Washington envisage des frappes au Mali : la Russie sur le banc des accusés au Sahel

La rédaction

juillet 24, 2026

L’administration Trump examine activement la possibilité de conduire des frappes militaires contre le JNIM au Mali, révèle le Washington Post. Cette option, qui divise les hauts responsables américains, marque un tournant dans le repositionnement de Washington face à une menace jihadiste qui a prospéré sur fond de désengagement occidental et d’inefficacité du partenariat russo-malien. Derrière la cible terroriste, c’est la Russie que Washington met en cause.

Le JNIM, une menace devenue incontrôlable

Pour comprendre pourquoi Washington s’interroge sur un retour militaire direct au Mali, il faut d’abord mesurer l’ampleur de ce que le partenariat FAMa-Wagner n’a pas réussi à contenir. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans s’est transformé, entre 2022 et 2025, en l’organisation armée la plus puissante du Sahel, avec une présence désormais quasi continue du nord du Mali jusqu’aux franges septentrionales des pays du Golfe de Guinée.

Les chiffres sont éloquents : selon un rapport de l’ONU, le JNIM alignerait entre 5 000 et 6 000 combattants, dont 3 000 pour la seule Katiba Macina. Ses opérations couvrent aujourd’hui les régions de Tombouctou, Gao, Kidal, Mopti et Kayes, avec une extension accélérée vers l’ouest et le sud du pays. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, le groupe exerce « beaucoup plus d’influence et de contrôle sur le territoire malien que pendant toute la période précédente de l’insurrection ». En 2025, les violences imputables au JNIM ont déjà causé près de 2 100 morts au Mali depuis le début de l’année.

Ce contexte rend d’autant plus accablant le bilan des opérations conjointes FAMa-Wagner. D’après une analyse fondée sur les données ACLED, sur 294 opérations conjointes menées entre janvier 2022 et juin 2023, plus de la moitié auraient ciblé des civils plutôt que des combattants jihadistes. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique estime que dans environ 60 % des opérations impliquant les deux partenaires, les cibles étaient civiles, avec 4 victimes sur 5 qui n’étaient pas des jihadistes. Une étude de Global Initiative publiée en octobre 2025 conclut même que sur la période janvier 2024 – juin 2025, les FAMa et Wagner ont causé quatre fois plus de victimes civiles que le JNIM lui-même. L’appareil terroriste, lui, n’a pas été significativement affaibli.

Washington impute la débâcle à Moscou

C’est dans ce contexte que le Washington Post, citant des responsables américains actuels et anciens, a révélé que l’administration Trump envisage des frappes militaires directes contre le JNIM au Mali. La réaction officielle américaine, si elle ne confirme ni n’infirme les intentions de frappe, est néanmoins d’une clarté rhétorique inhabituelle sur la désignation du responsable.

« Les États-Unis espèrent que l’Alliance des États du Sahel l’emportera sur le terrorisme, mais la responsabilité de la détérioration de la situation sécuritaire incombe à la Russie, qui s’est révélée être un partenaire inefficace en matière de sécurité pour le Mali », a déclaré un responsable américain anonyme cité par l’Agence Anadolu. Et d’ajouter : « Nous espérons que d’autres nations africaines prendront note des résultats désastreux de la Russie dans la lutte contre le terrorisme. »

Le message dépasse la simple évaluation sécuritaire : il s’agit d’une offensive de communication visant à retourner l’argument de souveraineté utilisé par les juntes sahéliennes pour expulser les forces occidentales. En désignant Moscou comme responsable de la dégradation, Washington cherche à réhabiliter sa propre crédibilité auprès des pays de la région encore hésitants sur leurs alliances, notamment les États côtiers du Golfe de Guinée désormais directement menacés par l’expansion du JNIM.

Gorka et les faucons du contre-terrorisme

Au sein de l’administration Trump, les hauts responsables sont divisés sur l’opportunité de frappes directes. Parmi les partisans de l’option militaire figure Sebastian Gorka, directeur principal chargé de la lutte contre le terrorisme au Conseil de sécurité nationale. Ce conseiller aux positions tranchées, auteur de Defeating Jihad: The Winnable War, a développé une doctrine centrée sur l’usage résolu de la puissance américaine contre les organisations jihadistes, en privilégiant les frappes ciblées et les opérations spéciales plutôt que les déploiements terrestres prolongés.

Sa présence dans ce dossier n’est pas anodine. Gorka se positionne explicitement contre « l’interventionnisme insensé des néoconservateurs » autant que contre « l’isolationnisme ridicule » une ligne médiane qui, appliquée au Sahel, correspond précisément au profil des frappes de drones : engagement militaire réel, empreinte au sol minimale, message politique fort. Le Pentagone, lui, a refusé de commenter l’information. Le Département d’État s’est contenté de « condamner sans équivoque les activités terroristes au Mali » et de rappeler la désignation du JNIM comme organisation terroriste étrangère, effective depuis 2018.

Le précédent somalien et ses limites maliennes

L’option militaire américaine au Mali s’inscrit dans un débat plus large sur l’exportabilité du modèle somalien. Depuis 2017, Washington mène une campagne de frappes soutenue contre Al-Shabaab en Somalie, conduite depuis des bases extérieures au territoire somalien, avec l’accord formel du gouvernement fédéral de Mogadiscio. La campagne a connu son pic en 2019 avec 63 frappes sur une seule année. Sur le plan tactique, elle a perturbé les réseaux de commandement d’Al-Shabaab, sans pour autant, comme l’a lui-même reconnu le général commandant d’AFRICOM devant le Congrès américain, « vaincre les Shebabs ».

Transposer ce modèle au Mali soulève des obstacles juridiques et politiques considérables. En droit international, la légitimité des frappes américaines en Somalie repose sur le consentement explicite du gouvernement somalien. Or Bamako, depuis les coups d’État de 2020 et 2021, a expulsé la force française Barkhane, mis fin à la MINUSMA et récusé toute présence militaire occidentale non sollicitée. Sans accord avec les autorités de transition, des frappes américaines se heurteraient à l’article 2, paragraphe 4 de la Charte de l’ONU à moins d’une autorisation du Conseil de sécurité, hypothèse politiquement irréaliste, ou d’une invocation de la légitime défense collective, juridiquement fragile dans ce contexte.

La question du consentement de Bamako reste donc centrale. Les autorités maliennes n’ont pas réagi publiquement aux révélations du Washington Post, mais leur posture habituelle revendiquer la souveraineté et rejeter toute coopération perçue comme unilatérale laisse peu de place à l’optimisme sur un accord formel de type somalien.

Le Niger comme révélateur des enjeux

Le retrait américain du Niger en 2024 illustre à quel point la réduction du dispositif ISR américain au Sahel a aggravé la situation sécuritaire régionale. La fermeture de la base aérienne 201 d’Agadez, construite pour un investissement estimé entre 100 et 250 millions de dollars, a privé Washington d’une plateforme de drones couvrant une grande partie du Sahel et du Sahara. Le général Kenneth Ekman, commandant adjoint d’AFRICOM, a lui-même décrit les conséquences comme « très préoccupantes » et évoqué des discussions avec Abidjan pour y déployer des capacités de renseignement et de surveillance, afin de contenir l’expansion du JNIM vers le Golfe de Guinée.

Ce redéploiement vers les pays côtiers traduit l’impasse stratégique américaine : sans point d’appui territorial dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, Washington ne peut exercer de surveillance en temps réel ni mener des opérations de précision contre le JNIM au Mali. L’appel d’un responsable américain à ce que « les partenaires régionaux et les alliés de l’OTAN soutiennent l’Alliance des États du Sahel dans leur lutte contre le JNIM et l’État islamique » ressemble moins à une stratégie articulée qu’à un aveu de dépendance envers des partenaires dont la capacité opérationnelle reste limitée.

Une guerre d’influence autant qu’une guerre contre le terrorisme

La possibilité de frappes américaines au Mali ne peut être dissociée de la compétition russo-américaine pour l’influence en Afrique de l’Ouest. En pointant explicitement l’« inefficacité » de Moscou comme partenaire sécuritaire, Washington cherche à exploiter les fractures naissantes entre les juntes sahéliennes et leurs partenaires russes, dans un contexte où le bilan opérationnel de Wagner est de plus en plus documenté et difficile à défendre.

La question n’est pas seulement de savoir si des frappes auront lieu, mais si Washington est capable de proposer une alternative crédible au modèle sécuritaire russo-malien. L’histoire récente retrait du Niger, gel de l’aide militaire aux juntes, incapacité à maintenir une présence territoriale suggère que la rhétorique anti-russe ne suffira pas à reconquérir une influence que des années de désengagement ont érodée. Le JNIM, lui, continue de gagner du terrain, indifférent aux calculs géopolitiques de ses adversaires.

Sources