JNIM au Mali : quand les accords locaux révèlent le retrait silencieux de l’État malien

La rédaction

juillet 5, 2026

Plusieurs milliers de déplacés dogons et peuls ont regagné leurs villages du cercle de Bankass, au centre du Mali, grâce à des arrangements conclus directement avec le JNIM, affilié à Al-Qaïda sans intervention visible de Bamako. Ce retour, présenté comme un signe de stabilisation, soulève une question autrement plus inconfortable : à quel prix, et au nom de quelle souveraineté ?

Le retour des déplacés, entre soulagement et capitulation implicite

Depuis le début de la saison des pluies en juin, des familles dogons et peules rejoignent leurs villages du cercle de Bankass après des années d’exil forcé. Le déplacement massif de 2019 avait été provoqué par une spirale de violences intercommunautaires et djihadistes qui avait rendu la vie rurale impossible dans cette zone du centre du Mali. Pour des populations dont la survie dépend de l’agriculture et de l’élevage, chaque saison agricole manquée représente une catastrophe économique durable.

Le retour coïncide avec des accords conclus entre les communautés villageoises et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Les contours précis de ces arrangements restent flous, mais leur existence est confirmée par des témoignages de terrain. Un éducateur du village de Bare Darsalam, dans le cercle de Bankass, illustre à la fois l’espoir du retour et la complexité de la situation : « Notre école a été détruite par les groupes armés terroristes lors du déplacement du village en 2019. Ils ont tout cassé. Même si on nous demandait de reconstruire l’école tout de suite, nous n’allons pas être d’accord. Nous avons repris nos activités après les garanties données par le maire de Bankass. Nous n’avons pas encore commencé à porter des pantalons courts. Nous ne sommes pas aussi revenus avec nos épouses, pour savoir s’il faut porter le voile islamique ou quelque chose comme cela. »

Ce témoignage recueilli par DW condense toute l’ambivalence de la situation : des habitants heureux de retrouver leurs terres, mais qui savent déjà qu’ils devront négocier leur quotidien avec des règles imposées par un groupe terroriste. L’école détruite ne sera pas reconstruite, du moins pas pour l’instant. Les épouses restent en arrière, le temps de mesurer ce que signifie concrètement vivre sous la coupe du JNIM.

Des conditions idéologiques qui révèlent l’étendue du contrôle djihadiste

Les termes de ces accords locaux ne sont pas anodins. En échange de la sécurité et du droit de cultiver leurs terres, les habitants acceptent un ensemble de règles imposées par le JNIM : port du voile islamique obligatoire pour les femmes, codes vestimentaires stricts pour les hommes dont le port du pantalon court et fermeture des écoles publiques, assimilées à des vecteurs de « l’enseignement occidental ».

Cette dernière condition mérite une attention particulière. Elle ne se réduit pas à un caprice idéologique : elle s’inscrit dans une stratégie délibérée et documentée du JNIM pour substituer sa propre gouvernance à celle de l’État. Selon les données du Cluster Éducation Mali reprises par Studio Tamani, environ 2 320 écoles étaient non fonctionnelles au Mali en octobre 2024, avec les régions du nord et du centre les plus affectées. La fermeture des écoles n’est pas un dommage collatéral de l’insécurité : c’est un outil de contrôle territorial.

Ce modèle n’est pas propre au Mali. Des arrangements comparables ont été documentés au Burkina Faso et dans la région de Tillabéri au Niger, où le JNIM et des groupes affiliés offrent protection, arbitrage de litiges et accès aux ressources en échange de la conformité des communautés à leurs règles. Ces « pactes de survie », comme les qualifient certains analystes, sont fragiles et imposés sous contrainte, mais ils constituent une forme de gouvernance alternative qui s’installe dans la durée.

L’État malien absent : entre impuissance réelle et déni affiché

La question centrale que soulève ce phénomène est celle de la présence effective de l’État malien dans ces zones rurales. Sur le cercle de Bankass spécifiquement, les rapports sécuritaires disponibles dressent un tableau sans ambiguïté : la présence des Forces armées maliennes (FAMa) y est limitée, discontinue et essentiellement réactive. Studio Tamani a documenté des attaques répétées contre des villages du cercle en 2023, dans un contexte d’insécurité que les FAMa n’ont pas réussi à endiguer durablement.

Ce vide sécuritaire contraste avec le discours officiel des autorités de transition. Depuis le tournant dit « souverainiste » engagé à partir de 2021, la junte conduite par le général Assimi Goïta martèle son contrôle du territoire, sa priorité absolue à la lutte contre le terrorisme et le refus de tout compromis avec les groupes djihadistes. La reconquête de Kidal en novembre 2023 a été présentée comme le symbole de ce retour de l’État. Dans ce récit, il n’y a pas de place pour les arrangements de Bankass.

Pourtant, la réalité de terrain contredit cette posture. En mars 2026, Le Monde révélait que la junte avait libéré quelque 200 djihadistes présumés en échange d’une trêve sur les convois de carburant ciblés par le JNIM, une négociation que les autorités maliennes n’ont jamais assumée publiquement. Cette contradiction entre discours de fermeté et pratiques de négociation discrète n’est pas anecdotique : elle révèle une tension structurelle entre les impératifs de communication politique et les réalités d’un État qui ne contrôle plus effectivement des pans entiers de son territoire.

Une gouvernance djihadiste qui s’enracine dans la durée

Ce qui se joue à Bankass dépasse le cadre d’un simple accord sécuritaire local. Il s’agit d’un processus d’enracinement de la gouvernance djihadiste, qui s’appuie sur une stratégie rodée depuis plusieurs années. Les travaux du Policy Center for the New South montrent comment le JNIM, à l’instar d’Ansar Dine avant lui, a progressivement substitué ses propres institutions à celles de l’État : tribunaux islamiques perçus comme moins corrompus que la justice officielle, régulation de l’accès aux pâturages et aux marchés, protection contre d’autres acteurs violents. Ce « contrat social » implicite, construit sur la défaillance des institutions étatiques, est d’autant plus solide qu’il répond à des besoins réels de populations abandonnées.

Fin 2024, la Matrice de suivi des déplacements de l’OIM recensait 402 167 personnes déplacées internes au Mali, dont environ 70 % dans les régions de Gao, Ménaka, Mopti et Bandiagara. Ce chiffre illustre l’ampleur du désastre humanitaire provoqué par l’insécurité, mais aussi la pression considérable qui pousse les populations à accepter n’importe quelles conditions pour rentrer chez elles.

C’est précisément cette pression que le JNIM exploite. Le retour des déplacés de Bankass n’est pas un signe de stabilisation au sens où l’État malien reprendrait le contrôle : c’est la stabilisation sous une autre autorité, qui impose ses règles, ferme les écoles et contrôle les corps. Le maire de Bankass a bien participé aux garanties offertes aux habitants pour faciliter leur retour, signe que les autorités locales sont au courant et impliquées à la marge mais Bamako reste absent de l’équation.

Le piège du compromis sécuritaire

Les accords de Bankass posent enfin une question éthique et politique que ni les analystes ni les autorités ne peuvent éluder indéfiniment : jusqu’où la nécessité de survivre justifie-t-elle l’acceptation d’une domination idéologique ? Les habitants qui regagnent leurs villages ne font pas un choix libre : ils choisissent entre un exil indéfini et un retour sous conditions. Qu’ils acceptent ces conditions ne signifie ni qu’ils les approuvent, ni qu’ils y adhèrent durablement.

Mais pour le JNIM, chaque accord local est une victoire stratégique : il normalise sa présence, légitime son autorité aux yeux des populations et rend chaque jour un peu plus abstraite la perspective d’un retour de l’État malien. La question n’est plus seulement de savoir si Bamako peut reconquérir militairement le cercle de Bankass, mais si l’État malien est encore en mesure d’offrir une alternative crédible à des populations qui ont appris à vivre et à survivre sans lui.


Sources