Cameroun : la dette flottante à 751 milliards de FCFA sous la loupe d’un nouvel audit

La rédaction

septembre 8, 2026

Le Cameroun a lancé un nouvel audit de sa dette flottante, couvrant la période 2020-2025, alors que le premier exercice portant sur les années 2000-2019 avait validé un passif de 751,4 milliards de FCFA. Entre remboursements partiels et arriérés persistants, l’État tente de cerner avec précision ce qu’il doit encore à ses créanciers intérieurs. L’enjeu dépasse la comptabilité : il touche à la crédibilité budgétaire du pays et à la survie financière de milliers d’entreprises privées.

Un stock validé à 751,4 milliards de FCFA, une facture segmentée

La dette flottante désigne l’ensemble des engagements de l’État envers ses créanciers intérieurs qui n’ont pas été inscrits dans la dette publique formelle : dettes salariales, commerciales, fiscales, douanières et autres créances diverses. Au Cameroun, ce passif hors-bilan accumulé sur près de deux décennies a fait l’objet d’un premier audit dont les résultats, publiés et affinés entre 2024 et 2025, ont établi le stock validé à 752,1 milliards de FCFA pour la seule période 2000-2019.

Ce chiffre agrège des catégories hétérogènes dont les dynamiques d’accumulation et les créanciers diffèrent sensiblement. Les dettes commerciales, factures impayées aux fournisseurs et prestataires, représentent la composante la plus directement perceptible par le secteur privé. Les dettes salariales renvoient à des rappels de rémunération ou de primes restés en suspens. Les créances fiscales et douanières, pour leur part, désignent généralement des remboursements de trop-perçus ou de crédits de TVA non restitués aux entreprises. Cette diversité de nature complique autant le recensement que l’apurement, chaque catégorie obéissant à des règles juridiques et à des chaînes de validation distinctes.

La Direction générale du Budget (DGB) a publié la liste des dossiers validés, confirmant que l’opération a fonctionné selon un processus en plusieurs étapes : recensement, dépôt des créances, présélection, confirmation puis validation ou rejet. Les dossiers rejetés ont également fait l’objet d’une liste publique, ce qui constitue un minimum de transparence dans un exercice où les risques de surévaluation des créances sont réels.

Des remboursements amorcés, un reliquat encore substantiel

L’apurement a démarré concrètement en janvier 2024. Selon Sika Finance, 463,3 milliards de FCFA avaient été effectivement décaissés à fin 2025, représentant environ 61,6 % du stock audité. Le reliquat arithmétique s’établit ainsi autour de 288,8 milliards de FCFA au titre de ce premier cycle.

Toutefois, la lecture de l’encours résiduel est brouillée par l’existence de deux séries statistiques parallèles. D’un côté, le suivi de l’audit 2000-2019 avec ses remboursements progressifs. De l’autre, une estimation de l’encours global de dette flottante de l’administration centrale à fin 2024, chiffrée à 411,5 milliards de FCFA selon Financial Afrik, soit environ 665 millions de dollars. Cet écart tient au fait que la première série ne couvre que le périmètre audité 2000-2019, tandis que la seconde intègre des flux plus récents et des créances qui n’ont pas encore fait l’objet d’un audit validé. Les deux mesures coexistent sans être directement comparables, ce qui illustre une faiblesse récurrente de l’information budgétaire camerounaise.

Par ailleurs, les restes à payer de l’État, notion plus large que la dette flottante stricto sensu, atteignaient 853,7 milliards de FCFA au 31 mars 2025, dont 62,7 % datant de plus de trois mois. Ce chiffre, issu du suivi de l’exécution budgétaire, signale que la formation d’arriérés nouveaux continue à un rythme qui dépasse la capacité d’apurement immédiate de l’État.

Un nouvel audit pour la période 2020-2025 : les défis méthodologiques

C’est précisément pour traiter ce continuum que le ministère des Finances (MINFI) a lancé un nouvel audit couvrant la période 2020-2025. L’objectif officiel, tel que rapporté par Ecomatin, est de disposer d’« une situation fiable et exhaustive des créances et engagements publics » afin de mieux maîtriser les arriérés sur une période récente et d’encadrer les modalités futures d’apurement.

La question de l’indépendance méthodologique de cet audit est centrale. Pour le cycle 2000-2019, le FMI avait indiqué dans ses documents de programme qu’un vérificateur indépendant avait été mandaté, et que le rapport avait été validé en décembre 2020. Pour le nouveau cycle, les modalités de gouvernance restent à préciser : ni le nom du vérificateur ni le dispositif de contrôle de l’indépendance ne sont encore publiquement établis dans les sources disponibles. Cette opacité partielle est un signal d’alerte pour les créanciers comme pour les bailleurs extérieurs, qui conditionnent en général leur appui à la transparence des diagnostics.

La fiabilité du processus déterminera aussi la crédibilité du plan d’apurement qui en découlera. Pour le cycle précédent, la DGB avait évoqué plusieurs instruments de règlement possibles, titrisation, cession aux banques avec décote, ce qui indique une certaine sophistication dans l’approche mais aussi une reconnaissance implicite que le cash immédiat ne suffit pas à honorer l’intégralité du passif.

L’impact concret sur le secteur privé et les PME

La question des arriérés intérieurs n’est pas abstraite. Selon une note de conjoncture du ministère camerounais des Petites et Moyennes Entreprises (MINPMEESA) portant sur le quatrième trimestre 2024, seulement 36,1 % des PME jugent leur trésorerie soutenable, un indicateur qui reflète partiellement la pression exercée par les retards de paiement publics. Les fournisseurs de l’État, souvent des PME locales faiblement capitalisées, supportent le coût financier de ces délais : charges de financement de court terme, report d’investissements, parfois insolvabilité.

Le mécanisme est connu : les restes à payer qui s’accumulent en fin d’exercice se transforment en arriérés à l’exercice suivant, réduisant d’autant la capacité budgétaire disponible pour de nouvelles dépenses. Ce cycle pro-cyclique fragilise l’exécution budgétaire et alimente la méfiance des fournisseurs privés envers les marchés publics, avec des effets à terme sur la qualité et les prix des offres soumises à l’État.

La CEMAC comme miroir : le cas congolais

Le Cameroun n’est pas isolé dans cette problématique. Au Congo-Brazzaville, le FMI estimait que les arriérés intérieurs représentaient environ 18 % du PIB de 2023, avec des remboursements atteignant 14 % du PIB sur la même période, sans que le stock total ne recule significativement, la formation de nouveaux arriérés comblant régulièrement les apurements. La Caisse congolaise d’amortissement recensait encore 1 745 milliards de FCFA d’arriérés de dette intérieure à fin 2024. Ce parallèle régional illustre la difficulté structurelle des États pétroliers de la CEMAC à sortir durablement de la trappe des arriérés sans réformer en profondeur les mécanismes de gestion de trésorerie et d’engagement de la dépense.

Le FMI a formulé sur ce point une ligne cohérente entre 2020 et 2024 : prévenir l’accumulation de nouveaux arriérés par le renforcement des institutions budgétaires, vérifier et prioriser l’apurement des stocks existants, et traiter les causes racines, faiblesses de trésorerie, programmation budgétaire insuffisante, contrôle des engagements lacunaire. Dans ses revues du programme camerounais, le FMI juge la dette globale du pays soutenable, mais signale un risque élevé de surendettement, ce qui laisse peu de marges pour une accumulation non maîtrisée d’arriérés supplémentaires.

Ce que le nouvel audit devra démontrer

L’exercice 2020-2025 sera jugé sur deux critères principaux : l’exhaustivité du recensement et la robustesse du tri entre créances légitimes et dossiers gonflés ou frauduleux. Le précédent cycle a montré qu’une partie significative des dossiers déposés avait été rejetée, ce qui témoigne à la fois de la rigueur du processus et de l’ampleur des tentatives de surévaluation.

Au-delà du chiffre qui émergera de cet audit, c’est la capacité de l’État camerounais à financer l’apurement qui fera la différence. Avec un encours global de dette publique dépassant 14 200 milliards de FCFA à fin 2024, selon les données de la Caisse autonome d’amortissement, les marges de manœuvre budgétaires restent contraintes. Le plan de remboursement devra donc articuler des décaissements échelonnés avec des instruments financiers diversifiés, tout en évitant de creuser les déficits de financement.

La question n’est pas seulement comptable. Elle est politique : l’État peut-il reconnaître l’intégralité de ce qu’il doit sans mettre en péril sa propre capacité à fonctionner ? Et peut-il garantir que les mécanismes qui ont produit ces arriérés, sous-budgétisation chronique, engagements sans couverture, faible discipline d’exécution, ne reproduiront pas le même passif dans les cinq prochaines années ?

Sources