Près de cinq ans après le coup d’État du 5 septembre 2021, la Guinée a formellement bouclé sa transition avec l’installation, fin juin 2026, d’une Assemblée nationale de 147 députés. Derrière la façade institutionnelle, des partis dissous, des opposants en exil et des activistes portés disparus dessinent une réalité démocratique autrement plus sombre.
Une architecture constitutionnelle reconstruite à marche forcée
Les élections législatives du 31 mai 2026 ont enregistré un taux de participation de 52,87 %, selon la Direction générale des élections, avant que la Cour suprême ne proclame les résultats définitifs le 20 juin. Le scrutin a été suivi, trois semaines plus tard, de l’installation d’une chambre de 147 députés dominée par la majorité présidentielle. Dansa Kourouma, ancien président du Conseil national de la transition (CNT), a été porté à la tête de la nouvelle Assemblée, assurant une continuité directe entre les deux instances.
La CEDEAO, l’Union africaine et l’Organisation internationale de la Francophonie avaient salué, dans un communiqué conjoint du 1er juin 2026, un scrutin « calme et discipliné ». L’institution sous-régionale avait d’ailleurs anticipé ce moment en levant ses sanctions dès janvier 2026, au lendemain de l’investiture du nouveau président le 17 janvier, actant ainsi le retour formel de Conakry dans le concert régional.
Pour Kabinet Fofana, directeur du cabinet Les Sondeurs, l’installation du parlement marque une rupture réelle : « On sort de cette longue transition qui a débuté en septembre 2021, qui voit aujourd’hui la mise en place de toutes les institutions démocratiques », déclare-t-il à DW Afrique. Il cite le projet minier Simandou, présenté comme le plus grand chantier extractif d’Afrique de l’Ouest, comme principal enjeu législatif de la nouvelle chambre.
Le prix du consensus : oppositions effacées, médias réduits au silence
La lecture enthousiaste des autorités se heurte à un bilan documenté par les organisations de défense des droits humains. En mars 2026, soit moins de trois mois avant les législatives, un arrêté du ministère de l’Administration du territoire dissolvait 40 partis politiques, dont les trois principales formations d’opposition : l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, l’Union des Forces Républicaines (UFR) de Sidya Touré, et le Rassemblement du Peuple de Guinée, Arc-en-ciel (RPG-AEC), l’ancien parti d’Alpha Condé. Les autorités ont invoqué une loi organique adoptée en novembre 2025 et le « manquement à leurs obligations » pour justifier ces dissolutions. Les deux leaders de l’opposition vivent toujours en exil depuis l’arrivée au pouvoir du CNRD.
Sur le front des médias, six organes audiovisuels privés, quatre radios et deux chaînes de télévision ont été contraints de cesser d’émettre après le retrait de leurs agréments en mai 2024. Reporters sans frontières signale qu’ils restaient bloqués un an plus tard. Les manifestations, elles, sont interdites depuis le 21 septembre 2021.
Le consultant indépendant Alassane Souaré résume ainsi la trajectoire de la transition : « L’objectif d’une transition est de rendre le pouvoir aux civils de manière inclusive, de manière démocratique et de manière transparente. Mais malheureusement, tel n’est pas le cas. Il y a ce recul à travers aussi l’interdiction d’un certain nombre de partis politiques de se présenter aux différentes élections, la dissolution de partis politiques, les gros partis politiques qui pourraient effectivement mobiliser beaucoup plus de citoyens guinéens. »
Activistes disparus, justice partielle : les angles morts de la transition
Parmi les dossiers les plus lourds figure la disparition forcée de deux responsables du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC). Oumar Sylla, dit Foniké Mengué, et Mamadou Billo Bah ont été arrêtés le 9 juillet 2024 par des forces de sécurité à Conakry. Deux ans plus tard, Amnesty International indique qu’aucune information crédible n’a été fournie sur leur sort, les qualifiant toujours de victimes de disparition forcée. Les autorités guinéennes nient les détenir.
La transition a pourtant produit au moins un acquis judiciaire d’importance : le 31 juillet 2024, la Cour criminelle de Dixinn a condamné huit des douze accusés du massacre du 28 septembre 2009, dont l’ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara (20 ans d’emprisonnement) pour crimes contre l’humanité. Human Rights Watch a qualifié ce verdict d’« historique ». Il constitue l’un des rares points de rupture positifs dans un tableau d’ensemble qui reste préoccupant.
La Guinée, exception relative dans un Sahel fracturé
La comparaison avec ses voisins sahéliens éclaire la trajectoire guinéenne par contraste. Contrairement au Mali, au Burkina Faso et au Niger, dont les juntes ont prolongé leurs mandats sans organiser d’élections et ont quitté la CEDEAO pour former l’Alliance des États du Sahel, Conakry a maintenu son ancrage institutionnel régional et achevé, au moins formellement, son retour à l’ordre constitutionnel. Cette différence de trajectoire n’efface pas les restrictions documentées, mais elle positionne la Guinée dans une catégorie distincte : celle des transitions militaires qui ont produit une architecture électorale, fût-elle lacunaire.
Le FMI et la Banque mondiale, qui négocient respectivement un nouveau programme triennal de type Facilité élargie de crédit et une opération d’appui budgétaire de 100 millions de dollars, conditionnent implicitement leur soutien à la poursuite des réformes de gouvernance et à la consolidation institutionnelle. L’enjeu Simandou renforce cette logique : le financement du plus grand projet minier d’Afrique de l’Ouest requiert une stabilité juridique et législative que le nouveau parlement est censé garantir.
La question qui demeure est celle de la substance. Une Assemblée nationale dont les principaux partis d’opposition ont été dissous avant d’y siéger, dans un espace public où les manifestations sont interdites et les médias indépendants réduits au silence, remplit-elle les conditions minimales du contrôle démocratique ? Pour les bailleurs et partenaires régionaux, la réponse semble pragmatiquement positive. Pour les organisations de droits humains, elle reste résolument non.
Sources
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Focus Sahel Plus : retour à l’ordre constitutionnel en Guinée — DW Afrique, juin 2026
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Guinée : un arrêté ministériel dissout quarante partis d’opposition — RFI, 7 mars 2026
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En Guinée, la junte fait fermer les principales chaînes de télévision et radios privées — Le Monde, 23 mai 2024
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Guinée : verdict historique dans le procès du massacre du stade — Human Rights Watch, 31 juillet 2024
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Guinée – FNDC : deux ans d’impunité — Amnesty International, juillet 2026
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Un avenir pour la presse en Guinée ? Pas sans les médias toujours interdits — Reporters sans frontières, 2025
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La CEDEAO lève les sanctions contre la Guinée — Guineenews, 28 janvier 2026
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Élections législatives guinéennes de 2026 — Wikipédia (synthèse documentaire)
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