La réactivation de livraisons de pétrole russe via le port tunisien de La Skhira n’est pas un simple arbitrage commercial. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large par laquelle Moscou tente de consolider des points d’appui économiques et logistiques sur la rive sud de la Méditerranée, en complément de ses positions en Libye et en Algérie. Décryptage d’un ancrage qui dépasse l’opportunisme.
Un basculement brutal des flux pétroliers
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2021, la Tunisie n’importait pratiquement pas de pétrole russe. En 2022, le volume restait négligeable : 113 350 dollars de pétrole brut importés depuis la Russie sur l’ensemble de l’année. Puis, en 2023, le basculement est spectaculaire : 279 millions de dollars de brut russe entrent en Tunisie, tandis que des sources citant S&P Global Commodity Insights font état d’un bond de 2 700 barils par jour au premier trimestre 2022 à 66 300 barils par jour au premier trimestre 2023.
Ce chiffre traduit une réorientation délibérée des flux pétroliers russes vers des marchés tiers, accélérée par l’embargo européen sur les hydrocarbures russes. La Tunisie, qui n’est liée par aucune sanction occidentale, est devenue un réceptacle naturel pour ces volumes déplacés. En 2024, le mouvement s’est partiellement inversé : Tunis s’est approvisionné exclusivement en Azerbaïdjan pour le brut, signe que les flux restent volatils et dépendants des arbitrages de prix. Mais la relation économique, elle, s’est structurée.
Le port de La Skhira, sur le golfe de Gabès, constitue le nœud de ce dispositif. Infrastructure spécialisée dotée de deux postes pétroliers de 300 mètres capables d’accueillir des navires de 120 000 tonnes, il concentrait en 2018, dernière donnée officielle disponible, 56 % du trafic total d’hydrocarbures des ports commerciaux tunisiens. Géré par TRAPSA pour la partie pipelinière et par TANKMED pour le terminal de stockage, il dispose d’une capacité de 36 cuves représentant environ 4 millions de barils. C’est par ce point nodal que transite désormais une partie du pétrole russe à destination du marché nord-africain.
Trois secteurs, un même objectif
La stratégie russe en Tunisie ne se limite pas aux hydrocarbures bruts. Elle s’articule autour de trois leviers complémentaires, selon les analyses publiées par Africa Intelligence : les hydrocarbures, les infrastructures portuaires et la logistique d’acheminement. Cette trilogie est caractéristique de la méthode que Moscou déploie plus largement sur le flanc sud de la Méditerranée.
La dimension logistique est particulièrement significative. Les flux pétroliers russes vers l’Afrique du Nord empruntent des circuits opaques documentés depuis 2022 : transbordements bateau-à-bateau en haute mer, recours à des navires de la « flotte fantôme » aux propriétaires difficiles à identifier, intermédiation par des sociétés de négoce basées à Genève ou Dubaï. Le littoral méditerranéen, y compris les ports nord-africains, sert ainsi de zone de transit et d’opacification, permettant de donner une nouvelle origine commerciale à des cargaisons russes avant leur réacheminement éventuel vers d’autres marchés.
L’Union européenne a bien identifié le risque : depuis 2022, elle a durci ses règles pour éviter que du pétrole russe ne pénètre dans ses marchés « par la porte arrière » via des produits raffinés en pays tiers. Mais la Tunisie n’étant soumise à aucune obligation de conformité aux sanctions européennes, elle constitue précisément ce point aveugle que Bruxelles cherche à circonscrire sans pouvoir contraindre directement.
La Tunisie dans le dispositif méditerranéen de Moscou
Pour comprendre la portée de cette présence tunisienne, il faut la replacer dans le dispositif d’ensemble que Moscou déploie en Afrique du Nord. Trois pays forment les piliers de cet ancrage : la Libye, l’Algérie et, de plus en plus, la Tunisie.
En Libye, l’engagement russe est le plus visible et le mieux documenté. Le Monde rapporte que Moscou y accroît sa présence militaire et économique au grand désarroi des Occidentaux. En février 2025, un accord a accordé à la Russie et à la Biélorussie un accès à 12 km² des eaux intérieures du port de Tobrouk, ainsi qu’à des infrastructures incluant dépôts de carburant et ateliers de réparation. Sur le plan énergétique, Gazprom et Tatneft cherchent à réactiver ou étendre leurs positions dans les bassins pétroliers de Ghadamès, Syrte et Murzuq, tandis que la revue stratégique Conflits note que les frontières libyennes constituent un « nouveau levier de la stratégie russe en Afrique du Nord et au Sahel ».
En Algérie, le registre est différent, moins militaire, plus institutionnel. En juin 2023, les présidents Poutine et Tebboune ont annoncé l’intensification de la coopération dans l’exploration et la production d’hydrocarbures ainsi que dans le raffinage. Auparavant, en février 2022, Gazprom et Sonatrach avaient signé un protocole d’accord pour le développement de deux gisements dans le périmètre d’Oum El Assel. L’Algérie reste le partenaire le plus solide de Moscou dans la région : les liens énergétiques sont profonds, la relation politique ancienne, et la complémentarité gazière avec l’Europe donne à Alger, et indirectement à Moscou, un levier structurel face à Bruxelles.
La Tunisie occupe une position intermédiaire dans ce dispositif. Moins stratégiquement liée à Moscou que l’Algérie, moins exposée aux projections militaires russes que la Libye, elle représente néanmoins un maillon logistique et commercial non négligeable. Sa neutralité dans le conflit ukrainien, la fragilité de ses équilibres budgétaires, que le conflit russo-ukrainien a aggravée, le ministère tunisien de l’industrie estimant l’impact à 1,4 milliard de dollars, et sa dépendance aux importations d’hydrocarbures en font un partenaire naturellement réceptif à des approvisionnements russses moins chers que les alternatives.
Entre pragmatisme et géopolitique
La question centrale est de savoir si l’on a affaire à du pragmatisme économique tunisien ou à une stratégie géopolitique russe délibérée, ou, plus probablement, aux deux simultanément.
Du côté tunisien, les arguments sont clairs : face à une crise budgétaire chronique et à une facture énergétique alourdie par la guerre en Ukraine, Tunis a saisi une opportunité d’approvisionnement à prix décoté. La Tunisie n’a pas à justifier ses choix commerciaux face à des partenaires occidentaux qui n’ont eux-mêmes rompu qu’avec difficulté leur dépendance aux hydrocarbures russes.
Du côté russe, la logique dépasse le simple placement commercial. Les experts rattachés à des institutions comme Carnegie Endowment ou l’IRIS décrivent une stratégie d’influence fondée sur la flexibilité et l’« adaptation permanente » : multiplication des partenariats économiques, séduction des élites locales, exploitation des brèches que laissent les recompositions de souveraineté post-pandémie et post-Sahel. Dans cette lecture, chaque flux pétrolier vers La Skhira, chaque accord gazier avec Sonatrach, chaque contrat signé à Tobrouk est une pièce d’un dispositif visant à installer Moscou comme acteur incontournable sur la rive sud de la Méditerranée.
Ce que les chiffres disponibles ne permettent pas encore de trancher, c’est la profondeur réelle de cet ancrage tunisien : s’agit-il d’une coopération conjoncturelle, amenée à s’effriter dès que les conditions de marché changent, comme semble l’indiquer le quasi-arrêt des importations de brut russe en 2024, ou d’une relation en voie de structuration institutionnelle, comme Africa Intelligence tend à le suggérer ?
Un jeu à horizon long
Ce qui est certain, c’est que les pressions occidentales sur les pays tiers qui maintiennent des liens économiques avec la Russie ont des effets limités en l’absence de mécanismes de contrainte directe. L’Union européenne peut durcir ses propres sanctions, surveiller les réexportations de produits pétroliers raffinés à partir de pays tiers, multiplier les contrôles d’origine, elle ne peut pas décider à la place de Tunis ou d’Alger de leurs approvisionnements énergétiques.
Moscou le sait. La stratégie russe en Afrique du Nord n’est pas un pari sur une victoire rapide ni une opération de conquête directe : c’est un ancrage patientment construit, secteur par secteur, port par port, accord par accord. La Méditerranée n’est pas qu’un théâtre militaire, c’est aussi le terrain où se joue, en creux, la capacité des puissances occidentales à maintenir une cohérence entre leur politique de sanctions et leur relation avec des partenaires du Sud qui refusent de choisir leur camp.
La Tunisie n’est pas la pièce maîtresse de cette stratégie. Mais elle en est désormais une composante identifiable, ce qui, à l’heure où Moscou cherche à compenser ses pertes d’influence en Syrie par un renforcement en Afrique du Nord, n’est pas sans signification.
Sources
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Importations tunisiennes de pétrole russe – données par produit : Trading Economics, 2024
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Tunisie : 66 300 barils/jour de pétrole russe importés depuis le début de l’année : Webdo.tn, 2023
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La Russie accroît sa présence en Libye au grand désarroi des Occidentaux : Le Monde, mai 2024
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Russia’s Uneven Influence in the Maghreb : Carnegie Endowment for International Peace, octobre 2024
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La flotte fantôme russe : Wikipédia
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Port de La Skhira – présentation officielle : Office de la Marine Marchande et des Ports (OMMP), Tunisie
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Du pétrole russe détourné par la Tunisie et le Maroc : L’Économiste Maghrébin, mars 2023
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Après sa déconvenue syrienne, la Russie consolide son implantation en Libye : Le Monde, février 2025
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Les frontières libyennes, nouveau levier de la stratégie russe en Afrique du Nord et au Sahel : Revue Conflits
- Africa Corps Libye : Moscou transforme six bases aériennes en plateforme militaire vers le Sahel
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