Cinq ans après la prise du pouvoir par la junte militaire, le Mali traverse l’épreuve la plus sérieuse depuis le début de la transition. L’offensive coordonnée du 25 avril 2026, menée simultanément par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) contre plusieurs villes du pays dont Bamako, Kati, Gao, Kidal, Mopti et Sévaré a mis à nu la fragilité d’un modèle sécuritaire construit sur la rupture avec les partenaires occidentaux et le recours à la force russe. Le bilan est lourd, la situation territoriale dégradée, et les promesses de restauration de l’autorité de l’État sonnent creux.
Une offensive sans précédent au cœur du pouvoir
Le 25 avril 2026, les attaques coordonnées du GSIM et du FLA ont frappé simultanément les principaux centres névralgiques de l’État malien : la résidence du chef de la junte Assimi Goïta, le ministère de la Défense, l’aéroport international de Bamako, ainsi que le camp militaire de Kati. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué dans l’attaque contre sa résidence, et le chef des services de renseignement a été blessé. Une colonne de fumée s’élevait encore sur Bamako le 26 avril, témoignant de l’ampleur des frappes.
Le bilan humain, difficile à consolider en raison de l’absence de communication officielle transparente, laisse apparaître au moins 13 civils tués dans les combats à Gao et Kidal, 12 enfants et adolescents tués dans une frappe de drone de l’armée malienne sur le village de Guimbé, et une vingtaine de morts civils et militaires aux abords du camp de Kati selon une source hospitalière citée par l’AFP. Human Rights Watch a qualifié la frappe sur Guimbé de probable violation du droit international humanitaire. Dans les jours suivants, les attaques contre les villages de Kori Kori et Gomossogou, revendiquées par le GSIM, ont fait entre 35 et 50 morts selon les sources locales et le collectif Wamaps.
Sur le plan territorial, le FLA a revendiqué la prise de Kidal dès le 25 avril. Le GSIM a mis en place un quasi-blocus de Bamako en contrôlant trois des six principales routes d’accès à la capitale, perturbant les approvisionnements jusqu’à mi-mai. Ce n’est pas une occupation de la ville, mais un contrôle armé des accès qui a suffi à révéler l’étendue réelle de la vulnérabilité de l’État.
Africa Corps : un dispositif coûteux aux résultats limités
La junte d’Assimi Goïta avait misé sur la substitution des partenariats sécuritaires éviction de Barkhane, rupture avec la MINUSMA, accueil de Wagner puis d’Africa Corps — comme levier de reconquête territoriale. L’offensive d’avril 2026 impose un bilan sévère de ce pari.
Déployé en remplacement du groupe Wagner depuis 2024, Africa Corps compte environ 2 000 à 2 500 soldats au Mali selon les estimations convergentes du Monde et du site de veille INPACT, répartis sur une vingtaine de bases dans le nord et le centre du pays. Le 17 mars 2026, une nouvelle base avait été ouverte dans l’Ouest du Mali, signe d’une tentative d’élargissement géographique du dispositif. Sur le papier, ce contingent dispose d’une composante aérienne des appareils Su-24 utilisés pour des frappes d’appui et d’une capacité de soutien aux Forces armées maliennes (FAMa).
Mais selon une analyse d’ADF Magazine publiée en mars 2026, l’approche d’Africa Corps est qualifiée d’« onéreuse et passive » : ses soldats effectuent moins de patrouilles sur le terrain que ne le faisait Wagner, restant davantage cantonnés dans leurs bases. Les données ACLED confirment cette tendance : le nombre de batailles impliquant des combattants russes au Mali est passé de 537 en 2024 à 402 en 2025, soit une baisse de 33 %. En avril 2026, les soldats d’Africa Corps présents à Kidal ont dû négocier leur évacuation de la base, qu’ils ont abandonnée au FLA image symboliquement désastreuse pour la narration officielle.
Le coût du dispositif n’est pas négligeable : des estimations évoquent environ 10 000 dollars par combattant, pour un contingent qui n’a manifestement pas été en mesure d’anticiper ni de contenir l’offensive du 25 avril. Le Monde relevait dès fin juin 2026 que les Russes d’Africa Corps étaient « en difficulté au Mali », un an après avoir remplacé Wagner.
Le GSIM, acteur structurant d’une longue durée
Pour comprendre l’échec du pari militaire, il faut mesurer la capacité de résistance et d’adaptation du GSIM d’Iyad ag Ghali. Le groupe dispose, selon un rapport onusien de 2024, d’environ 5 000 à 6 000 combattants, dont quelque 3 000 pour la seule katiba Macina. Son modèle de financement, largement autonome, repose sur la taxation des populations et des activités économiques dans les zones sous influence, l’exploitation minière artisanale notamment l’or, le vol et la taxation du bétail, et des mécanismes sophistiqués de réinvestissement dans l’économie locale formelle et informelle. Ce modèle le rend structurellement peu dépendant de financements extérieurs, et donc résistant aux pressions diplomatiques.
L’efficacité opérationnelle du GSIM repose par ailleurs sur une mobilité que les FAMa et Africa Corps peinent à contrecarrer : motos pour les opérations légères, pick-up armés, connaissance intime des réseaux routiers et pastoraux transfrontaliers entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. La jonction avec le FLA, qui représente une autre logique séparatiste plutôt qu’islamiste mais un adversaire commun de la junte, a démultiplié la capacité de projection de l’offensive.
Une autorité de l’État en recul mesurable
Les promesses de restauration de l’autorité étatique formulées depuis 2021 s’érodent face aux indicateurs disponibles. Le Cadre stratégique de la refondation de l’État 2022-2031 avait affiché comme priorité absolue « la restauration de la sécurité sur toute l’étendue du territoire national ». Le Plan d’action gouvernemental 2025-2026 annonçait le recrutement de 15 000 soldats et 9 000 agents des forces de sécurité, ainsi que la construction de nouveaux camps militaires. L’offensive d’avril 2026 a révélé les limites de cette montée en puissance purement quantitative, sans transformation qualitative des capacités de renseignement et de projection.
Les indicateurs humanitaires dessinent une carte du recul étatique : selon Human Rights Watch, plus de 737 000 Maliens étaient déplacés à l’intérieur et à l’extérieur du pays à fin août 2025, et 1,5 million de personnes se trouvaient en insécurité alimentaire aiguë. Le Plan de réponse humanitaire 2026 recense 753 incidents d’accès humanitaire entre janvier et début novembre de l’année précédente, soit une hausse de 40 % par rapport à 2024. Les fermetures d’écoles dans le centre et le nord, les axes routiers sous contrôle de groupes armés, les checkpoints non officiels autant de marqueurs d’une fragmentation territoriale que le discours souverainiste de Bamako ne peut plus masquer.
Entre diplomatie régionale et parrainage russe
L’offensive a déclenché des réactions institutionnelles prévisibles mais sans poids opérationnel. La CEDEAO a publié depuis Abuja, dès le 26 avril 2026, un communiqué condamnant des attaques « odieuses » et appelant à une mobilisation régionale contre le terrorisme. L’Union africaine a suivi sur le même registre. Aucune intervention militaire directe n’a été annoncée, ce qui illustre l’isolement diplomatique dans lequel la junte s’est volontairement placée, tout en s’interdisant de solliciter des formes d’appui auxquelles elle a officiellement renoncé.
Le FLA, de son côté, prépare une tournée dans plusieurs capitales ouest-africaines dans le cadre d’une offensive diplomatique visant à internationaliser sa cause et à fragiliser davantage la position de Bamako. L’Algérie du président Abdelmadjid Tebboune, longtemps médiateur de référence dans les dossiers touareg, est au cœur des manœuvres, avec Vladimir Poutine jouant un rôle de parrain dans la tentative de normalisation des relations entre Alger et Bamako. Denis Sassou-Nguesso figure également parmi les personnalités liées au dossier, suggérant une dimension multilatérale dont les contours restent à préciser.
Assimi Goïta a pris la parole le 28 avril 2026 dans une allocution télévisée sur l’ORTM, affirmant que « la situation est maîtrisée », rendant hommage aux forces engagées, et promettant la neutralisation complète des groupes impliqués. Son discours, centré sur la cohésion nationale et la lutte contre les « fausses informations », n’a fourni aucun bilan détaillé des victimes ni des pertes territoriales. Ce silence sur les chiffres est lui-même un indicateur : cinq ans après le coup d’État, la junte communique encore sur le mode de la résilience proclamée plus que de la transparence comptable.
Un modèle à l’épreuve de ses propres limites
La comparaison avec d’autres théâtres où Wagner ou Africa Corps ont été déployés est instructive. En République centrafricaine, selon ACLED, 71 % des événements de violence politique attribués à Wagner ciblaient des civils. Au Burkina Faso, la présence d’instructeurs russes n’a pas enrayé l’extension du contrôle djihadiste. Une étude croisant données ACLED et rapports onusiens sur la période 2020-2025 conclut que dans les pays du Sahel ayant fait appel à ces forces, « l’intervention n’a ni freiné l’expansion des groupes armés, ni rétabli un contrôle territorial durable ».
Le Mali en est la démonstration la plus avancée. La violence terroriste contre les civils a augmenté de 278 % depuis 2021 selon des évaluations récentes, et 2022 avait déjà été l’année la plus meurtrière pour les civils depuis le début du conflit en 2012. Africa Corps hérite de ce bilan et n’a pas encore démontré sa capacité à l’inverser.
La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si le modèle de Goïta peut être perfectionné à la marge. Elle est de savoir si une sortie de l’enlisement est possible sans réexamen d’une stratégie qui a fait de la réponse militaire le seul horizon et de Moscou le seul partenaire au prix d’un isolement régional croissant et d’un État dont l’autorité réelle rétrécit à mesure que son discours souverainiste s’affirme.
Sources
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Attaques d’avril 2026 au Mali — Wikipédia, avril 2026
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Un an après avoir remplacé Wagner, les Russes d’Africa Corps en difficulté au Mali — Le Monde, 26 juin 2026
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Mali : de graves abus commis dans un contexte de reprise des combats — Human Rights Watch, 28 juin 2026
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Mali : les frappes aériennes menées par Africa Corps sous le contrôle de la Russie — Human Rights Watch, 31 juillet 2026
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L’approche passive de la SMP russe Africa Corps au Mali s’avère onéreuse — ADF Magazine, mars 2026
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Mali – La junte plus fragilisée que jamais alors que les assaillants négocient avec les forces russes — Le Monde, 27 avril 2026
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Africa Corps au Mali — All Eyes On Wagner / INPACT, 30 avril 2026
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Mali : Bamako siege — Amnesty International, mai 2026
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Mali – Course correction — International Crisis Group, 2025
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Mali : besoins humanitaires et plan de réponse 2026 — ReliefWeb / OCHA, 2026