Léré, Mali : quand le JNIM décide seul de la vie d’une ville sahélienne

La rédaction

septembre 2, 2026

Le blocus imposé par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) sur la ville de Léré, dans le nord-ouest du Mali, puis levé unilatéralement après plusieurs semaines de siège, n’est pas un incident isolé. Il est le révélateur d’une réalité structurelle : dans une partie croissante du territoire malien, c’est un groupe armé non étatique qui fixe les règles du jeu, décide de l’ouverture des routes et du rythme des marchés. Les autorités de Bamako, elles, regardent de loin.

Léré sous blocus : une ville asphyxiée par calcul

Léré est une bourgade de quelque 26 700 habitants, nichée à une soixantaine de kilomètres de la frontière mauritanienne, dans une zone de tradition pastorale et d’échanges transfrontaliers. Sa position en fait un nœud commercial modeste mais réel entre le cœur du Mali et la Mauritanie. C’est précisément cette fonction de carrefour qui en fait une cible stratégique pour qui veut démontrer sa capacité à paralyser une économie locale.

Le blocus imposé par le JNIM a débuté le 29 novembre 2024 et a été levé le 12 janvier 2025, soit environ quarante-quatre jours de siège. Pendant cette période, la circulation des personnes et des biens a été coupée, les approvisionnements en denrées alimentaires et en médicaments ont été interrompus ou sévèrement restreints. Selon DW, des habitants signalaient la présence des FAMa à l’intérieur de la ville pour garantir l’accès à l’eau et à la nourriture, mais sans qu’aucune opération de rupture du blocus ne soit engagée depuis l’extérieur.

Ce détail est capital : les forces de sécurité maliennes étaient présentes dans la ville, mais impuissantes à rétablir la liberté de circulation. C’est le JNIM, et lui seul, qui a décidé du moment et des conditions de la levée du siège. Aucune déclaration officielle des autorités de la junte n’a accompagné cet épisode, ni pendant le blocus, ni à sa clôture.

Une tactique rodée, une géographie en expansion

Léré n’est pas un cas singulier. Le phénomène des villes maliennes sous blocus jihadiste s’est étendu de façon documentée depuis 2021. Farabougou, dans la région de Ségou, a subi un siège dont la durée se compte en années. Tombouctou et Gao ont été décrites comme asphyxiées dès novembre 2023. En septembre 2025, Nioro du Sahel et Kayes, ville pourtant considérée comme un bastion de l’ouest malien, ont à leur tour été annoncées sous blocus par le groupe. La logique de contagion vers l’ouest et vers le sud, en direction de Bamako, est désormais perceptible dans les analyses de l’Africa Center for Strategic Studies.

La méthode est constante : le JNIM n’a pas besoin d’entrer dans une ville pour la contrôler. Il lui suffit de tenir les axes routiers environnants, de menacer les convois de ravitaillement, de poser des engins explosifs sur les pistes, et d’instaurer un régime de terreur suffisant pour dissuader tout mouvement commercial. Le résultat est une asphyxie économique progressive, sans engagement militaire frontal majeur. Cette économie de la violence est à la fois moins coûteuse pour le groupe armé et plus difficile à contrer pour une armée conventionnelle.

Le Burkina Faso fournit un miroir saisissant. Amnesty International a documenté qu’en juillet 2023, au moins quarante-six localités burkinabè étaient sous siège, dont Djibo depuis février 2022 et Madjoari depuis février 2021. En mai 2025, le chiffre restait identique selon le Centre belge de documentation pour les réfugiés. La trajectoire malienne suit ce précédent avec un décalage de quelques années.

Le vide institutionnel comme condition du blocus

Comprendre pourquoi des villes comme Léré peuvent être mises en coupe réglée pendant des semaines suppose d’examiner le dispositif sécuritaire censé les protéger. En 2024-2025, les FAMa ont mené des opérations offensives dans plusieurs régions du nord, soutenues par leurs partenaires russes. Mais la présence militaire dans le nord-ouest demeure dispersée, tributaire de lignes de communication longues et vulnérables, et incapable d’assurer un maillage territorial continu. À Léré fin 2024, la zone figurait parmi les huit localités maliennes explicitement signalées comme soumises à des interdictions de mouvement, signe d’un environnement sécuritaire dégradé plutôt que maîtrisé.

Le silence officiel de la junte dit aussi quelque chose. Alors qu’Assimi Goïta a affirmé en avril 2026 que la situation sécuritaire nationale était « maîtrisée », aucun communiqué des FAMa n’a spécifiquement traité du blocus de Léré, ni de sa levée. Cette absence de communication n’est pas anodine : elle révèle soit une incapacité à cadrer l’événement dans un récit de victoire, soit un calcul politique consistant à ne pas donner de visibilité à des défaites de facto.

En droit international humanitaire, la situation est pourtant claire. Le Dictionnaire de droit humanitaire rappelle qu’un blocus imposé par un groupe armé non étatique est évalué au regard des interdictions fondamentales du droit des conflits armés non internationaux : interdiction d’affamer la population civile comme méthode de combat, interdiction de priver les civils de biens indispensables à leur survie, obligation de laisser passer les secours humanitaires impartiaux. Le JNIM, en imposant un siège de quarante-quatre jours à Léré, se situe dans une zone de violation caractérisée de ces règles, sans que les mécanismes internationaux de responsabilité soient en mesure d’y répondre efficacement.

Les stratégies de survie d’une population prise en tenaille

Face à cette réalité, les habitants de Léré et des villes comparables ne restent pas passifs. La littérature sur les populations sahéliennes soumises à des pressions armées prolongées documente un triptyque d’adaptation : contournement des contraintes, diversification économique et ancrage communautaire.

Le contournement passe d’abord par la modification des circuits d’approvisionnement. Les éleveurs modifient leurs trajectoires de transhumance pour éviter les zones les plus exposées. Les commerçants empruntent des pistes secondaires, négocient des laissez-passer informels, parfois contre rémunération, avec les acteurs armés qui tiennent les axes. Cette « corruption négociée » avec les porteurs d’armes est documentée par les travaux sur le pastoralisme en zone de conflit comme une stratégie répandue, parfois la seule disponible pour continuer à commercer.

La diversification économique prend la forme de micro-activités, maraîchage de proximité, transformation alimentaire, artisanat, moins dépendantes des chaînes d’approvisionnement longues. Les recherches sur la résilience sahélienne insistent également sur le rôle des transferts monétaires et des microcrédits pendant les périodes de soudure pour amortir l’asphyxie économique créée par les blocus.

L’ancrage communautaire, enfin, constitue le filet de sécurité de dernier recours. Dans les zones où l’État est absent ou inefficace, les chefs de village, les associations locales et les réseaux d’entraide familiaux assurent une forme minimale de gouvernance de substitution : organisation de la distribution des stocks, médiation avec les groupes armés, information sur les mouvements dangereux. Ce n’est pas de la résilience au sens triomphant que certains discours institutionnels lui prêtent ; c’est une adaptation coûteuse, douloureuse, qui érode les capacités productives à long terme et pousse les populations les plus vulnérables vers l’exode.

Le contexte humanitaire aggrave tout cela. Pour la période juin-août 2025, le Cadre harmonisé estimait à plus de 1,47 million le nombre de Maliens en insécurité alimentaire et nutritionnelle aiguë, avec une concentration des besoins dans les zones de conflit et d’accès limité. Un blocus de quarante-quatre jours dans ce contexte n’est pas une perturbation temporaire : c’est une détonation dans un tissu social et économique déjà criblé de fissures.

La question qui reste posée

La levée du blocus de Léré par le JNIM en janvier 2025 n’a pas restauré l’autorité de l’État malien sur cette ville. Elle a simplement suspendu, pour un temps indéterminé, la démonstration de force du groupe armé. Le répit des habitants est réel mais précaire, conditionné à des logiques internes au JNIM que les autorités maliennes ne maîtrisent pas.

La question de fond n’est pas de savoir si le JNIM lèvera ou imposera son prochain blocus, il le fera selon ses propres calculs stratégiques. Elle est de savoir si les États du Sahel, leurs partenaires et la communauté internationale sont capables de construire autre chose qu’une présence militaire discontinue dans ces espaces : des services publics qui fonctionnent, des marchés protégés, une justice accessible. Sans cela, les populations de Léré et d’ailleurs resteront ce qu’elles sont aujourd’hui : des otages alternativement libérés et réassiégés, à la discrétion de ceux qui tiennent les routes.

Sources