capacité d’Abuja à reconnaître publiquement l’ampleur du problème avant que la fragmentation ne devienne irréversible.


Sources