La dynamique est aussi ancienne que la guérilla elle-même : l’ennemi s’arme sur le dos de ceux qu’il combat. Au Sahel, ce mécanisme atteint une ampleur inédite. Les groupes djihadistes du JNIM et de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) n’ont pas besoin de filières d’armement internationales sophistiquées, ils trouvent l’essentiel de leurs munitions, véhicules et fusils dans les arsenaux des armées qu’ils affrontent. C’est la guerre qui nourrit la guerre.
Une source d’approvisionnement que les États fabriquent eux-mêmes
Le constat est établi avec une précision documentaire rare. Selon Conflict Armament Research, organisation spécialisée dans le traçage des armes légères, au moins 20 % des armes documentées auprès des groupes salafistes djihadistes du Sahel central entre 2015 et 2023 ont été détournées des forces de sécurité de huit États d’Afrique du Nord et de l’Ouest; Burkina Faso, Mali, Niger, Libye, Nigeria, Tchad, Côte d’Ivoire et Liberia. Dans la seule zone du Liptako-Gourma, ce chiffre approche le quart des armes saisies.
Plus révélateur encore : l’organisation ne trouve aucune preuve que ces groupes s’appuient sur des filières d’armement transsahariennes longues ou sur un soutien direct d’Al-Qaïda ou de l’État islamique central. Les arsenaux jihadistes sahéliens sont constitués à 78 % de fusils d’assaut dans la zone Liptako-Gourma (320 sur 408 armes documentées) et à 85 % dans la région du lac Tchad majoritairement des plateformes type Kalachnikov d’origine chinoise, russe ou est-européenne, vieilles en grande partie de plusieurs décennies, mais alimentées en munitions beaucoup plus récentes. C’est là le signe d’un ravitaillement local et continu, non d’une logistique internationale.
Le rôle des arsenaux libyens, souvent invoqué pour expliquer la prolifération sahélienne, est réel mais quantitativement minoritaire : selon les données de traçage de Conflict Armament Research, environ 7 % seulement des armes saisies aux groupes djihadistes peuvent être rattachées aux stocks libyens de l’ère Kadhafi. La Libye est une plaque tournante, pas la source.
L’embuscade comme opération logistique
Comprendre ce mécanisme implique de regarder les attaques djihadistes non seulement comme des actes de violence, mais comme des opérations de ravitaillement. Chaque embuscade réussie contre un convoi, chaque prise temporaire d’une garnison, constitue une opportunité de réapprovisionnement.
L’attaque contre le camp militaire de Boulkessi, documentée par la BBC Afrique, en est l’illustration la plus nette : le JNIM y a pris temporairement le contrôle de la caserne, pillé les stocks d’armes avant de se retirer. Ce schéma, pénétration, pillage, exfiltration, constitue désormais une doctrine opératoire répétée. En juin 2025, une nouvelle attaque majeure contre Boulikessi a fait plus de 30 soldats maliens tués, dans une logique expressément décrite par des analystes comme visant « à démoraliser les soldats et à s’emparer de munitions ».
L’attaque coordonnée contre la base aérienne 101 de Bamako en septembre 2024, revendiquée par le JNIM, illustre une autre facette de cette prédation : si la priorité était ici la destruction plutôt que la capture, le JNIM a revendiqué la mise hors service de six aéronefs et de dizaines de véhicules, elle démontre la capacité du groupe à atteindre des équipements militaires stratégiques au cœur de la capitale malienne. Le 1er juillet 2025, le JNIM a franchi un nouveau palier en menant des attaques coordonnées simultanées contre sept sites militaires dans l’ouest du Mali, près des frontières sénégalaises.
Au Burkina Faso, les pertes matérielles des Forces armées lors d’embuscades en 2024 restent délibérément opaques dans les communications officielles. Les communiqués font état de « lourdes pertes » ou de « pertes importantes » sans jamais détailler le nombre de blindés, de pick-up ou de stocks de munitions perdus. Cette opacité elle-même est un signal : les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel (AES) n’ont aucun intérêt à documenter publiquement l’ampleur de la prédation qui alimente leurs adversaires.
Des armées inégales face à une guérilla structurée
Nina Wilén, directrice du programme Afrique à l’Institut Egmont et spécialiste des armées sahéliennes, identifie plusieurs lacunes capacitaires qui facilitent mécaniquement cette prédation. L’absence de contrôle territorial durable permet aux groupes armés de circuler librement, d’attaquer puis de récupérer le matériel sur des positions abandonnées. Elle pointe également l’hétérogénéité profonde des forces nationales : si certaines unités d’élite sont bien entraînées, une partie significative des troupes reste faiblement formée, peu mobile et exposée.
Le cas des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) au Burkina Faso illustre un paradoxe structurel : en armant massivement des civils après une formation très courte pour combler les lacunes de l’armée régulière, le gouvernement de transition a diffusé largement les armes dans la société, brouillant la frontière entre forces étatiques, supplétifs et groupes armés, et augmentant mécaniquement les risques de capture ou de détournement.
La comparaison avec l’Afghanistan de 2021 est souvent convoquée dans les cercles analytiques. Les Taliban ont récupéré une fraction massive de l’arsenal laissé par les forces afghanes lors du retrait américain des estimations évoquent plus de 2 000 véhicules blindés et jusqu’à 40 aéronefs. L’analogie sahélienne n’est pas parfaite : les volumes sont sans commune mesure. Mais le mécanisme est identique, et les conséquences opérationnelles pour les groupes bénéficiaires sont comparables en termes relatifs.
Une menace qui s’autofinance et s’étend
Ce modèle de réarmement par prédation s’inscrit dans une logique plus large de substitution à l’État. Comme l’écrit l’analyste Göktuğ Çalışkan dans TRT Afrika Français : « Dans le Liptako-Gourma, l’Alliance des États du Sahel affronte une hydre qui ne cherche plus seulement à user de l’État, mais à s’y substituer. » Cette ambition de substitution explique la stratégie d’ensemble : contrôler les axes et les marchés, rendre la justice, assurer une sécurité parallèle et se financer sur les territoires tenus.
L’armement n’est qu’une composante de cet autofinancement. Les groupes tirent également des ressources des taxes imposées aux populations, au commerce et aux exploitations agricoles sous leur influence. Mais la prédation militaire reste centrale parce qu’elle est doublement efficace : elle renforce les capacités offensives des groupes tout en affaiblissant celles des États, dans un cercle auto-entretenu.
Les données onusiennes de novembre 2025 posent le cadre global de cette dynamique : selon l’ONU, « la région est désormais le théâtre d’une attaque terroriste sur cinq dans le monde et abrite plus de la moitié des victimes du terrorisme, un basculement spectaculaire du centre de gravité mondial de la violence extrémiste ». La CEDEAO a recensé 450 attaques terroristes dans la région pour la seule année 2025. Cette montée en puissance n’est pas le produit d’un soutien extérieur massif : elle est endogène, nourrie par les failles des appareils sécuritaires régionaux eux-mêmes.
La Force conjointe de l’AES, lancée en 2024, n’a pas encore démontré sa capacité à inverser cette dynamique. Les mesures adoptées par les trois pays couvre-feux, restrictions de circulation des motos, coopération opérationnelle, s’attaquent davantage à la mobilité des groupes armés qu’au mécanisme de prédation sur les équipements militaires lui-même. Aucun des trois gouvernements n’a adopté de doctrine publique explicite sur la prévention de la capture de ses propres matériels.
Une logique systémique qui dépasse les réponses militaires classiques
La question centrale n’est donc plus de savoir d’où viennent les armes des djihadistes sahéliens, elles viennent, pour l’essentiel, des États qu’ils combattent. La question est de savoir comment briser ce cycle. Cela implique des réponses qui dépassent le seul renforcement des capacités militaires brutes : amélioration du renseignement tactique pour sécuriser les convois, doctrine de destruction des équipements lors des retraits, mais aussi et surtout reconquête d’une légitimité politique qui prive les groupes armés de leur principal atout : l’indifférence, voire la complicité passive, des populations.
Tant que les armées sahéliennes resteront des cibles logistiques autant que des adversaires militaires, la guerre continuera de nourrir la guerre. Et les arsenaux des États, de financer leur propre défaite.
Sources
-
Les salafistes djihadistes dans le Sahel central — Conflict Armament Research — Conflict Armament Research, 2024
-
Sahel : la menace terroriste s’étend à travers toute l’Afrique de l’Ouest — ONU Actualités, novembre 2025
-
Insécurité au Sahel : comment le JNIM est devenu l’un des groupes militants les plus meurtriers d’Afrique — BBC News Afrique
-
Guerre mouvante au Sahel : le défi des groupes terroristes devenus une hydre à plusieurs têtes — TRT Afrika Français, janvier 2026
-
Selon un rapport, les armes détournées des forces armées alimentent la violence djihadiste au Sahel — ADF Magazine, mai 2025
-
La difficile montée en puissance des armées sahéliennes — Institut Montaigne
-
Policy Brief Nina Wilén — Egmont Institute — Institut Egmont, avril 2025
-
Terrorisme au Sahel : pourquoi les attaques contre les bases militaires se multiplient — The Conversation, 2025
- Inates 2026 : quand une base militaire nigérienne rejoue le même drame jihadiste sept ans après
- Blocus jihadiste au Mali : comment le JNIM asphyxie les convois militaires du centre
- Vide sécuritaire dans l’AES : comment les cartels mexicains s’installent dans le sillage des retraits militaires
- La frontière guinéo-malienne, nouveau maillon faible du Sahel occidental
- Kidal Mali 2026 : comment les exactions documentées fragilisent la stratégie sécuritaire de la junte
- Armée nigériane : 28 000 soldats supplémentaires pour tenir plusieurs fronts simultanément