Le 5 septembre 2021, Mamadi Doumbouya prenait le pouvoir à Conakry en renversant Alpha Condé, promettant justice et retour rapide des civils aux commandes. Cinq ans plus tard, l’ancien chef des forces spéciales est devenu président élu, mais son bilan en matière de droits humains et d’État de droit est sévèrement mis en cause. Entre performances minières record et régressions liberticides documentées, la Guinée traverse une période charnière dont les contours interrogent l’ensemble de la sous-région.
Un transfert de pouvoir qui ne dit pas son nom
La trajectoire de Mamadi Doumbouya illustre un schéma désormais familier dans la ceinture sahélienne : le putschiste qui se mue en président légitime par la grâce d’un scrutin taillé sur mesure. En décembre 2025, il a été élu avec plus de 86 % des suffrages lors d’une élection boycottée par les principaux partis d’opposition. La CEDEAO, qui avait suspendu la Guinée de ses instances dès 2021 avant de lever progressivement ses sanctions une levée totale entérinée en janvier 2026 a salué ce scrutin comme un « retour à l’ordre constitutionnel ». L’organisation régionale s’est ainsi satisfaite d’une transition dont la forme démocratique masquait l’éviction de toute concurrence réelle.
Fin août 2026, Doumbouya réaffirmait « sa détermination à servir le peuple », écartant sans ambiguïté toute perspective d’un retrait. Sa formule prononcée sur RFI à l’occasion du cinquième anniversaire du coup « Nous ne sommes pas venus pour construire la Guinée, mais pour construire le soubassement » résume à elle seule l’horizon temporel indéfini qu’il s’est approprié. Pour Mohamed Lamine Souaré, coordinateur du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) en France, le constat est sans appel : « Il avait promis de rendre le pouvoir aux civils, en tant que militaire qui n’était pas venu pour s’éterniser au pouvoir. Et donc cet engagement n’a pas été respecté. »
Le procès du 28 septembre, symbole d’une justice sous pression
La question de la justice transitionnelle constitue l’épicentre de la controverse. Le procès du massacre du 28 septembre 2009, au cours duquel au moins 157 personnes avaient été tuées et des centaines de femmes violées dans le stade de Conakry, avait constitué un moment historique : en juillet 2024, l’ancien chef de la junte Moussa Dadis Camara avait été condamné à vingt ans de prison pour crimes contre l’humanité. Un verdict salué comme un précédent régional majeur. Mais dès mars 2025, Dadis Camara bénéficiait d’une grâce présidentielle, relançant immédiatement les critiques sur la sincérité de l’engagement judiciaire du régime.
Le second volet de ce procès, en phase d’appel, était en attente de verdict au moment où un événement a brutalement rebattu les cartes : la mise à l’écart du juge Algassimou Diallo, figure centrale de l’instruction. Radié par le Conseil supérieur de la magistrature puis placé en détention à la prison civile de Coyah, Algassimou Diallo est accusé d’avoir entretenu des contacts téléphoniques avec l’opposant en exil Cellou Dalein Diallo, contacts que les autorités qualifient de « manœuvres de déstabilisation ». Le parti de l’opposant dément formellement l’existence de cet échange, parlant d’un « montage grotesque ». Son audition s’est tenue à huis clos, sous surveillance sécuritaire renforcée, sans accès à la presse. La FIDH indiquait dès juillet 2025 qu’aucune audience du second volet n’avait encore eu lieu, et l’ensemble de la procédure d’appel restait alors décrit comme au point mort. La mise hors jeu du magistrat instructeur ne fait qu’aggraver ces perspectives.
Disparitions forcées et fosse commune : la chronique d’une impunité documentée
Au-delà du dossier judiciaire emblématique, les organisations de défense des droits humains dressent un tableau plus large. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté au moins 35 disparitions forcées depuis la prise de pouvoir de Doumbouya en 2021. Parmi les cas les plus emblématiques, ceux de Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, militants du FNDC enlevés dans la nuit du 9 au 10 juillet 2024 au domicile de Menguè dans le quartier de Dixinn à Conakry. Le parquet général de Conakry a bien annoncé une enquête le 17 juillet 2024, mais elle n’a, à ce jour, produit aucune suite publique concrète. Leurs épouses ont déposé une plainte en France auprès du tribunal de Paris pour disparition forcée. En juillet 2026, une nouvelle plainte visait directement le président Doumbouya devant la justice française.
En août 2026, la découverte d’une fosse commune dans la région de Forécariah, contenant six corps, a ajouté une dimension nouvelle à ces inquiétudes. Le parquet local a ouvert une enquête, les dépouilles ont été transférées à l’hôpital préfectoral pour des examens médico-légaux. Mais dix jours après la découverte, aucun résultat n’avait été rendu public, aucune arrestation n’avait été annoncée. Des ONG guinéennes et internationales ont réclamé une enquête indépendante supervisée par l’ONU ; la France a officiellement exigé une transparence totale dans les investigations. Pour Mohamed Lamine Souaré, le lien est direct : « Les corps qui ont été retrouvés récemment dans Forécariah, ce sont certainement des personnes qui ont été exécutées. »
Les manifestations demeurent interdites. Cinq ans après le coup d’État, aucun espace public d’expression politique n’a été rouvert.
L’exception minière comme paravent politique
Face à ce bilan sécuritaire et judiciaire accablant, les partisans du régime avancent systématiquement les performances économiques. L’argument n’est pas sans fondement : selon la CNUCED, la Guinée a attiré 7,8 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025, contre 1,4 milliard en 2024, soit une hausse de plus de 450 %. Cette envolée est portée en quasi-totalité par le secteur minier bauxite, minerai de fer et, surtout, le projet Simandou, l’un des plus grands gisements de minerai de fer non exploités au monde. La Guinée s’est ainsi hissée au premier rang des destinations d’IDE en Afrique subsaharienne.
Cette manne extractive soulève cependant une question que les investisseurs eux-mêmes ne peuvent éluder : dans quel cadre institutionnel ces engagements sont-ils sécurisés ? Un État qui incarcère le juge chargé de l’un des procès les plus importants de son histoire contemporaine, qui laisse des fosses communes sans réponse judiciaire crédible et qui maintient l’interdiction des manifestations n’offre pas les garanties de prévisibilité juridique que supposent des investissements à horizon décennal.
Un bilan qui engage au-delà des frontières guinéennes
Le cas guinéen s’inscrit dans une dynamique plus large. En Afrique de l’Ouest, les transitions militaires qui se prolongent au Mali sous Assimi Goïta, au Burkina Faso sous Ibrahim Traoré font système : elles accumulent les reports électoraux, neutralisent la justice indépendante et instrumentalisent les ressources naturelles comme substituts à la légitimité démocratique. La Guinée se distingue par avoir formellement accompli la séquence électorale que la CEDEAO exigeait, tout en vidant cette séquence de son contenu compétitif.
Pour les chercheurs et juristes travaillant sur la justice transitionnelle en Afrique de l’Ouest, le dossier guinéen concentre toutes les tensions du moment : un procès historique fragilisé par la détention du magistrat instructeur, des disparitions forcées sans suite judiciaire, une fosse commune dont l’enquête se déroule à huis clos institutionnel. La question n’est plus seulement de savoir si Doumbouya honorera ses promesses initiales il ne les a clairement pas honorées. Elle est de savoir si les partenaires internationaux, à commencer par ceux qui financent Simandou, accepteront de continuer à traiter la Guinée comme un partenaire stable sans exiger de réponses sur ces dossiers. La ressource minière a toujours été, en Guinée, à la fois une richesse et un alibi.
Sources
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En Guinée, des ONG réclament une enquête indépendante après la découverte de six corps dans une fosse commune — Le Monde, 1er septembre 2026
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Fosse commune découverte en Guinée : des associations de défense des droits humains exigent une enquête transparente — RFI, 2 septembre 2026
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Guinée : le magistrat Algassimou Diallo radié par le Conseil supérieur de la magistrature — RFI, 21 août 2026
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Procès du 28 septembre 2009 : la grâce accordée à Moussa Dadis Camara — FIDH, 2025
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Guinée : deux ans après la disparition forcée d’Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah — Human Rights Watch, juillet 2026
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Le président guinéen Mamadi Doumbouya visé par une nouvelle plainte en France pour disparition forcée d’opposants — Le Monde, 9 juillet 2026
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Guinée : IDE en hausse record, portés par le secteur minier — Cauris Africa, août 2026
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La CEDEAO lève les sanctions contre la Guinée et acte le plein retour à l’ordre constitutionnel — Just Valeur, janvier 2026
- Guinée : une Assemblée nationale installée, une démocratie sous conditions
- Forécariah, six corps dans une fosse : la justice guinéenne sous la junte en question
- Mamadi Doumbouya face au défi de la légitimité sans urnes en Guinée
- Guinée : Doumbouya limoge deux ministres et affirme sa fermeté face aux juntes d’Afrique de l’Ouest
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