Une prime mal évaluée, une Présidence de la République mal informée, des syndicats à deux doigts de paralyser le réseau électrique national : voilà le scénario qu’a failli vivre le Sénégal au premier semestre 2026. La crise a été désamorcée in extremis, mais elle révèle des failles de gouvernance qui méritent examen.
Une prime, source d’une impasse institutionnelle
Au cœur de la controverse : la Prime sur le résultat annuel bénéficiaire, dite Prab. Cet avantage, historiquement lié à la réalisation d’un résultat bénéficiaire certifié par les commissaires aux comptes et approuvé par le Conseil d’administration de la SENELEC, constitue pour les agents de la société nationale d’électricité bien plus qu’un accessoire de salaire. C’est un marqueur de reconnaissance professionnelle adossé à la performance de l’entreprise.
Pour l’exercice 2026, les syndicats ont revendiqué le versement d’une Prab correspondant à environ 10 % d’un résultat bénéficiaire qu’ils estiment à près de 30 milliards de francs CFA soit une prime globale avoisinant 3 milliards de francs CFA pour l’ensemble du personnel. Le rapport annuel 2024 de la SENELEC, publié par la société, fait état d’un bénéfice net de 34,76 milliards de francs CFA pour l’exercice 2024, ce qui confère une cohérence arithmétique à ces revendications, même si le montant définitif au titre de 2026 n’a pas été officiellement arrêté.
Or, la Présidence de la République s’est opposée au versement de cette prime, au motif d’une lecture du bilan financier de l’entreprise qui s’est avérée inexacte. C’est cette erreur d’appréciation reconnue ultérieurement par l’État lors d’une réunion avec les syndicats au ministère de l’Énergie qui a mis le feu aux poudres.
Le spectre des bougies et l’opinion publique mobilisée
La réaction syndicale ne s’est pas fait attendre. La menace d’une grève radicale non pas d’un simple service minimum, mais d’un arrêt complet susceptible d’interrompre la distribution d’électricité à l’échelle nationale a été brandie avec une mise en scène médiatique particulièrement efficace. Une vidéo d’un responsable syndical, circulant largement sur les réseaux sociaux, dans laquelle il « invitait les usagers de la SENELEC à se munir de bougies en prévision de jours difficiles », a cristallisé l’angoisse d’une opinion publique sénégalaise encore marquée par des années de délestages douloureux.
L’écho de cette séquence dépasse l’anecdote. Dans un pays où le taux d’accès à l’électricité atteint désormais environ 86 % selon le ministère de l’Économie avec une progression spectaculaire depuis les 62 % de 2015, la perspective d’une interruption générale du service est perçue comme une régression intolérable. La SENELEC n’est plus seulement une infrastructure technique : elle est un acquis social dont la continuité est désormais tenue pour acquise par la majorité des citoyens.
Une réunion décisive, un courrier au chef de l’État
La crise a été désamorcée lors d’une réunion tenue un mardi entre les représentants syndicaux et le ministère de l’Énergie. À l’issue de cette concertation, les syndicats ont levé leur mot d’ordre de grève et il a été convenu d’adresser une correspondance officielle au président Bassirou Diomaye Faye pour l’informer des éléments nouveaux qui ont conduit à reconsidérer la position de la Présidence. Autrement dit, le chef de l’État lui-même n’avait pas eu connaissance des données financières exactes de la SENELEC au moment où la décision de bloquer le versement de la prime avait été prise.
Cette procédure saisir le président par courrier pour corriger une décision de son propre cabinet illustre à la fois la gravité de l’erreur initiale et la bonne volonté des parties à la résoudre sans escalade. Mais elle soulève une question de fond : comment une décision aussi sensible, portant sur une entreprise stratégique dont dépendent des millions d’usagers, a-t-elle pu être prise sur la base d’une lecture erronée des comptes ?
La fragilité financière structurelle de la SENELEC, toile de fond du conflit
Pour comprendre la sensibilité politique de ce dossier, il faut le replacer dans le contexte financier de la SENELEC. Si l’entreprise affiche un bénéfice net pour l’exercice 2024, sa situation demeure fragile à l’échelle structurelle. Les syndicats eux-mêmes ont rappelé publiquement l’existence d’une ardoise globale de plus de 600 milliards de francs CFA pesant sur l’entreprise.
Cette ardoise n’est pas un déficit comptable au sens classique : elle agrège des créances non honorées envers la SENELEC, principalement imputables à l’État et aux entités publiques. Les consommations d’électricité non payées par l’administration centrale, les collectivités et les agences représenteraient à elles seules environ 482 milliards de francs CFA. Les compensations tarifaires dues mécanisme par lequel l’État compense le fait que les tarifs de vente sont maintenus en dessous du niveau de couverture des coûts s’élèveraient à près de 391 milliards de francs CFA, selon les données syndicales. S’y ajoutent des créances liées aux exportations d’électricité, aux impayés des concessionnaires d’électrification rurale et au coût de la baisse tarifaire décidée pour 2025.
Face à ce déséquilibre structurel, l’État avait procédé en début d’année à un décaissement anticipé de 165,5 milliards de francs CFA au profit du Fonds de soutien à l’énergie pour sécuriser l’approvisionnement en combustible de la SENELEC. Dans ce contexte, la position initiale de la Présidence refuser une prime sur résultat dans une entreprise considérée comme déficitaire n’était pas dénuée de logique. Simplement, elle reposait sur une lecture incomplète des comptes.
Ce que révèle la crise : des déficits de coordination institutionnelle
L’épisode met en lumière deux failles distinctes mais liées. La première est technique : la Présidence de la République a statué sur la situation financière de la SENELEC sans disposer d’une lecture à jour et complète des comptes de l’entreprise. La seconde est organisationnelle : aucun mécanisme de coordination n’a permis d’alerter à temps le cabinet présidentiel sur la discordance entre sa lecture et la réalité comptable.
Cette lacune n’est pas propre au Sénégal. Dans l’espace UEMOA, les grandes entreprises publiques du secteur de l’énergie sont structurellement exposées à ce type de tensions entre performance affichée, santé financière réelle et attentes du personnel. Les cadres nationaux de dialogue social, tels que décrits dans le Plan national de renforcement du dialogue social du Sénégal, prévoient des instances de représentation du personnel, des comités de dialogue sectoriel et des procédures de concertation. Mais ces dispositifs supposent une articulation fluide entre les différents niveaux de décision direction d’entreprise, ministère de tutelle, Présidence qui n’a pas fonctionné ici.
Le fait que la résolution du conflit ait nécessité une réunion ministérielle en urgence, suivie d’un courrier au chef de l’État, signale que le dialogue social anticipatif n’a pas joué son rôle préventif. La crise a été gérée, pas évitée.
Leçons pour la gouvernance des sociétés nationales
Pour les dirigeants d’entreprises publiques et les décideurs de la sous-région, cet épisode offre plusieurs enseignements. D’abord, la performance financière d’une société nationale ne peut être évaluée en vase clos : le bénéfice net d’exercice doit être mis en regard des créances structurelles, des compensations tarifaires dues et des engagements hors bilan. Présenter un résultat bénéficiaire sans contextualiser la situation de trésorerie réelle expose à des décisions politiques mal calibrées.
Ensuite, le dialogue social dans les services publics essentiels n’est pas un luxe institutionnel. Dans un secteur où une grève de quelques jours peut provoquer des coupures généralisées, l’absence de concertation préventive sur les avantages du personnel constitue un risque opérationnel à part entière. La mémoire de la grève de zèle de 1998 du SUTELEC qui avait plongé le Sénégal dans le noir et abouti à des arrestations pour sabotage devrait rappeler à quel point ces tensions peuvent dégénérer.
Enfin, la coordination entre l’actionnaire public, le ministère de tutelle et la direction de l’entreprise doit être formalisée et régulière, non activée seulement en mode crise. La crise de la Prab 2026 a été évitée de justesse. La prochaine négociation sociale à la SENELEC mérite d’être anticipée et non subie.
Sources
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SENELEC : les coulisses d’une erreur d’État qui a failli plonger le pays dans le noir — Senenews, 2026
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Rapport annuel SENELEC 2024 — SENELEC, 2025
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SENELEC : les syndicats lèvent la grève, le ministre saisi — Senenews, 2026
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SENELEC : les travailleurs défient l’État face à une ardoise de plus de 600 milliards FCFA — Dakaractu
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Tensions sociales à la SENELEC autour d’une prime de performance — Financial Afrik, juillet 2026
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Taux d’accès à l’électricité au Sénégal : l’État mise sur l’investissement privé et l’électrification rurale — Ministère de l’Économie du Sénégal
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Plan de redressement financier SENELEC – Rapport PPIAF — PPIAF, 2020
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Évaluation AFD du soutien à la restructuration financière de la SENELEC — Agence française de développement