Le 15 juillet 2026, la cour d’appel de Bamako a offert un spectacle rare : un ancien patron du renseignement malien, assis sur le banc des accusés, retournant l’arme judiciaire contre ceux qui l’ont fait comparaître. Les révélations du colonel Kassoum Goïta sur les dirigeants de la Transition dessinent, en creux, l’anatomie d’un pouvoir militaire rongé par ses propres contradictions. Au-delà du dossier pénal, c’est la cohésion du système mis en place depuis août 2020 qui se trouve, pour la première fois, exposée à la lumière d’une audience publique.
Un procès qui s’ouvre sur un paradoxe judiciaire
Six personnes comparaissent depuis le 13 juillet 2026 devant la cour d’appel de Bamako pour « tentative de complot contre le gouvernement ». Tous sont réputés proches de Bah N’Daw, l’ancien président de transition renversé en mai 2021 par le colonel Assimi Goïta. Parmi eux : le colonel Kassoum Goïta, ancien directeur général de la Sécurité d’État, Kalilou Doumbia, ex-secrétaire général de la présidence, et l’opérateur économique Sandi Ahmed Saloum.
Le paradoxe est immédiat : l’homme qui dirige le pays au nom duquel cette accusation est portée Assimi Goïta est lui-même l’auteur de deux coups de force successifs, en août 2020 puis en mai 2021. Or, les deux lois d’amnistie adoptées en septembre 2021 par le Conseil national de transition couvrent précisément ces actes : insoumission, complot militaire, atteinte à la sûreté de l’État, enlèvements, séquestrations des infractions très exactement superposables à celles que les avocats de la défense dénoncent dans le traitement de leurs clients. La cour a néanmoins refusé d’appliquer ce texte aux accusés, et rejeté la demande de nullité des poursuites soulevée par la défense, au motif notamment de signatures de procès-verbaux obtenues sans avocat et sous la contrainte.
Le seul témoin à charge un militaire est absent depuis le premier jour d’audience.
Ce que Kassoum Goïta a dit à la barre
La troisième journée d’audience, le 15 juillet, a constitué le moment le plus politiquement chargé du procès. Le colonel Kassoum Goïta, radié des effectifs des Forces armées maliennes en janvier 2026 après une longue détention, a pris la parole pour exposer sa version des faits devant la juridiction.
Son récit se déploie sur trois niveaux distincts. D’abord, l’accusation de détournements : il met en cause le ministre de l’Économie Alousséni Sanou, l’accusant d’avoir placé sur des comptes offshore des fonds publics remontant à l’ère d’Ibrahim Boubacar Keïta. Aucun montant n’est précisé, et aucune accusation publique comparable ne figurait dans les sources disponibles avant cette audience. Il s’agit donc, à ce stade, d’allégations unilatérales, non corroborées, émises depuis un banc d’accusé ce qui commande une précaution analytique évidente.
Deuxième niveau : la logique politique du second coup de force. Kassoum Goïta affirme avoir eu connaissance d’un plan des militaires putschistes pour se maintenir au pouvoir au-delà de leurs engagements initiaux. Bah N’Daw aurait refusé de cautionner ce plan, ce qui aurait précipité son renversement. La formule utilisée est sans ambiguïté : « Bah N’Daw ne souhaitant pas s’éterniser à la présidence, il n’y avait aucun intérêt à comploter en sa faveur. » En d’autres termes, l’accusé inverse la charge : c’est précisément parce qu’il connaissait ces informations compromettantes qu’il aurait été éliminé.
Troisième niveau, le plus grave sur le plan des droits : les tortures. L’opérateur économique Sandi Ahmed Saloum a décrit à la barre des sévices physiques graves, photographies à l’appui versées au dossier. Ces témoignages font écho aux préoccupations exprimées depuis 2022 par le Comité des disparitions forcées de l’ONU, qui avait documenté des allégations de détentions dans des lieux non officiels, sans accès à un avocat ni à la famille, imputées aux Forces armées maliennes et à la Sécurité d’État. Ces mêmes services étaient alors dirigés par Kassoum Goïta lui-même une ironie que l’accusé n’a pas manqué de retourner à son avantage.
La justice comme instrument : une tendance régionale
Pour comprendre ce procès, il faut le replacer dans un schéma plus large. Depuis 2021, la Transition malienne a multiplié les procédures judiciaires contre des figures de régimes antérieurs : le grand procès de juillet 2024 a mis en cause 181 accusés pour crimes économiques, dont d’anciens ministres de l’ère IBK. L’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga est mort en prison en mars 2023 avant tout jugement. En 2025, l’ancien Premier ministre Moussa Mara a comparu devant un tribunal pour cybercriminalité pour « atteinte au crédit de l’État ».
Ce schéma n’est pas propre au Mali. Au Burkina Faso, la junte du capitaine Ibrahim Traoré a utilisé un décret de mobilisation générale pour enrôler de force des magistrats qui avaient eu l’audace de poursuivre des proches du régime. Human Rights Watch a documenté comment cet outil juridique sert à punir détracteurs et personnels judiciaires récalcitrants. En Guinée, la junte du CNRD a procédé de manière analogue en réactivant des dossiers de corruption contre des figures de l’ancien régime sélectionnées selon des critères de loyauté.
La spécificité malienne réside dans le fait que le procès en cours n’implique pas des adversaires historiques du pouvoir militaire, mais des hommes qui avaient eux-mêmes participé au renversement d’IBK en août 2020. Kassoum Goïta est un co-putschiste d’Assimi Goïta, nommé à la tête du renseignement un mois après le coup d’État. Ce sont les fissures internes à la coalition putschiste qui émergent ici à la surface, et non une confrontation entre militaires et civils.
Six ans de transition : quelles fractures révèle ce procès ?
La Transition malienne dure depuis près de six ans. Au fil du temps, les lignes de fracture se sont déplacées : de l’opposition entre militaires et civils vers des rivalités intra-militaires, des luttes d’influence au sein de l’appareil sécuritaire, des divergences sur le rythme et les conditions du maintien au pouvoir. Le procès Kassoum Goïta en est le symptôme le plus visible à ce jour.
Trois zones d’ombre méritent d’être soulignées. Premièrement, la question des fonds offshore : si les allégations contre Alousséni Sanou sont invérifiables en l’état, leur émission publique dans une salle d’audience représente en soi un signal politique fort, quelle que soit leur valeur juridique. Deuxièmement, l’absence du témoin à charge interroge sur la solidité réelle du dossier de l’accusation ou sur la volonté de limiter les contradictions en salle. Troisièmement, le refus d’appliquer la loi d’amnistie aux accusés, alors même que cette loi fut précisément conçue pour protéger les auteurs des coups d’État, révèle une asymétrie fondamentale : les textes juridiques s’appliquent différemment selon que l’on appartient au camp des vainqueurs ou des vaincus.
La transparence budgétaire du Mali, déjà notée à 8 sur 100 par l’Open Budget Survey 2021, et la désinstitutionnalisation progressive des contre-pouvoirs forment le terreau dans lequel prospèrent ces opacités. Lorsqu’un ancien chef du renseignement devient la principale source d’information publique sur la gestion financière d’un ministre en exercice, c’est que les mécanismes ordinaires de contrôle ont cessé de fonctionner.
Conclusion : un miroir plus qu’un jugement
Ce que ce procès révèle n’est pas seulement l’état du dossier judiciaire de six accusés. Il expose la morphologie interne d’un pouvoir militaire qui, après six ans, peine à faire la distinction entre instrument judiciaire et règlement de comptes politique. Les révélations de Kassoum Goïta qu’elles soient vérifiables ou non ont déjà produit leur effet : elles ont contraint le régime à se défendre publiquement sur des terrains qu’il n’avait pas choisis. La question qui demeure, et que ni la cour ni les observateurs extérieurs ne peuvent trancher aujourd’hui, est de savoir si cette affaire restera un épiphénomène ou si elle marque le début d’une contestation plus profonde au sein de l’appareil militaire malien.
Sources
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Mali : jugé pour complot, le colonel Kassoum Goïta déballe ses vérités sur les dirigeants de la Transition — RFI, David Baché, 16 juillet 2026
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Mali : la transition adopte deux lois d’amnistie pour les putschistes — RFI, septembre 2021
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Mali : six proches de l’ancien président de transition Bah N’Daw jugés pour tentative de complot — Dakar Actu, juillet 2026
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Au Mali, les avocats du colonel Kassoum Goïta s’alarment de sa disparition — Jeune Afrique
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Dialogue Mali – Comité des disparitions forcées de l’ONU (septembre 2022) — ONU Genève, septembre 2022
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Mali : quatre ans après le coup d’État, répression systématique — FIDH, 2024
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Au Mali, un procès contre la liberté d’expression — Human Rights Watch, octobre 2025
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Mali : plus de 180 personnes jugées pour corruption — Deutsche Welle, 2024
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Open Budget Survey 2021 – Mali — International Budget Partnership, 2021
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Au Burkina Faso, la junte enrôle de force des magistrats récalcitrants — Le Monde, août 2024
- Au Mali, la détention extrajudiciaire érigée en instrument de gouvernance
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