Les investissements chinois en Afrique ont bondi de 254 % en un an pour atteindre 33,5 milliards de dollars au premier semestre 2026, faisant du continent la première destination régionale de la Belt and Road Initiative. Derrière ce chiffre spectaculaire se dessine une stratégie qui dépasse la simple recherche de marchés : Pékin consolide son accès aux ressources critiques et aux chaînes logistiques mondiales. Pour l’Afrique francophone, la question n’est plus de savoir si les capitaux chinois arriveront, mais à quelles conditions ils peuvent réellement servir le développement productif.
Un pivot stratégique, pas seulement un rebond conjoncturel
La progression est sans précédent dans l’histoire de la BRI. En incluant les contrats de construction, l’engagement chinois total en Afrique atteignait 46,99 milliards de dollars sur les six premiers mois de 2026, soit 67 % du total mondial de l’initiative sur la période. Ce niveau ne s’explique pas par un seul facteur, mais par la convergence de plusieurs dynamiques.
La première est géopolitique. Depuis 2025, les tensions commerciales entre Pékin et Washington ont fortement perturbé les flux d’exportations chinoises vers les États-Unis. Selon une analyse de BNP Paribas, les exportations chinoises vers l’Afrique ont progressé de 34 % en moyenne entre avril et juillet 2025, une hausse supérieure à celle enregistrée vers l’ASEAN ou l’Europe sur la même période. Ce réacheminement commercial s’accompagne d’un renforcement des positions industrielles et logistiques chinoises sur le continent, sans que les données disponibles permettent encore de quantifier précisément l’ampleur du transfert d’IDE qui en découle.
La seconde dynamique est sectorielle. Les investissements chinois en Afrique se déplacent des grandes infrastructures de transport vers trois secteurs prioritaires : l’énergie, les minerais critiques et l’industrie manufacturière. Ce glissement n’est pas anodin : il traduit une montée en puissance des intérêts stratégiques de Pékin dans la sécurisation des approvisionnements en lithium, cobalt et manganèse, dont la demande mondiale explose avec la transition énergétique.
Minerais critiques : le Mali, le Zimbabwe et la RDC au cœur du dispositif
Le positionnement chinois dans les mines africaines illustre une logique de chaîne d’approvisionnement globale. En Afrique de l’Ouest, le groupe Ganfeng Lithium contrôle les projets de Goulamina et Bougouni au Mali, deux gisements entrés en phase de développement commercial à partir de 2024. Selon Le Monde, Pékin pousse ses pions dans les mines du Sahel à mesure que la présence occidentale se fragilise, notamment dans les pays sous transition militaire.
En Afrique australe, les groupes Zhejiang Huayou Cobalt et Sinomine Resource Group ont industrialisé les projets Arcadia et Bikita au Zimbabwe, avec le lancement de trois nouvelles usines de traitement en 2024. En République démocratique du Congo, le projet Manono l’un des plus grands gisements de lithium du monde mobilise plusieurs acteurs chinois, dont Zijin Mining, avec une perspective de production évoquée pour 2026.
Pour l’Afrique francophone de l’Ouest, la présence directe reste plus limitée en volume : les données disponibles ne permettent pas d’établir une part sous-régionale précise de l’Afrique de l’Ouest francophone dans les flux BRI, les montants cités se concentrant majoritairement sur le Nigeria côté anglophone. Cela ne signifie pas une absence, mais une intégration encore marginale dans les grands circuits de financement BRI, ce qui représente à la fois un risque d’exclusion des flux porteurs et une fenêtre pour négocier des conditions d’entrée plus favorables.
Le cas éthiopien : modèle ou exception ?
Le transfert de gestion du chemin de fer Addis-Abeba Djibouti à l’Éthiopie, intervenu en mai 2024, est régulièrement présenté comme un signe de maturité du modèle BRI : les opérateurs locaux remplacent progressivement les équipes chinoises, 2 840 personnels éthiopiens et djiboutiens ayant été formés et certifiés. Les revenus de la ligne sur les neuf premiers mois de l’exercice 2023-2024 atteignaient 2,84 milliards de birrs éthiopiens, soit environ 50 millions de dollars, avec une hausse du trafic fret de 885 000 tonnes en 2018 à 2,1 millions de tonnes en 2023. Le temps de transport du fret entre Addis-Abeba et Djibouti est passé de plus de trois jours à moins de vingt heures.
Ces résultats sont réels, mais le bilan reste nuancé. Une note de la Direction générale du Trésor français signale des pertes cumulées de 190 millions de dollars à fin 2024 et une gouvernance « fragmentée » entre opérateurs publics. Le chemin de fer éthiopien illustre ainsi ce que le modèle BRI peut produire de meilleur formation locale, transfert d’exploitation, amélioration logistique mais aussi ses limites structurelles en termes de viabilité financière autonome.
La question centrale : qui capte la valeur ajoutée ?
C’est là que se concentre le débat le plus substantiel. Jeune Afrique l’a formulé clairement dans son analyse récente : derrière le boom des capitaux, c’est bien une bataille de la valeur ajoutée qui se joue. Les projets miniers chinois en Afrique tendent à financer l’extraction, parfois le premier traitement, rarement la transformation industrielle locale à haute valeur ajoutée. Le débat porte donc moins sur le volume des flux que sur leur qualité et leurs effets sur le développement productif.
Selon RFI, l’économiste ouest-africain Adé Gaye observe que « le sentiment dominant n’est pas un rejet de la Chine, mais une exigence accrue de transparence et de relations plus équilibrées avec des retombées tangibles pour les économies africaines ». L’enthousiasme des années 2010 pour les grandes infrastructures a laissé place à une lecture plus exigeante : les populations reconnaissent l’utilité des routes, ports et voies ferrées financés par Pékin, mais constatent leur faible impact sur l’industrialisation et les compétences locales.
Sur la question de la dette, le contexte a évolué. Le stock cumulé de la dette africaine envers la Chine est estimé à environ 61 milliards de dollars en 2025-2026, tandis que les nouveaux prêts chinois à l’Afrique ont chuté à environ 2,1 milliards de dollars en 2024 les remboursements dépassant désormais les nouveaux décaissements. Éthiopie, Ghana et Zambie ont engagé des processus de restructuration avec Pékin. Ce ralentissement des prêts marque une rupture avec le cycle d’endettement des années 2010 et oblige les deux parties à redéfinir les modalités d’engagement : c’est dans ce contexte que les investissements directs et les contrats de construction prennent le relais des prêts comme vecteur principal de la présence chinoise.
Ce que peuvent faire les États de l’UEMOA et de la CEDEAO
L’UEMOA et la CEDEAO n’ont pas publié, à ce jour, de position officielle explicitement consacrée aux investissements BRI. Le règlement n°06/2024/CM/UEMOA encadre les relations financières extérieures des États membres, sans cibler spécifiquement les flux chinois. Ce silence institutionnel n’est pas neutre : il laisse chaque État négocier de façon bilatérale avec Pékin, sans cadre régional commun qui renforcerait leur pouvoir de négociation collectif.
Les leviers existent pourtant. Les États qui ont obtenu les meilleures conditions des partenaires chinois sont généralement ceux qui ont su conditionner les autorisations minières ou les marchés d’infrastructure à des clauses de contenu local sous-traitance nationale, formation des travailleurs, transfert technologique progressif. Le modèle n’est pas absent de la relation sino-africaine, comme le montre le cas éthiopien ; il reste cependant peu systématisé et souvent absent des négociations initiales.
La comparaison avec d’autres puissances extraverties est éclairante. La Russie représente moins de 1 % des IDE destinés au continent et son portefeuille d’engagements économiques s’est contracté depuis 2022 sous l’effet des sanctions. La Turquie est davantage présente dans le commerce et la construction, mais sans la profondeur industrielle qui permet un vrai transfert de compétences à l’échelle régionale. La Chine reste donc, de très loin, le partenaire dont les flux peuvent structurer des chaînes de valeur pour peu que les États africains se dotent des instruments pour le négocier.
Une fenêtre à ne pas laisser se refermer
L’accélération des capitaux chinois en Afrique au premier semestre 2026 n’est pas un accident conjoncturel. Elle reflète une réorientation stratégique durable de Pékin, amplifiée par les tensions commerciales mondiales et la course aux minerais critiques. Pour les décideurs de l’espace UEMOA-CEDEAO, la question n’est pas de choisir entre accepter ou refuser ces capitaux le rapport de force ne le permettrait pas. Elle est de construire rapidement les instruments institutionnels, les clauses contractuelles et les coalitions régionales qui permettront de transformer ces flux en industrialisation locale, en emplois qualifiés et en montée en compétences. Le cycle des grandes infrastructures financées à crédit est en train de se clore ; celui des investissements dans les ressources critiques s’ouvre. L’Afrique francophone sera-t-elle en mesure d’en négocier les termes, ou se retrouvera-t-elle une fois de plus à exporter des matières premières dont la valeur est capturée ailleurs ?
Sources
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Chine – Afrique : derrière le boom des capitaux, la bataille de la valeur ajoutée — Jeune Afrique, 2026
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China BRI Investment Report 2025 — Green Finance & Development Center, janvier 2026
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China’s Investment and Construction Engagement in the BRI, 2026 H1 — Green Finance & Development Center, 2026
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Le chemin de fer Djibouti-Éthiopie entre dans sa nouvelle phase — Africa News, mai 2024
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Dans l’ombre de la Russie, la Chine pousse ses pions dans les mines du Sahel — Le Monde Afrique, janvier 2025
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Afrique : la reconfiguration du commerce mondial fait profit à la Chine — BNP Paribas Economic Research, octobre 2025
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African nations now send more money to China than they receive in new loans — Reuters, janvier 2026
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La stratégie minière de la Chine en Afrique — Africa Center for Strategic Studies, février 2026
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China-Africa Cooperation on Critical Minerals — Development Reimagined, novembre 2024
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Note de la Direction générale du Trésor : Transports, l’Éthiopie et Djibouti, une interdépendance gagnante — Trésor français, 2024