Or camerounais : comment 95 % de la production échappe aux circuits officiels

La rédaction

juillet 17, 2026

Le Cameroun dispose d’un potentiel aurifère réel, mais l’État peine à en capter les retombées fiscales. Entre failles réglementaires, surveillance insuffisante des sites et complicités locales, la quasi-totalité de l’or produit quitte le territoire par des voies illicites, principalement vers Dubaï. Un phénomène qui coûte à Yaoundé entre 160 et 190 milliards de francs CFA chaque année.

Un circuit quasi intégralement hors-la-loi

Le chiffre est vertigineux : à peine 5 % de la production nationale d’or camerounais transiterait par des circuits légaux. Le reste soit l’écrasante majorité de la production quitte le territoire sans jamais être enregistré par les autorités compétentes. Cette estimation, documentée par une enquête de Jeune Afrique, est corroborée par les données statistiques que les Émirats arabes unis transmettent à l’ONU via UN Comtrade : sur la seule année 2022, les douanes émiraties ont enregistré 4,8 tonnes d’or déclarées comme provenant du Cameroun, quand les autorités camerounaises n’en recensaient que 47,9 kilogrammes à l’export. L’écart parle de lui-même.

Sur la période 2021-2025, Greenpeace Afrique estime qu’environ 44 tonnes d’or auraient quitté le Cameroun clandestinement en direction des Émirats, pour une valeur approchant 2 000 milliards de francs CFA. Les pertes fiscales directes pour l’État camerounais sont estimées à environ 165 milliards de francs CFA par an selon des sources convergentes Sonamines, enquêtes journalistiques, organisations non gouvernementales, avec des pointes à 189 milliards enregistrées pour 2022. Ces chiffres ne sont pas des statistiques fiscales consolidées publiées par l’administration, mais ils constituent à ce jour les ordres de grandeur les plus robustes disponibles publiquement.

Les régions de l’Est et de l’Adamaoua, épicentres du désordre

La production aurifère informelle se concentre principalement dans deux régions : l’Est et l’Adamaoua. C’est là que prolifèrent les sites d’orpaillage artisanal et semi-mécanisé, souvent exploités hors de tout cadre légal. Le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (MINMIDT) a lui-même identifié et rendu publique une liste de plus de 216 sociétés et exploitants opérant illégalement dans ces deux zones, dont plus de 95 % seraient des entités étrangères.

Le cadre réglementaire existe pourtant. Le Code minier de 2016 réserve l’exploitation artisanale aux seules personnes physiques de nationalité camerounaise, titulaires d’une carte d’artisan minier et d’une autorisation délivrée pour des périmètres n’excédant pas 100 mètres de côté. La vente de l’or produit ne peut s’effectuer qu’auprès de collecteurs agréés ou de bureaux de commercialisation autorisés par le ministre chargé des mines. Tout écart à cette règle constitue une infraction. Dans les faits, ces dispositions sont massivement contournées.

Le nouveau Code minier, promulgué en décembre 2023, a tenté de resserrer le dispositif : l’orpaillage artisanal est désormais limité à 10 mètres de profondeur, toute activité au-delà de 30 mètres est interdite. Le MINMIDT a déployé des missions conjointes avec la Sonamines et le ministère de l’Environnement pour évaluer la conformité des exploitants semi-mécanisés dans l’Est et l’Adamaoua. Des opérations de démantèlement d’unités de traitement appartenant à des sociétés illégales ont été conduites. Mais l’amplitude du phénomène dépasse manifestement la capacité opérationnelle de ces missions.

Les failles de l’État : douanes, traçabilité, gouvernance

Le dernier rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives portant sur l’exercice 2023 documente avec précision l’étendue des défaillances. L’écart entre les 22,3 kilogrammes d’or officiellement exportés selon les douanes camerounaises et les 15,2 tonnes déclarées comme provenant du Cameroun dans les statistiques émiraties constitue, selon ce rapport, la traduction chiffrée d’une traçabilité défaillante de l’ensemble de la filière.

La Sonamines, société nationale des mines théoriquement chargée d’être l’acteur exclusif de la commercialisation de l’or, reconnaît ne disposer ni des moyens financiers ni des moyens technologiques pour racheter et contrôler efficacement la production. Ses états financiers sont audités chaque année, mais ne sont pas publiés un déficit de transparence relevé explicitement dans le rapport ITIE. Sur les 19 sociétés minières concernées par les obligations de déclaration de bénéficiaires effectifs, seules 2 ont transmis leurs données, soit un taux de conformité de 11 %.

La porosité des frontières terrestres est également pointée comme un facteur aggravant : l’or produit dans l’Est peut emprunter plusieurs corridors avant d’atteindre un aéroport international, au premier rang desquels celui de Douala ou de Yaoundé, où il est embarqué à destination des Émirats. Les réseaux en place bénéficieraient de complicités locales qui neutralisent une partie des dispositifs de contrôle.

Dubaï comme miroir des défaillances africaines

Le cas camerounais n’est pas isolé. Les Émirats arabes unis sont devenus la principale destination de l’or africain de contrebande, tous pays confondus. En 2022, les douanes émiraties ont officiellement enregistré plus de 600 tonnes d’or en provenance de pays africains, quand les pays exportateurs africains ne recensaient qu’environ 200 tonnes à l’export un écart de 400 tonnes qui matérialise l’ampleur de la fraude continentale. En 2024, ce volume atteignait 748 tonnes d’or africain importé par les Émirats, en hausse de 18 % sur un an selon l’Agence Ecofin.

La République démocratique du Congo offre un cas d’école des limites des politiques correctives. Kinshasa a tenté à partir de 2022 de créer une filière d’exportation certifiée vers les Émirats, via la joint-venture Primera Gold DRC SA détenue à 55 % par les Émirats et 45 % par la RDC. Quelques tonnes d’or artisanal ont été légalement exportées dans ce cadre en 2023. Mais le directeur général de DRC Gold Trading, entreprise publique parallèle, reconnaissait que « plus de 100 tonnes d’or artisanal » avaient quitté illicitement le territoire congolais sur les trois années écoulées, ajoutant : « nous n’avons même pas endigué la fraude à 10 % ». La leçon est brutale : sans contrôle effectif amont sur les sites, sur les intermédiaires, sur les frontières terrestres, les canaux légaux d’exportation n’absorbent qu’une part marginale des flux.

Des réponses institutionnelles encore insuffisantes

Le Cameroun multiplie les signaux d’un durcissement. Le 2 juillet, le ministre délégué à la Défense Joseph Beti Assomo a inauguré une base opérationnelle du Bataillon d’intervention rapide au port de Douala, soulignant l’implication croissante des forces d’élite dans la sécurisation des sites stratégiques. Le BIR, formé notamment sur les conseils de conseillers israéliens dont Eran Moas, décrit comme proche du secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, est présenté comme un instrument de sécurisation des intérêts économiques du pays.

Mais la sécurisation du port de Douala, aussi symbolique soit-elle, ne répond qu’à une partie du problème. L’or ne transite pas nécessairement par les installations portuaires : il emprunte les aéroports internationaux, les voies terrestres transfrontalières, les réseaux informels de collecteurs. Tant que la traçabilité en amont au niveau des sites d’extraction ne sera pas assurée, et tant que la Sonamines ne disposera pas des capacités opérationnelles pour remplir son mandat de commercialisation, les contrôles en aval demeureront insuffisants.

La question qui se pose désormais aux décideurs camerounais est moins celle des intentions que celle des moyens : comment doter les institutions de régulation d’une capacité réelle d’intervention dans des zones reculées, face à des réseaux qui bénéficient de complicités locales et d’une rentabilité suffisante pour absorber le coût des risques ? La réponse à cette question conditionnera la capacité de l’État à transformer son or en recettes fiscales plutôt qu’en manque à gagner.

Sources