Niger : les Domol Leydi, révélateur des limites de la stratégie sécuritaire sahélienne

La rédaction

août 21, 2026

Instituées par ordonnance le 27 mars 2026, les brigades d’autodéfense Domol Leydi constituent la dernière réponse du régime du général Tiani à l’insécurité persistante qui frappe le Niger. Derrière l’annonce, une question s’impose : si le partenariat avec la Russie et l’Africa Corps était aussi efficace que Niamey l’affirme, pourquoi mobiliser des civils faiblement formés pour défendre les territoires les plus exposés ?

Un dispositif calqué sur le modèle burkinabè

Adoptées lors du Conseil des ministres du 27 mars 2026, les Domol Leydi, terme peul signifiant approximativement « défenseurs du territoire » s’inscrivent dans la logique des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) burkinabè, créés en 2020. Leur mission : épauler les Forces de défense et de sécurité (FDS) en assurant le renseignement local, la sensibilisation des communautés et l’autodéfense des zones exposées. Le déploiement cible prioritairement les régions de Tillabéri, Diffa et Tahoua, qui concentrent l’essentiel des attaques des groupes armés jihadistes actifs au Niger.

L’attrait de ce modèle est réel. Les habitants des localités concernées disposent d’une connaissance fine du terrain, des réseaux sociaux et des dynamiques locales que les forces régulières souvent extérieures à ces communautés, ne peuvent reproduire. Cette complémentarité entre légitimité locale et capacité militaire formelle constitue, au moins en théorie, un avantage tactique indéniable.

Mais l’expérience burkinabè invite à la prudence. Selon un décompte de l’AFP relayé par plusieurs médias, au moins 200 VDP ont été tués au Burkina Faso depuis leur création en 2020. Des supplétifs formés en seulement 14 jours ont péri en tentant de désamorcer des engins explosifs improvisés, illustration brutale du coût humain que ce modèle fait supporter à des civils peu préparés. Selon Human Rights Watch, des VDP burkinabè ont également été impliqués dans des exactions contre des populations civiles, posant des questions sur la responsabilité juridique de l’État à l’égard des actes commis par ces forces supplétives.

La pression ne faiblit pas dans les régions ciblées

La création des Domol Leydi intervient dans un contexte sécuritaire qui ne montre aucun signe d’amélioration durable. Dans la région de Tillabéri, le nombre d’incidents armés est passé de 311 en 2024 à 335 en 2025, soit une hausse d’environ 7,7 % selon le African Security Sector Network, une progression que FEWS NET, s’appuyant sur les données ACLED, chiffre à 23 % d’augmentation des incidents sécuritaires entre ces deux années. En janvier 2026, des hommes armés ont tué une trentaine de civils dans cette même région. La situation à Diffa, à l’est du pays, reste structurellement fragile en raison de la proximité du lac Tchad et des réseaux de Boko Haram et de l’ISWAP.

C’est précisément dans ces zones que l’Africa Corps, déployé à Niamey depuis avril 2024 avec un contingent initial d’environ une centaine d’hommes, est censé contribuer au renforcement des capacités nigériennes. Les instructeurs russes devaient former les militaires locaux, notamment à l’usage d’un système de défense antiaérienne fourni par Moscou.

Ce que le partenariat russe n’a pas réglé

Pour comprendre les limites du dispositif russo-nigérien, le cas malien, plus avancé dans ce partenariat est éclairant. Selon Africa Defense Forum, la junte de Bamako a versé près d’un milliard de dollars aux mercenaires russes depuis 2021, soit environ 10 millions de dollars par mois à l’Africa Corps. Le résultat sécuritaire est, pour le moins, décevant. Le massacre de 300 civils peuls à Moura en 2022, attribué aux forces maliennes et à leurs partenaires russes, a durablement fracturé les relations entre le gouvernement et les communautés du centre et du nord du pays. Fin 2024, la prise de Kidal par une coalition réunissant le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) a mis fin à l’accord de paix de 2015 avec les groupes touaregs, isolant davantage la junte et ses alliés.

Le Robert Lansing Institute for Global and Democratic Studies résume ainsi l’équation : « En combinant la légitimité locale et les réseaux transnationaux, ces groupes ont effectivement déjoué les actes des forces maliennes et de leurs partenaires russes. » L’analyste Wassim Nasr, du Soufan Center, va plus loin dans son diagnostic sur la fonction réelle de ce partenariat : « C’est un poids énorme pour l’économie malienne, mais il garantit que la junte restera au pouvoir et continuera à dévaliser le pays. Leur priorité consiste à préserver le régime. »

Si cette grille de lecture s’applique au Mali, elle éclaire aussi la trajectoire nigérienne. À Niamey, les modalités financières précises du partenariat avec l’Africa Corps ne sont pas publiques, les sources disponibles mentionnent un accord signé en décembre 2023 prévoyant un paiement en espèces et en concessions aurifères, sans montant confirmé. Mais la dynamique politique semble similaire : un régime issu d’un coup d’État cherche à sécuriser sa propre survie autant qu’à protéger ses populations.

Une stratégie multicouche ou un aveu de faiblesse structurelle ?

La lecture la plus favorable à la junte nigérienne est celle d’une stratégie délibérément multicouche : partenariat étranger pour les équipements et la montée en compétence des FDS, supplétifs civils pour la capillarité territoriale et le renseignement de proximité. Cette approche n’est pas sans précédent. Le Niger a d’ailleurs une longue histoire de recours à des forces auxiliaires, des patrouilles de la Samaria aux comités communaux de paix, en passant par la Garde nomade qui s’inscrit dans une continuité antérieure au CNSP.

Mais la lecture critique est difficile à écarter. Les Domol Leydi sont déployés dans des zones où la menace est en progression, où les FDS peinent à s’imposer durablement et où les partenaires russes n’ont pas démontré d’effet mesurable sur la sécurité des populations. Armer et mobiliser des civils avec une formation minimale dans ces conditions revient à leur faire porter un risque que ni les forces régulières ni les supplétifs étrangers ne sont parvenus à contenir.

Les enseignements d’autres théâtres africains sont, à cet égard, instructifs. En RDC et au Mozambique, les analystes observent une constante : les milices d’autodéfense peuvent apporter un gain tactique local et temporaire, mais elles ne compensent pas les faiblesses structurelles des armées régulières. Pire, sans un contrôle institutionnel strict et un encadrement juridique solide, elles risquent de générer de nouveaux cycles de violence, d’exactions et de fragmentation armée, creusant précisément le fossé entre l’État et les populations qu’elles sont censées protéger.

La question de la responsabilité, angle mort du dispositif

L’ordonnance nº 2025-42 du 26 décembre 2025 qui fonde les Domol Leydi définit leur cadre d’action, mais la question de la responsabilité juridique demeure un angle mort. En droit international humanitaire, lorsqu’un État intègre des supplétifs civils armés dans sa chaîne de commandement ou leur délègue des fonctions de sécurité publique, il peut se voir imputer les exactions que ces groupes commettent. Cette règle, codifiée par la Commission du droit international des Nations Unies et rappelée par le CICR, conditionne l’attribution à l’existence d’un contrôle effectif. Or, plus les Domol Leydi opèrent dans des zones reculées et sous tension, plus ce contrôle effectif est difficile à garantir et plus l’État s’expose à une responsabilité qu’il sera difficile à assumer.

La création des Domol Leydi est, en définitive, moins une innovation qu’une adaptation pragmatique à une impasse : celle d’un régime qui a fait le pari coûteux d’un partenariat sécuritaire étranger, sans en voir les fruits sur les territoires les plus exposés. La vraie question n’est pas de savoir si les supplétifs civils peuvent compléter utilement les FDS, ils le peuvent, dans certaines conditions. Elle est de savoir si Niamey dispose de la capacité institutionnelle, des ressources et de la volonté politique pour les encadrer suffisamment afin que cette mobilisation protège réellement les populations, et ne se transforme pas en une nouvelle variable d’un conflit déjà complexe.


Sources