Cameroun : ex-Société Générale, le rachat se transforme-t-il en nouvelle charge pour l’État ?

La rédaction

septembre 9, 2026

Le rachat de l’ex-Société Générale Cameroun par l’État était présenté comme un acte de souveraineté bancaire. Il s’avère désormais que cette prise de contrôle devra être refinancée par un emprunt syndiqué de 250 milliards de francs CFA auprès des banques locales, arrangé par Ecobank. Entre opération stratégique et nouveau fardeau budgétaire, la frontière se brouille.

Un rachat aux contours financiers encore flous

L’histoire commence en janvier 2025, lorsque le ministère des Finances camerounais notifie son intention de racheter les 58,08 % détenus par Société Générale dans sa filiale locale, en exerçant un droit de préemption sur les discussions déjà engagées avec Coris Bank. Le montant initial proposé s’établit à 122,64 milliards de francs CFA environ 191 millions de dollars selon les estimations du moment. L’accord est formellement signé en juillet 2025, sans que le prix définitif ne soit rendu public par les parties.

Ce flou sur le montant exact de la transaction est en lui-même révélateur. La communication officielle a privilégié le registre de la souveraineté : selon des déclarations attribuées au ministre Louis-Paul Motaze, l’opération répond à des instructions présidentielles et vise à bâtir un système bancaire « robuste, inclusif et performant ». La filiale, dont l’État détenait déjà 25,6 % avant l’opération, passe désormais sous contrôle public à hauteur de 83,68 % de son capital. Elle a été rebaptisée General Bank of Cameroon en mai 2026.

Sur le plan des fondamentaux, l’établissement repris n’est pas sans valeur. Son total bilan atteignait 1 587,99 milliards de francs CFA à fin 2024, son résultat net s’est établi à 15 milliards de francs CFA en 2025 en hausse de 18 % et son ratio de couverture des risques s’affiche à 20,5 % au 31 mars 2026, largement au-dessus du seuil réglementaire. La banque occupe la deuxième position sur le marché du crédit au Cameroun, avec une part d’environ 12 %. L’actif stratégique, en d’autres termes, existe. La question est de savoir à quel prix il a été acquis, et surtout comment ce prix sera payé.

Ecobank au cœur d’une syndication domestique sous garantie Afreximbank

C’est là que l’opération prend une dimension nouvelle. Selon les informations disponibles, le Trésor public camerounais prépare un emprunt de 250 milliards de francs CFA auprès des banques locales, avec échéance à la mi-octobre 2026, pour refinancer le coût d’acquisition de l’ex-Société Générale Cameroun. Ecobank assure le rôle d’arrangeur de cette syndication domestique, qui serait adossée à une garantie d’Afreximbank.

Le montant 250 milliards de francs CFA, soit environ 381 millions d’euros dépasse sensiblement les estimations initiales du coût de l’acquisition, suggérant que l’opération intègre également d’autres besoins de trésorerie liés à la transition ou à la recapitalisation de l’établissement. La COBAC a en effet conditionné la continuité de l’exploitation à un relèvement du capital social au niveau réglementaire requis pour les banques de la zone CEMAC, fixé à 25 milliards de francs CFA minimum.

Les conditions précises de ce prêt syndiqué taux, maturité, période de grâce ne sont pas publiques. Le contexte de marché donne cependant quelques repères : les taux bancaires en CEMAC oscillaient entre 8 % et 15 % au premier trimestre 2025, avec un taux effectif global moyen à 10,51 %. La Banque des États de l’Afrique centrale a par ailleurs durci sa politique monétaire fin 2025, portant son taux directeur à 4,75 % et sa facilité de prêt marginal à 6,25 %. Dans ce contexte, un emprunt de 250 milliards de francs CFA à des conditions de marché non concessionnelles représente un service de la dette annuel qui pourrait dépasser 25 milliards de francs CFA soit l’équivalent du résultat net actuel de la banque elle-même.

Le paradoxe de l’État actionnaire financé par emprunt

La structure de l’opération soulève une question de fond : l’État camerounais emprunte auprès des banques locales pour financer l’achat d’une banque, dont il devra ensuite assurer le développement commercial tout en remboursant cet emprunt. Ce montage crée mécaniquement une double contrainte : la General Bank of Cameroon doit générer suffisamment de résultats pour être viable, tandis que le Trésor doit honorer un service de la dette supplémentaire dont le calendrier reste opaque.

Cette configuration n’est pas inédite en Afrique subsaharienne. En Côte d’Ivoire, un consortium public a repris 67,49 % du capital de BICICI pour environ 80 milliards de francs CFA en 2026, dans une logique de stabilisation sectorielle qui ressemble davantage à une participation durable qu’à une opération de retournement. La leçon transversale que l’on peut tirer de ces précédents est claire : les rachats publics bancaires deviennent des charges durables lorsque l’État n’a pas de repreneur privé préparé, et se transforment en opérations réussies lorsque l’acquisition sert de pont vers une nouvelle cession.

C’est précisément ce que les autorités camerounaises semblent envisager. Le minister Motaze a présenté l’opération comme « transitoire », et plusieurs sources évoquent une ouverture future du capital à des partenaires stratégiques, nationaux ou internationaux. La COBAC, de son côté, a donné son avis de non-objection à la transition capitalistique tout en précisant que toute revente ultérieure serait soumise à son agrément préalable impliquant une vérification de la solidité du futur actionnaire entrant.

La marge budgétaire : théoriquement confortable, structurellement tendue

Sur le plan des finances publiques, le Cameroun dispose encore, théoriquement, d’une marge d’endettement. Selon le FMI, le ratio dette publique sur PIB se situait entre 41,4 % et 43 % en 2025 bien en deçà du plafond communautaire CEMAC de 70 %. Une estimation récente chiffre la marge résiduelle à environ 18 000 milliards de francs CFA d’ici à 2030. En valeur absolue, le Cameroun n’est pas en zone de détresse.

Mais la qualité de la dette s’est dégradée. La Caisse autonome d’amortissement indique qu’à fin juin 2026, les nouveaux prêts non concessionnels restent plus coûteux que les prêts concessionnels. Le pays a versé 150 milliards de francs CFA d’intérêts sur sa dette au seul premier semestre 2026. Et la loi de finances 2026, selon Financial Afrik, confirme l’entrée dans une zone de tension budgétaire. Dans ce contexte, ajouter un emprunt syndiqué de 250 milliards même garanti par Afreximbank alourdit une structure de financement déjà sous pression.

Pour Ecobank, dont la filiale camerounaise a affiché un bénéfice record de 27,29 milliards de francs CFA en 2025, le rôle d’arrangeur est une opération commerciale à double dividende : frais de montage sur la syndication et positionnement stratégique auprès du premier emprunteur bancaire de la zone CEMAC. Le groupe panafricain consolide ainsi sa présence dans un segment où il demeure peu documenté sur des opérations souveraines antérieures comparables.

Une revente hypothétique comme seule porte de sortie

Au bout du compte, la question qui domine est celle de la stratégie de sortie. Si la General Bank of Cameroon trouve un repreneur privé crédible dans des délais raisonnables, l’État aura joué son rôle de « filet de sécurité » du secteur bancaire à un coût contenu. Mais si la revente tarde ou si elle échoue faute de candidats ou de valorisation satisfaisante le Cameroun se retrouvera durablement propriétaire d’une banque commerciale qu’il doit gérer, recapitaliser et financer, tout en assumant le service d’un emprunt de marché.

La COBAC exerce une surveillance attentive sur la gouvernance transitoire, exigeant continuité opérationnelle, capitalisation conforme et protection des déposants. Ces garde-fous prudentiels sont nécessaires. Mais ils ne répondent pas à la question économique centrale : qui achètera la General Bank of Cameroon, à quel prix et dans quel délai ? Tant que cette réponse n’existe pas, le refinancement d’Ecobank ne sera qu’une étape dans un feuilleton dont l’État camerounais pourrait bien rester l’acteur principal et le financeur en dernier ressort.


Sources