Mali : face à l’intransigeance d’Assimi Goïta, Washington repart bredouille
Le départ de Rachna Korhonen, ambassadrice des États-Unis au Mali, referme une mission sans victoire diplomatique. Bamako n’a pas tenu ses engagements de transition, Washington n’a pas obtenu le retour à l’ordre constitutionnel qu’il exigeait. Cet épisode n’est pas un accident isolé : il révèle les limites structurelles d’une diplomatie américaine qui peine à peser sur des juntes sahéliennes qui ont appris à se passer de sa validation.
Korhonen à Bamako : un mandat sous tension
Assermentée en décembre 2022 et accréditée à Bamako en mars 2023, Rachna Korhonen avait pris ses fonctions dans un contexte déjà dégradé. Les autorités maliennes de transition avaient multiplié les reports d’échéances depuis le coup d’État d’août 2021. Une transition initialement calibrée sur dix-huit mois s’était métamorphosée, au fil des Assises nationales de la refondation, en une période pouvant aller de six mois à cinq ans. En juillet 2025, une loi adoptée par la junte a encore repoussé la transition jusqu’en 2030, selon Le Point Afrique.
L’objectif américain était explicite : ramener Bamako vers un calendrier électoral crédible. Le Département d’État a finalement acté que les autorités maliennes avaient choisi de ne plus être représentées par Korhonen, un départ présenté comme lié aux tensions diplomatiques persistantes avec les autorités de transition. Le blocage n’est pas imputable à un déficit d’engagement américain — les réunions ont eu lieu, les messages ont été transmis. Il tient à la volonté politique de Bamako, qui contrôle le calendrier et a décidé de ne pas s’y soumettre.
Un arsenal diplomatique insuffisant
Pour comprendre pourquoi Washington n’a pas pesé davantage, il faut examiner les leviers qu’il a réellement activés, et mesurer leur portée réelle.
Des sanctions ciblées, des effets limités
Sur le plan des sanctions, l’action américaine a été essentiellement individuelle. En janvier 2022, les États-Unis ont exclu le Mali de l’AGOA, le programme commercial préférentiel accordé aux pays africains, une mesure symboliquement forte, mais dont l’impact économique documenté reste difficile à quantifier. En juillet 2023, Washington a sanctionné trois hauts responsables militaires maliens, le colonel Sadio Camara, le colonel Alou Boi Diarra et le lieutenant-colonel Adama Bagayoko, pour avoir facilité le déploiement du groupe Wagner, dont le département d’État estimait qu’il avait entraîné une hausse de 278 % des victimes civiles depuis son arrivée en décembre 2021. Ces mesures ont eu des effets juridiques et financiers sur les personnes ciblées ; elles n’ont pas modifié la trajectoire politique de la transition.
En parallèle, l’aide américaine au Mali reste substantielle. Selon les données de ForeignAssistance.gov, les décaissements totaux pour 2024 s’élèvent à 261,6 millions de dollars, avec une forte composante humanitaire et de développement. Paradoxalement, cette aide continue d’affluer malgré le bras de fer diplomatique, ce qui réduit mécaniquement l’effet de levier potentiel de sa suspension éventuelle.
Le précédent nigérien : une leçon amère
Le cas du Niger illustre encore plus crûment les limites de la stratégie américaine. Après le coup d’État de juillet 2023, Washington a suspendu une partie de son aide, maintenu des canaux diplomatiques et tenté, sans succès visible, d’infléchir la position de la CEDEAO à l’ONU. La mission de la sous-secrétaire d’État Victoria Nuland à Niamey a été qualifiée de « difficile » par des responsables américains eux-mêmes. Le résultat concret le plus net a été inverse à l’objectif : en avril 2024, les États-Unis ont accepté le retrait de leurs quelque 1 100 soldats après la dénonciation de l’accord de défense par la junte. La pression diplomatique s’est soldée par une perte nette d’influence sécuritaire.
Au Burkina Faso, le bilan est similaire, quoique moins spectaculaire : une présence américaine plus discrète, une pression moins documentée, et des résultats tout aussi modestes face à une junte qui a continué de réorienter ses alliances sans égard pour les injonctions extérieures.
Les raisons structurelles d’un échec
Les analystes qui travaillent sur la région identifient des facteurs qui dépassent la tactique diplomatique et expliquent pourquoi la pression occidentale peine structurellement à produire des effets.
La crédibilité perdue de l’engagement sécuritaire
Le Crisis Group, dans ses analyses de la crise sahélienne, souligne que les stratégies de stabilisation soutenues par les partenaires occidentaux se sont enlisées parce qu’elles ont renforcé des États, des forces armées et des élites qui ont souvent contribué à produire la crise elle-même. La pression extérieure risque alors de consolider les mêmes acteurs qu’elle prétend transformer. Ce paradoxe est particulièrement aigu au Mali, où la présence de Barkhane n’a pas empêché la détérioration sécuritaire qui a servi de justification aux putschs successifs de 2020 et 2021.
La diversification des alliances comme contre-poids
L’arrivée du groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine, a fourni aux juntes un partenaire alternatif qui réduit mécaniquement leur dépendance à l’égard de Washington et des capitales européennes. Au Mali, les estimations pour 2024 font état d’entre 1 500 et 2 500 personnels russes ou paramilitaires, selon Le Monde. Ce soutien sécuritaire alternatif a permis aux juntes de résister aux pressions sans craindre l’effondrement de leur appareil coercitif.
La souveraineté comme ressource politique
Des analystes du Policy Center for the New South et de l’IDEA pointent un troisième facteur : les juntes sahéliennes ont appris à convertir les critiques occidentales en capital politique intérieur. Chaque pression de Washington ou de Paris devient une opportunité de mobiliser un discours souverainiste qui renforce leur légitimité domestique. Les opinions publiques maliennes, nigériennes et burkinabè, traumatisées par des années d’insécurité et nourries d’un sentiment anti-français qui déborde souvent sur l’ensemble des partenaires occidentaux, sont réceptives à ce cadrage. La CEDEAO en a fait l’expérience : après avoir imposé ses propres sanctions au Mali en 2022, elle les a levées en juillet de la même année en échange d’engagements qui n’ont pas été respectés, l’élection présidentielle prévue en mars 2024 n’a pas eu lieu.
Un réajustement stratégique sans doctrine claire
Ce tableau soulève une question que Washington ne semble pas avoir tranchée : quelle est la hiérarchie réelle de ses objectifs au Sahel ? La lutte antiterroriste, la compétition avec la Russie et la promotion de l’ordre constitutionnel ne sont pas nécessairement compatibles. Au Niger, les États-Unis ont longtemps tenté de maintenir leur présence militaire tout en réclamant un retour au civil, une posture contradictoire que la junte a su exploiter en obtenant à la fois un maintien temporaire de l’aide et finalement le départ des troupes.
Le départ de Korhonen sans successeur annoncé ni agenda diplomatique visible donne à penser que Washington n’a pas encore résolu cette tension. Faute d’une doctrine cohérente, et de leviers suffisants pour l’imposer, la diplomatie américaine au Sahel risque de continuer à accumuler des épisodes dont la forme varie mais dont le résultat demeure constant : des engagements non tenus, des échéances dépassées, et un recul progressif de l’influence américaine dans une région où elle avait pourtant investi massivement en hommes, en dollars et en crédibilité.
La vraie question n’est pas de savoir si Washington peut faire mieux au Mali. C’est de déterminer s’il dispose encore des leviers nécessaires pour peser sur la trajectoire politique de juntes qui ont démontré, coup après coup, leur capacité à survivre à la pression extérieure, et parfois à en tirer profit.
Sources
-
Coup d’État de 2021 au Mali – chronologie et transition : Wikipédia
-
Transition au Mali – analyse du Crisis Group : International Crisis Group
-
Évaluer la transition qui n’en est pas une au Mali : Africa Center for Strategic Studies
-
Washington sanctionne trois responsables maliens pour avoir aidé le groupe Wagner : Le Monde, juillet 2023
-
Les États-Unis excluent le Mali de l’AGOA : Le Point Afrique, janvier 2022
-
Au Niger, la junte sourde aux pressions américaines : Le Monde, mars 2024
-
Retrait des troupes américaines au Niger : un revers pour Washington : IRIS, 2024
-
La CEDEAO lève ses sanctions économiques et financières contre le Mali : Jeune Afrique, juillet 2022
-
Africa Corps, le nouveau label de la présence russe au Sahel : Le Monde, décembre 2023
-
Données d’aide américaine au Mali 2024 : ForeignAssistance.gov
- Washington-Bamako : l’Alliance des États du Sahel face au pragmatisme américain
- Washington envisage des frappes au Mali : la Russie sur le banc des accusés au Sahel
- Africa Corps au Mali : le coût d’un partenariat russe sans résultats force Goïta à regarder ailleurs
- Rivalité des influences au Sahel : Alger face à Wagner, Ankara et Rabat
- Mali : l’offensive du 25 avril révèle les limites du pari sécuritaire d’Assimi Goïta et d’Africa Corps
- Mali, six ans après le putsch : la souveraineté reconquise ne remplit pas les assiettes