L’attaque menée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans contre le principal camp militaire de San, dans le centre du Mali, n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une séquence opérationnelle cohérente qui révèle l’ampleur de l’adaptation tactique du JNIM depuis le retrait de l’opération Barkhane. À Bamako, les autorités de transition peinent à en mesurer les conséquences sur la crédibilité de leur dispositif sécuritaire.
San : une position stratégique frappée au cœur
Le camp militaire de San occupe une place centrale dans le dispositif de sécurité du centre du Mali. Situé dans la région de Ségou, à la charnière entre les zones d’insécurité du Mopti et les axes logistiques reliant Bamako au nord, San constitue un nœud de commandement dont la chute symbolique ou l’affaiblissement opérationnel aurait des répercussions bien au-delà de la localité elle-même.
L’attaque du dimanche 9 août 2026, survenue à l’aube, a infligé des pertes aux Forces armées maliennes (FAMa) et s’est soldée par la capture de matériel militaire par les assaillants. Selon Le Figaro, l’attaque a fait au moins dix militaires tués. Le communiqué officiel de l’état-major des FAMa a présenté l’événement comme une « tentative d’attaque » repoussée par une « riposte vigoureuse », affirmant que « la situation est sous contrôle ». Une source de presse malienne rapportait parallèlement que des groupes d’assaillants avaient été poursuivis jusqu’à dix-sept kilomètres de San avant d’être neutralisés.
Cette rhétorique du contrôle retrouvé est désormais un marqueur du discours institutionnel malien après chaque attaque significative. Elle ne résiste pas toujours à l’examen des faits opérationnels : le matériel emporté par le JNIM constitue à la fois un gain logistique concret et un outil de démonstration symbolique que le groupe exploite systématiquement dans sa production médiatique.
Une trajectoire ascendante documentée
L’attaque de San n’est que le dernier épisode d’une série particulièrement meurtrière qui jalonne l’année 2025. Le 23 mai, le camp militaire de Dioura, dans la région de Mopti, était pris d’assaut : quarante et un soldats maliens y ont été tués, dont le chef de camp et son adjoint, selon des sources concordantes dont Le Point et Afrik.com. Le 1er juin, la base de Boulikessi, dans le centre du pays, était à son tour attaquée, avec un bilan qui selon West Africa Maps avoisinerait la centaine de morts parmi les soldats maliens, un chiffre non confirmé officiellement. Le même mois, une série de frappes coordonnées ciblait simultanément des positions à Sirakorola, Tanabougou et Tombouctou.
Cette séquence impose une lecture d’ensemble : le JNIM ne harcèle plus simplement les forces étatiques sur leurs marges. Il cible délibérément des positions tenues, des centres de commandement, des garnisons qui structurent le déploiement des FAMa sur le terrain. La logique n’est plus celle de l’embuscade opportuniste mais d’une pression soutenue visant à désorganiser le dispositif adverse dans sa profondeur.
La comparaison régionale conforte cette lecture. Au Burkina Faso, des attaques similaires contre des camps militaires, Djibo en novembre 2023 (vingt-deux soldats tués), Dargo en juillet 2025 (une cinquantaine de morts selon des témoignages recueillis par Africanews), témoignent d’une convergence de modes opératoires entre groupes affiliés ou proches de l’idéologie al-qaïdiste dans le Sahel central.
L’évolution tactique post-Barkhane : contrôle territorial et sophistication opérationnelle
Le retrait de l’opération Barkhane, effectif fin 2022, a modifié en profondeur les conditions dans lesquelles le JNIM opère. Sans la pression de frappes aériennes françaises ciblées et d’un renseignement de haute technologie, le groupe a pu consolider son emprise territoriale, élargir ses zones d’action et accroître la complexité de ses opérations.
Le Soufan Center documente cette évolution vers des attaques plus coordonnées et des cibles plus structurantes : centres urbains, infrastructures économiques, nœuds logistiques. Le groupe n’est plus seulement présent dans les campagnes : il presse les villes par des blocus, taxe les axes routiers, et cherche à se substituer progressivement à l’État dans la régulation des échanges et des comportements locaux.
Un rapport du Global Initiative against Transnational Organized Crime publié en octobre 2023 insistait déjà sur cette dimension de gouvernance parallèle : le JNIM développe une structure décentralisée capable d’exercer un contrôle social à distance, en privilégiant la construction d’un consentement local sur la coercition immédiate, une stratégie moins visible mais plus durable que le simple terrorisme. L’usage croissant de drones, mentionné dans plusieurs analyses récentes, illustre une sophistication opérationnelle supplémentaire : reconnaissance du terrain, coordination avec des unités au sol, capacités de frappe à distance.
La question du renseignement : faille systémique ou défaillance ponctuelle ?
L’attaque d’une garnison comme San pose inévitablement la question du renseignement. Frapper un camp militaire supposément fortifié requiert des informations précises sur les dispositifs de protection, les rotations de gardes, les points d’entrée vulnérables. Les rapports disponibles ne documentent pas d’infiltration directe des chaînes de commandement des FAMa par le JNIM, mais ils établissent clairement que le groupe dispose d’une capacité d’ancrage dans les milieux sociaux et économiques locaux qui lui permet de collecter des informations opérationnellement pertinentes.
L’Africa Center for Strategic Studies souligne que l’implantation du JNIM dans les espaces peu contrôlés par l’État favorise la circulation de renseignements sur les forces étatiques. Dans un contexte où les populations rurales entretiennent des relations souvent distantes, voire conflictuelles, avec les FAMa et leurs partenaires, qu’ils soient d’Africa Corps ou des unités nationales, le JNIM peut s’appuyer sur un tissu de relations locales que les forces régulières peinent à concurrencer.
Africa Corps et FAMa : un tandem sous pression
La présence d’Africa Corps au Mali, successeur du groupe Wagner dissous en tant qu’entité formelle, était censée compenser les lacunes capacitaires des FAMa, notamment en matière de renseignement et de réaction rapide. Les résultats opérationnels sont mitigés. ACLED a estimé à environ cinquante le nombre de morts combinés parmi les soldats maliens et les paramilitaires russes lors de l’embuscade de Tin Zaouatene en juillet 2024. Plus significatif encore : selon des données ACLED analysées sur la période janvier-octobre 2024, mille soixante-trois civils ont été tués par les forces maliennes et leurs alliés, un bilan qui entame durablement le soutien populaire dont dépend pourtant toute stratégie contre-insurrectionnelle efficace.
L’équation sécuritaire malienne bute ainsi sur une contradiction fondamentale : les méthodes employées pour contenir le JNIM alimentent parfois les conditions sociales qui permettent à ce dernier de se maintenir et de se développer. Bamako affiche une rhétorique de montée en puissance des FAMa, mais les attaques de Dioura, Boulikessi et San révèlent les limites de ce récit.
Un État en recul, un groupe en expansion
La capture de matériel militaire à San n’est pas anecdotique. Des analyses spécialisées estiment qu’environ vingt pour cent des armes recensées auprès des groupes jihadistes du Sahel central proviennent directement des stocks des armées nationales. Chaque attaque réussie est donc doublement bénéfique pour le JNIM : elle affaiblit l’adversaire tout en renforçant ses propres capacités. Les véhicules, armes légères, munitions et équipements de communication saisis sont intégrés dans la logistique du groupe ou exhibés dans sa production de propagande pour démontrer sa supériorité opérationnelle.
Pour les populations du centre du Mali, l’effet psychologique n’est pas moins important. Quand une garnison supposément centrale comme San peut être frappée à l’aube avec des pertes confirmées et du matériel emporté, la confiance dans la capacité protectrice de l’État s’érode. C’est précisément cet espace de délégitimation que le JNIM cherche à occuper.
La question qui se pose désormais aux décideurs régionaux et aux partenaires internationaux encore présents dans le Sahel central n’est plus de savoir si le JNIM peut menacer des positions fortifiées. Il l’a prouvé, à Tessit, à Dioura, à Boulikessi, et maintenant à San. La question est de savoir si les autorités de transition maliennes disposent, ou souhaitent disposer, des outils politiques, non seulement militaires, pour enrayer une dynamique qui dépasse désormais largement le cadre de la guerre asymétrique classique.
Sources
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Attaque meurtrière contre les FAMa à Dioura — Afrik.com, mai 2025
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Mali : la stratégie militaire de Bamako mise à l’épreuve par le JNIM — Le Point, juin 2025
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JNIM Snapshot — The Soufan Center, novembre 2025
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JNIM, groupes armés non étatiques et économies illicites en Afrique de l’Ouest — GI-TOC et ACLED, octobre 2023
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Le puzzle formé par le JNIM et les groupes islamistes militants au Sahel — Africa Center for Strategic Studies
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Attaques coordonnées dans l’ouest du Mali : une nouvelle phase dans l’expansion du djihadisme — The Conversation
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Gestion des territoires contrôlés par les groupes djihadistes — OFPRA/DIDR, juillet 2023
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